L’escargot

L’escargot
Minu Kim
Ecole des loisirs 2022

Eloge de la lenteur

Par Michel Driol

Le frère ainé interdit à son cadet de suivre les grands : eux ont un vélo, lui n’a qu’une draisienne.  Pourtant petit frère, le héros, veut suivre, mais se laisse distancer, et heurte un caillou qui l’envoie chuter dans le pré. Reprenant ses esprits, il rencontre un escargot, et découvre le monde autrement. Finalement, c’est bien de prendre son temps, conclut-il.

Voilà une histoire qui se déploie en peu de mots, qui suivent les pensées du héros, dans un noir et blanc aérien, léger, et qui aborde avec délicatesse le rapport des petits frères aux grands frères, mais surtout la question du rapport au temps des enfants. Quel enfant n’a pas voulu grandir plus vite, aller plus vite, suivre les plus grands ? Tel est bien le héros de cette histoire, en colère parce que méprisé par son grand frère, vexé, faisant tout pour le rattraper, être son égal, être enfin grand lui-aussi. Pauvre petit bonhomme perdu dans un immense paysage en noir et blanc, minuscule au milieu des immeubles, solitaire au milieu des herbes, avec la seule tache rouge de son casque.  Jusqu’à la rencontre avec l’escargot, autre tache rouge dans le paysage. Et ensuite tout change. Le noir et blanc fait place à de belles couleurs, celles d’un coucher de soleil, d’un paysage et d’un ciel magnifiés. Toutes choses que l’enfant n’aurait pas vues s’il n’avait pas pris le temps de les regarder. La narration se conduit avec une grande économie de moyens graphiques, qui font alterner des pleines pages avec des pages où des vignettes montrent tantôt l’accélération de la vitesse de l’enfant lors de sa chute, tantôt  le temps qui semble se ralentir, le préparant à la rencontre initiatique avec l’escargot.

Voilà donc un album plein de sagesse qui apprend à s’accepter tel qu’on est, dans sa lenteur, dans sa petitesse, dans son âge, condition pour trouver une paix intérieure et sa place dans le monde…

Un matin de rêve

Un matin de rêve
Christian Demilly – Illustrations de Clémence Pollet
HongFei 2022

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

Premier matin des vacances, un enfant – le narrateur – se souvient des petits moments de bonheur qui ont marqué la veille : le dernier jour d’école, les portes qui ne claquent pas, son anniversaire, le film qu’on a regardé à la télé… De quoi faire d’aujourd’hui un matin de rêve.

Avec une grande sobriété dans l’expression (une simple petite phrase par double page, à la manière des je me souviens de Perec, ou d’un inventaire à la Prévert), l’album touche à ces petits moments de plaisir qui constituent la vie d’un enfant. Plaisirs simples, comme le voyage où l’on ne s’ennuie pas, ou plaisirs plus coupables, comme la dispense du brossage de dents. Ces plaisirs sont illustrés dans des grands formats (page simple ou double page) montrant l’harmonie familiale – grands parents, parents et enfants –  au sein d’une nature où l’on croise quelques oiseaux dans le ciel. Mais cette lecture, à laquelle beaucoup s’arrêteront sans doute, est peut-être trop simpliciste. Le dernier souvenir est « Hier, Benjamin m’a dit qu’il m’aimait » tandis que l’image montre l’enfant heureux, yeux fermés, aux côtés de sa mère qui lui caresse tendrement les cheveux, tandis que sur le sol trainent quelques pièces de puzzle, comme une incitation faite au lecteur à rechercher les pièces éparses dans l’album et à les rassembler. Qui est Benjamin, dont la seule occurrence du prénom est dans la phrase citée plus haut ? Sans doute ce garçon au tee-shirt jaune que l’on voit avec le narrateur, dans la première page, symboliquement au centre d’une sorte de labyrinthe tracé sur le sol. Puis celui qui vient rendre visite, un ballon sous le bras. Celui avec qui le narrateur regarde un atlas, pour fêter l’anniversaire, un puzzle cadeau devant lui. Celui qui s’en va, tandis que la famille part chez les grands-parents, et que le narrateur accompagne du regard, auquel il pense peut-être dans la voiture… Quant au chouette film qui passe à la télé, c’est Titanic, avec le plan iconique des deux amoureux comme volant à l’avant du bateau… Et si tout ceci était une façon de dire l’importance d’un je t’aime pour un enfant, peut-être une façon pudique de parler d’homosexualité masculine enfantine (mais ne serait-ce pas là un peu forcer l’album), à coup sûr une façon de parler de l’amour entre deux enfants, amoureux de vivre, à coup sûr !

Un album qui traite de sujets délicats avec une infinie délicatesse pour parler du bonheur, un album qui sait en dire autant par le texte que par l’illustration, très complémentaires, un album optimiste qui dit que le bonheur est à portée de main.

Les Boites aux lettres

Les Boites aux lettres
Gilles Baum
Amaterra 2022

Donne-moi de tes nouvelles…

Par Michel Driol

Depuis un an, Emile est sans nouvelles de son père, dont l’usine a fermé, et qui est parti lors de la fameuse nuit où il a giflé sa mère. Pourtant, Emile est persuadé que son père cherche à lui écrire. Mais pas à la maison, où il sait que sa mère détruirait les lettres. Alors, dès qu’il a réuni 13 euros et 60 centimes, il achète une boite aux lettres et va la clouer dans un des endroits préférés de son père, où les boites aux lettres vivent leur vie, accueillant des oiseaux, ou des mots d’amours entre deux amoureux.

Si l’arrière-plan social est grave : fermeture d’usine, chômage, dégradation des relations au sein du couple, violence familiale, le traitement, lui, est plein de légèreté et de fantaisie, parce que tout ceci est vu à hauteur d’un enfant qui vit dans son monde autant que dans le monde. Ainsi son vélo rose, vieux cadeau de ses parents, qu’il a baptisé Rosie, véritable personnage doté d’une psychologie, de sentiments, comme le serait un animal. Et que dire de la poésie et du merveilleux de ces boites aux lettres, disséminées dans la nature, jusqu’à cette gare improbable située au milieu de nulle part, une gare pour aller passer un jour à la mer ? L’univers d’Emile est à la fois plein de réalité (dans sa façon de se faire donner des mots d’excuse pour manquer l’école, ou de se faire transmettre les devoirs), plein d’amour à l’égard de ses deux parents (dans sa façon d’être là, de remplir les tâches dont celles qui, autrefois, revenaient à son père), et aussi plein d’imaginaire dans sa façon de percevoir le monde. C’est cet imaginaire qu’il a en partage avec l’auteur qui, d’une certaine façon, transfigure un univers qui pourrait être glauque et sinistre en autre chose, sans gommer ce qu’il y a de sombre dans la vie de cette mère qui fait des ménages et de son fils, mais en laissant toujours transparaitre un espoir, et une infinie confiance en l’homme. On voit cet imaginaire d’abord dans la polyphonie du roman. Le narrateur ? un coquillage, donné à Emile par un des anciens collègues de son père, Mojo, qui a dû quitter ses Caraïbes natales en emportant sa collection de coquillages. Imaginaire dans la polyphonie des voix narratives aussi, celle du père, celle de la mère, celle de Mojo, celle du coquillage qui, soit dans des retours en arrière, soit dans des adresses de l’un envers l’autre, donnent à entendre la totalité de l’histoire dans sa complexité humaine. Imaginaire enfin dans le dénouement, car on se doute bien tout au long de l’histoire que l’on va aller vers des retrouvailles entre ce fils qui garde soigneusement le premier cadeau de son père, un ours sur lequel est écrit « je reviens » et ce père qui s’est battu pour que son usine ne ferme pas. La force du roman est aussi que ce dénouement se lira sans doute de deux façons différentes, selon les lecteurs. L’une, merveilleuse, dans laquelle, comme par magie, les lettres du père, comme un journal intime adressé à sa femme pour se dire et se faire pardonner la gifle donnée, apparaissent. L’autre, moins explicite, liée à l’amitié et à la relation entre Mojo et le père, fournira un cadre rationnel à cette découverte.

Ce roman vaut aussi par la qualité de ses personnages. On a déjà beaucoup évoqué Emile. Il faudrait parler aussi de la relation entre les parents, Maria et Serge, et de ce que la dégradation du contexte social a eu comme conséquences sur la détérioration de leur relation, la difficulté pour Maria de pardonner le geste de Serge, et la fuite éperdue de ce dernier aux quatre coins du monde pour tenter de trouver du travail. Autre personnage fondamental, Mojo, qui agit dans le roman comme une sorte d’ange gardien d’Emile. Et que dire de la maitresse d’école, dont on découvre la vie secrète… Il faudrait aussi parler du rôle donné à l’écriture dans ce roman, à une époque où l’on se téléphone, où l’on envoie des SMS, écriture des lettres, du journal intime… Alors que certains lancent des bouteilles à la mer, Emile cloue des boites aux lettres en pleine nature : quel beau symbole du désir de communication et d’amour !

Un roman optimiste qui réussit le tour de force de s’inscrire dans notre société, au milieu des plus pauvres, des sacrifiés sur l’autel du profit, pour dire avec poésie l’importance de l’imaginaire et de l’amour, de la solidarité, pour réparer du monde ce qui peut encore l’être..

Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur

Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur
Michaël Escoffier – France Cormier
D’eux 2021

Petit manuel de cuisine pour les ogres

Par Michel Driol

C’est le chef Bronislav Haddendur qui accueille les lecteurs dans cet album. Depuis 50 générations, sa famille régale les ogres : n’est-il pas le mieux qualifié pour livrer ses recettes ? L’ouvrage commence par présenter les enfants, dire leurs dangers, préciser la différence entre enfants sauvages et enfants d’élevage, et donner les conseils pour la capture de seconds, bien plus gouteux ! Vient ensuite le chapitre consacré à la conservation des enfants. Et enfin trois recettes savoureuses : le rôti d’enfant, l’enfant brioché, le sandwich à l’enfant. Bon appétit !

Conçu sur le modèle des livres de recettes traditionnels, cet album est drôle et réjouissant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il parodie les encyclopédies ou les émissions culinaires qui donnent des conseils avisés, tant sur le choix des produits que sur leur utilisation. Cela sera peut-être plus perçu par les adultes lecteurs que par les enfants. Ensuite parce qu’il présente une vision de l’enfance pleine de saveur : la moquerie toujours présente, les dents gâtées par les bonbons trop fréquents, les microbes qu’ils apportent avec eux, leur gout pour les frites ou les pizzas, leur aptitude à se chamailler ou encore leur manque d’hygiène… Chacun s’y reconnaitra, et mettre ces traits dans la bouche d’un ogre ne manque pas de piquant et introduit une distance entre le texte et la réalité qui permet de mieux la percevoir. Enfin par les recettes. Passons d’abord sur leur côté rabelaisien dans l’exagération des proportions. 10 kg de farine ou 3 kg d’oignons, pas moins ! Evoquons ensuite la précision du lexique culinaire utilisé : on a affaire à un spécialiste ! Certes, mais n’est pas trop transgressif de proposer ainsi des recettes dans lesquelles des enfants vont se faire rôtir, griller ? C’est là qu’il faut évoquer le rapport texte image, et observer finement comment, à chaque recette, l’image montre que l’enfant est plus malin pour glisser qui un nounours, qui une chaussure, qui un grille-pain à sa place dans le plat, alors que l’ogre n’y voit que du feu. Autre qualité attribuée aux enfants : la débrouillardise qui culmine avec la fuite de toute la troupe d’enfants, dans le dos de l’ogre. Comme une revanche de David sur Goliath ! Les illustrations, colorées, vivantes, expressives, sont pleines de détails à examiner avec attention.

Ce petit manuel de cuisine pour les ogres, album grand format, est un vrai portrait des enfants d’aujourd’hui, avec leurs qualités comme la débrouillardise, avec leurs défauts comme la gourmandise, avec leurs penchants à l’irrespect. Il est surtout d’une drôlerie irrésistible !

Griffes

Griffes
Malika Ferdjoukh
Ecole des Loisirs Medium + 2022

Au Service des Dossiers Insolites et des Intrigues Non Conventionnelles

Par Michel Driol

C’en est fini de la tranquillité de Morgan’s Moor, petit village du Northumberland, lorsqu’arrive la diligence avec, à son bord, une voyante extra lucide qui décrit le meurtre horrible du juge Apley et désigne du doigt son meurtrier, Horton Palace, le mercier… Et lorsqu’on découvre que le juge est bien mort comme le medium l’annonçait, il n’y a plus qu’à arrêter, juger et condamner le pauvre Horton. Et lorsque, quelques années plus tard, la sœur du juge meurt dans sa chambre fermée au loquet, Scotland Yard envoie le superintendant Tanybwlch et son jeune adjoint, Pitchum Daybright, qui assistent, impuissants, à d’autres meurtres, dont ils trouveront les coupables à l’aide de la fille de l’aubergiste, Flannery Cheviot, dont la langue bien pendue n’a d’égale que la curiosité et la perspicacité !

Ce nouveau roman de Malika Ferdjoukh sonne comme un hommage à Dickens et à Conan Doyle. Ne se situe-t-il pas, grosso modo, à l’époque de ces deux grands auteurs britanniques ? Difficile de résister au charme et suspens de ce roman, qui sait mêler différents genres. Roman policier, avec le classique meurtre en chambre close, thriller avec les menaces qui pèsent sur les personnages. Roman d’amours, avec deux intrigues parallèles et différentes : un amour avoué, assumé, contrarié, et un amour naissant entre le timide Pitchum, souvent aussi rouge que ses cheveux, et l’impayable Flannery, qui ne cessent de jouer au chat et à la souris ! Roman historique, avec l’inscription dans l’Angleterre victorienne de la fin du XIXème siècle, avec ses zones d’ombre comme ces hospices où venaient accoucher des jeunes femmes célibataires. Comme souvent chez l’autrice, on trouve des personnages vivants, de jeunes hommes amoureux figés, des jeunes filles impertinentes, pleines de débrouillardise, qui ne rêvent que de sortir de leur condition. Comme dans tout roman populaire, on croise des enfants abandonnés, retrouvés, des innocents persécutés, et une part de gothique fantastique qui rôde entre landes et brumes, signe des romans de cette époque, signe du mal toujours présent sous différentes formes dans nombre de romans de Malika Ferdjoukh, mais qu’on parviendra à vaincre. L’écriture est enlevée, révélant parfois de bonnes trouvailles dans l’expression ou les comparaisons, l’intrigue, complexe à souhait, est rondement menée, avec de nombreux rebondissements, et les personnages, qu’ils soient secondaires ou de premier plan, bien campés.

Un roman qui séduira les amoureux du roman policier historique, surtout s’ils sont fans d’humour anglais, et des noms de personnages improbables !

La Fougère et le bambou

La Fougère et le bambou
Marie Tibi – Jérémy Pailler
Kaléidoscope 2022

Riches de nos différences

Par Michel Driol

Juste avant de mourir, un vieil homme sage lègue à son ainé, un garçon solide, une graine de fougère, et à son cadet, chétif, un graine de bambou, leur demandant de les planter dans la forêt. Ce qu’ils font, bien sûr, et très vite la fougère se met à pousser et à prospérer. Mais rien du côté du bambou, et pourtant le cadet ne renonce pas. Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, le bambou sort de terre, et grandit à toute vitesse, et propose son ombrage aux fougères qui souffraient du soleil. Alors, en songe, le père révèle le secret de la vie aux enfants.

Marie Tibi adapte ici avec bonheur une fable orientale aux multiples significations. Il y est question en effet, de deuil et d’héritage, de courage, de volonté de poursuivre ses efforts quand bien même on ne voit aucun résultat. Il y est question de persévérance, mais aussi de découverte de soi, et peut-être surtout de la complémentarité entre la fougère et le bambou, entre les deux frères malgré leurs différences. Ne peut-on y voir comme la manifestation du Yin et du Yang dont l’union assure l’harmonie ? Mais il est aussi question de la différence de rythme entre les individus. Comme le bambou, le cadet a besoin de temps pour consolider ses racines. Porter, jour après jour, des seaux d’eau renforce sa musculature. Belle leçon pour les enfants « en retard », à qui le conte dit qu’ils sont en train de fortifier leurs racines, que la persévérance est récompensée, et que le lien familial, social, va au-delà des différences, et que chacun a sa place dans  le monde qu’il contribue à équilibrer, à rendre plus harmonieux, plus vivable. Cette allégorie de la fougère et du bambou est contée avec finesse dans une langue pleine de sobriété, qui s’attache à explorer le ressenti de chacun des frères, leurs émotions, les doutes qui les assaillent chacun à leur tour.

Cette histoire est portée par des illustrations somptueuses de Jérémy Pailler qui la situent dans un univers animalier, comme pour se rapprocher de l’univers des fables. Nous sommes donc chez des mulots, des mulots très humanisés, représentés avec une grande minutie de détails. Approchez vous. Scrutez les doubles pages où rien n’est laissé au hasard. Et vous verrez que la roue de la brouette est un bouton, qu’un seau percé est réparé par un sparadrap… Ce monde de mulots, miniature et poétique s’avère plein de vie. Il donne à entrevoir l’amour qui unit le père et ses enfants, et les deux enfants eux-mêmes.

Un conte d’origine orientale, la tradition de la fable, la poésie des images pour un bel album à la portée universelle.

C’est Noël aujourd’hui

C’est Noël aujourd’hui
Hannah Barnaby – João Fazenda
Phaidon

Traditions de tous les pays

Sous la forme d’un compte à rebours des 10 jours qui précèdent Noël un sapin voit arriver des amis venus des quatre coins de la terre pour le décorer, qui de guirlandes, qui d’un coquillage, qui d’une pomme et de bien d’autres choses.

Voici un bel objet, un livre en forme de sapin qui s’ouvre pour former un arbre vertical que l’on peut poser sur une table. Chaque page correspond à un pays ou un continent, et permet ainsi de découvrir des traditions variés, plus ou moins anciennes, évoqués à la base du sapin. Page de gauche, le sapin voit venir un nouvel ami porteur de décorations ou de cadeaux, page de droite une partie plus documentaire replace la coutume dans son lieu d’origine. Les illustrations font aussi voyager d’un lieu à l’autre, découvrir les festivités et les rites de Noël qui vont bien au-delà de la simple décoration du sapin, car on découvre ainsi que certains sont liés à la faune, d’autres à la mer, d’autres à des cadeaux surprenants.  Toutefois, si l’on croise Casse-Noisette ou la Befana, pas de trace de l’origine chrétienne de la fête de Noël, et de rites comme celui de la crèche… signes d’une laïcisation de notre société.

Un objet original qui permet de découvrir les façons de fêter Noël sous les deux hémisphères… mais, au fond, de fêter quoi ? la joie, l’amitié, les sourires…

Le Clan des rennes

Le Clan des rennes
Astrid Chef d’Hotel – Sejung Kim
Flammarion, Père Castor 2022

Soudés comme les cinq doigts de la main…

Par Michel Driol

Ils sont 5, les rennes du Père Noël. Il y a Josette, la plus musclée, Albert, le cuisinier, Maïa, la mécanicienne, Pablo le guide, et Robert, le dormeur… Le soir de Noël, ils sont à leur poste pour conduire le Père Noël et distribuer les cadeaux à temps.

Voilà un joli petit album cartonné, aux pages en forme de tête – stylisée – de renne. La couverture est surmontée des bois des rennes, tout doux, en feutrine. Peu de texte pour décrire ces cinq individualités. On apprécie que ce Clan des rennes participe à la lutte contre les stéréotypes de genre. Les filles y sont respectivement la plus musclée et la mécanicienne, quant au cuisinier, c’est un garçon… Des illustrations clairement lisibles montrent des animaux sympathiques, tout sourire, humanisés, dans leur environnement familier. Cette complémentarité des rôles montre qu’il faut de tout pour faire un monde, et que chacun a ses compétences qu’il met au service de tous… et de la magie de Noël !

Pour les plus jeunes, un petit album sympathique à lire toute l’année pour se préparer à attendre Noël !

24 décembre

24 décembre
Arthur Drouin – Geneviève Desprès
D’eux 2022

Noël animalier au Pôle Nord…

Montmartre le renne veut à tout prix fêter Noël comme chez les humains, selon ce que son cousin Nez-Rouge lui a raconté. Alors, avec l’aide d’un lièvre, d’un ours, d’un pingouin, d’une morse, d’un renard, il prépare tout pour que le gros monsieur barbu vienne leur apporter des cadeaux : une cheminée de neige, un poisson en guise de gâteau, des chaussures en guise de chaussettes et un arbre. C’est au retour de sa tournée que leur voisin, le père Noël, trouve quelques cadeaux bien rouges à leur faire, sans oublier de leur laisser une lettre d’invitation pour le Noël suivant !

C’est un album familial, puisque Geneviève Desprès a demandé à son fils d’imaginer l’histoire à partir de quelques animaux qu’elle avait dessinés dont le renard. C’est un album familial aussi, c’est-à-dire à lire en famille, de préférence le 24 décembre. Bien au chaud, on appréciera alors l’humour, la drôlerie et la finesse de ce récit en randonnée dans lequel des animaux bien typés vont imiter et s’approprier les rites de Noël. En effet, chaque animal a ses traits de caractère : la vivacité à fleur de peau de Fanny, la petite lièvre, la science de Montmartre, qui s’est déjà entouré les bois de gui, la timidité d’Esmé le pingouin…, traits de caractère qui sont à la fois portés par le texte et par les illustrations qui confèrent à ces animaux attendrissants des regards tout à fait expressifs et humains. Au cœur des plaines glacées du grand Nord, on admire ces amis et leur ingéniosité, leur façon de tout faire pour que le rite ait lieu, avec les moyens du bord et une dose incroyable de bonne volonté… et il en faut pour faire accepter au renard grognon de prêter un arbre ! C’est un album qui décline à sa façon la magie de Noël, avec ce qu’il faut de coopération pour préparer une fête, et ce qu’elle apporte de lien entre tous dans la célébration improbable de cette veillée où on se raconte des histoires drôles jusqu’au point de tomber de sommeil. C’est enfin un album à la chute à la fois attendue et plaisante. Bien sûr que dans cet univers le père Noël ne pouvait qu’être leur voisin, et l’album n’hésite pas à nous faire découvrir sa maison contemplée par les six animaux stupéfaits, et bizarrement accoutrés de leurs cadeaux, qui d’un cache nez, qui de chaussettes… Avant de refermer l’album, on comparera les images des animaux sur les pages de garde, avant et après Noël… et on se souhaitera de passer un Noël aussi Noël et aussi plein de surprises qu’eux !

Une histoire qui célèbre l’entraide, l’amitié et fait la part belle au rêve et à la magie de Noël, avec cette dose d’optimisme, d’humour et de vie venue du Québec qui fait du bien !

De pire en pire

De pire en pire
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier – Illustrations de Claire Czajkowski
Editions du pourquoi pas ? 2022

Comme une réécriture du petit Poucet

Ils sont trois enfants dans la famille, Cami, l’ainée, 11 ans, Gibus 10 ans et Tosh, 7 ans. Tout va bien dans leur vie, faite de bonheurs et de bêtises, parfois bien grosses, jusqu’au jour où ils entendent leurs parents dire « On en a 3 sur le dos, il faut en liquider un. Et on ne tarde pas ». Après une explication sémantique du terme liquider, qui n’a rien à voir avec l’eau, les 3 enfants discutent pour savoir lequel sacrifier… Argumentation serrée ! Jusqu’à l’explication finale avec les parents et le happy end inattendu !

Cet album se présente comme une pièce illustrée à trois personnages, dans une écriture théâtrale très contemporaine qui mêle le dialogue entre les protagonistes et le récit par l’un ou l’autre d’événements hors champ. Huit tableaux pour raconter cette histoire reposant sur un quiproquo, qui n’en est un que pour les enfants, pas pour les lecteurs, qui ont bien compris ce dont parlent les parents. « On vit à crédit. On en a 3 sur le dos. Il faut en liquider un ».  Les lecteurs adultes, à tout le moins ! Il sera intéressant de voir la réception de ces quelques phrases par les enfants… L’action se situe donc dans une famille « ordinaire », plutôt aimante, avec trois enfants complices, enjoués, qui ont leur heure de gloire ou de détresse absolue lorsque les deux ainés racontent dans des tableaux monologues  leur dernière grosse bêtise (on laissera au lecteur le plaisir de les découvrir) : des bêtises qui risquent bien de leur couter la vie !  C’est que le mécanisme est celui de ces émissions de téléréalité où il s’agit d’éliminer quelqu’un. Après les bêtises qui pourraient être cause de « liquidation », on en vient à envisager ce que chacun apporte. à la famille, et ce qu’il lui coute aussi : et on passe en revue les achats de vêtements (aux vrais trous), d’ordinateurs hyper puissants, car le problème est bien économique, celui de la consommation à tout prix. Chacun fait la liste de ses atouts, c’est à dire de ce qu’il permet à la famille d’économiser par le fait de se nourrir de moins de viande et de plus de fruits, d’aller au collège en vélo ou de se promener en forêt au lieu d’aller s’inscrire dans un club de sport, ou même de manger jusqu’aux pépins de pommes !  Les enfants ont compris que la famille dépense trop, utilise trop de ressources, à l’image des terriens qui, le rappelle Gibus, ont déjà dépensé le 29 juillet tout ce que la Terre peut produire en une année. Avec beaucoup d’humour, on voit ici comment les trois auteurs instillent dans leur texte, l’air de rien, comme sans y toucher, une série de petits gestes pour sauver la planète ou faire des économies, pour concilier fin du mois et fin du monde. Et c’est bien ce qui fait la qualité littéraire de ce texte : tout en évoquant les changements possibles à l’échelle familiale des modes de consommation, il met au premier plan le désarroi de ces gamins, leur naïveté et leur bonne volonté, leur conscience économique et écologique, et surtout leur volonté farouche et irrésistible de ne laisser sacrifier aucun des trois et de s’entraider ! On comprend leur plaisir final lorsque la mère, parlant de voiture, dit qu’elle va se débarrasser de la sienne, et leur consternation lorsqu’elle annonce que c’est « pour en acheter une plus grosse ». Autre source de quiproquo potentiel vite élucidé !

Si, bien sûr, on souhaite qu’il soit monté sur un plateau, on prend néanmoins un grand plaisir à lire cet album dialogué plein de vie et d’émotion. Les illustrations de Claire Czajkowski y contribuent, qui, dans des teintes bleutées, donnent à voir les grands moments de l’histoire, de petits détails pleins de sens (les pantalons troués par de « vrais » trous par exemple) et surtout les bouilles impayables de ces trois enfants de plus en plus terrifiés, persuadés que tout va aller de pire en pire pour eux, et que leur dernière heure est arrivée.

Un texte vivant, drôle, autour de trois personnages sympathiques et bien dessinés dans leurs complémentarités et leurs complicités, qui sait évoquer des changements à faire dans nos modes de vie sans être moralisateur ou anxiogène, mais en étant tonique !