La Fille et le cheval blanc

La Fille et le cheval blanc
Chun-Liang Yeh – Illustrations Minji Lee-Diebold
HongFei

Aux origines de la soie en Chine

Par Michel Driol

filleUne jeune orpheline, bien imprudente, promet  à son magnifique cheval blanc de l’épouser s’il lui ramène de la guerre son père vivant. Ce que fait le cheval. Mais la jeune fille ne tient pas promesse…

Chun-Liang Yeh adapte un conte étiologique du IVème siècle, où se mêlent l’amour (de la fille pour son père, du cheval pour l’héroïne) et la mort – (mort du cheval, mort de la jeune fille). Mais la peau du cheval et la jeune fille s’unissent pour se métamorphoser en un cocon, d’où nait le premier fil de soie. Le récit, écrit dans une langue volontairement très sobre,  touchera les jeunes lecteurs : promesse absurde et transgressée, réaction quasi humaine du cheval, qui attend sa récompense, violence de la fille dans sa façon de se moquer de la dépouille du cheval jusqu’à ce que la punition terrible s’abatte sur elle, punition qui semble venir de la nature elle-même.

Les illustrations – de superbes broderies aux couleurs vives – évoquent souvent  la Chine traditionnelle, mais savent aussi la transcender en étant parfois très proches de Chagall, dans les couleurs, ou dans la représentation de personnages du conte.

A la fin du livre, un petit dossier documentaire évoque les origines de la soie, et sa place dans le monde. On y explique en particulier les idéogrammes « fil » et « soie ».

Au delà d’un récit merveilleux sur les origines de la soie, ce conte cruel aborde, comme tous les contes traditionnels, la question des valeurs morales et du sens de la parole donnée et ouvre au lecteur un vaste champ d’interprétation et de rêve.

Docteur Parking

Docteur Parking
Franz Hohler

Traduit (allemand — Suisse) par Ursula Gaillard
La Joie de Lire, 2012 (1ère éd. 2002)

Chasser les mouches

par François Quet

CVT_Docteur-Parking_1192Il y a au moins deux histoires dans Docteur Parking. La première, qui occupe les trente premières pages de ce petit roman (65 p.), évoque les surprenants remèdes que ce drôle de médecin recommande à ses patients. A vrai dire, le docteur Parking n’a pas fait d’études de médecine et c’est à la faveur d’une méprise qu’il devient le médecin le plus écouté de la ville. Le docteur Parking est docteur en lettres ; son vrai métier, c’est l’attention aux langues. Il a fui son pays en guerre pour venir s’installer dans ce coin tranquille où il espère bien consacrer tout son temps aux livres de sa bibliothèque et aux enregistrements de dialectes et d’accents locaux. Est-ce l’exercice de sa spécialité ? un trait singulier de son caractère ? en tous cas le docteur Parking sait écouter les malades qui défilent chez lui. Il a beau leur dire qu’il n’est pas docteur, il sait aussi leur parler : « Il avait une manière de dispenser [ses conseils] qui vous obligeait à les suivre ». Il devine la bonne méthode de sevrage pour un confrère alcoolique et encourage la vendeuse harcelée par son patron à changer de travail pour soigner ses maux de ventre. Cette première partie est charmante : la magie envoutante du bon docteur invite à voir le monde autrement, à le soulager de ses tensions par un code de conduite plein de bon sens et d’équilibre mais qui paraît étrange et merveilleux, tellement il est contraire à nos habitudes.

Une autre histoire s’engage ensuite, plus grave malgré la tonalité amusante du conte avec ses personnages caricaturaux et ses dialogues clownesques. La réussite d’un étranger contrarie la mesquinerie des habitants de la ville. Le docteur ne trouve pas grand monde pour le soutenir et on l’accuse vite de tous les maux de la cité. Il n’échappera à l’expulsion que de justesse. Une histoire similaire, dans un temps très ancien, avait entrainé la lapidation d’un marchand d’épices. Le docteur Parking se sauve en exhumant cette vieille histoire et en enterrant les mouches qui hantent depuis la cité au point de se réveiller quand une situation voisine se présente. « Souvenez-vous des mouches, dit le bon docteur, elles peuvent revenir à n’importe quel moment si vous n’êtes pas vigilants ».

Ainsi le conte touchant qui invite à voir le monde avec d’autres yeux glisse vers une fable plus grave, bien que très discrètement didactique : gare aux mouches qui sommeillent sous terre ou en chacun de nous, ne les laissez pas se réveiller !

Trois ânes (conte)

Trois Ânes (conte)
Michel Séonnet
L’Amourier (Thoth), 2009

Citoyens de la République

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un conTroisaneste bien moderne pour notre bonheur, et bien d’actualité pour notre malheur, bien ancré dans le monde réel, même si la vraisemblance est quelque peu suspendue, pour le plaisir de la fable et son exemplarité.

Il était donc… une nuit, dans une ville, on ne sait pas bien laquelle, avec ses pavillons, ses immeubles, ses boulevards déserts, il était un âne appelé Semper (qui signifie « toujours » en latin, ce qui n’est pas indifférent), échappé du garage où on l’avait enfermé. Derrière lui court Lino, fils du propriétaire de l’âne, puis l’ennemi de Lino, Samir, puis Sara qui ne les aime pas, puis monsieur Crouzon, le gardien du collège, haï des trois enfants et le leur rendant bien.

Tous courent, étrangement happés par la course de l’âne ; celui-ci suit un chemin mystérieux qui les fait passer par les étapes de leur histoire et de celle de leur famille pendant la dernière guerre où tous luttaient pour la même cause et le même camp, étapes où un âne joue le premier rôle. Chemin faisant, ils se racontent, se heurtent, se soutiennent, créent les liens qui manquaient. A « l’arrière », la police, les familles et les voisins, d’origine italienne, arabe, juive, s’alarment, s’accusent, et enfin s’entraident ; en retrouvant les enfants, ils renouent avec une histoire commune  oubliée, une histoire de libération et de fraternité.

Un beau conte, magnifiquement écrit, saisissant et touchant, et un livre à la fabrication soignée, sur beau papier crème.

http://www.amourier.com/les-collections/thoth/381-trois-anes.php

Et pour poursuivre la réflexion, un article de  Tramor Quemeneur,  paru dans L’Ecole des lettres – jeudi 8 janvier 2015): racisme et terrorisme

Rappelons aussi la très belle BD de sociologie sur l’immigration algérienne, Les Mohamed, de J Ruiller chez Sarbacane (2011) chroniquée sur lietje.

Grain-d’aile

Grain-d’aile
Paul Éluard, illustré par Chloé Poizat
RMN/Nathan, 2014

Rêves d’envol

Par Anne-Marie Mercier

Quand un éditeur s’associe aux éditions des Grain-d'aileMusées nationaux (ici le département du Grand palais), le résultat est forcément remarquable, et souvent réussi. C’est le cas dans ce bel album carré qui reprend le récit célèbre de Paul Éluard,  accompagné de superbes illustrations mêlant photos monochromes et malgé tout coloréés, le noir et blanc étant passés au vert sombre, rose, rouge…, Sérigraphie et dessins composent des paysages, étranges et familiers à la fois, et des êtres hybrides.

Grain d’aile (lire aussi d’elle) est une enfant toute petite qui rêve de voler et parle avec les oiseaux. Un jour pleurant de ne pouvoir les imiter, elle rencontre un écureuil qui lui propose une métamorphose, qui a lieu: elle vole. Très vite, elle regrette les choses simples : les tartines, sa famille, l’école, sa poupée; être un être humain redevient désirable.

Le récit est porté par des adresses du narrateur à son auditrice, et à tous ceux qui ont « un coeur enfantin ». Paul Grindel étant le nom de celui que l’on connaît sous le pseudonyme de Paul Éluard, on peut comprendre ce récit comme un jeu sur les mots ou, si on les prend au sérieux, comme une métaphore du poète et de son désir d’être à la fois au-dessus et dans l’humanité.

La graine du petit moine

 La Graine du petit moine
Wang Zaozao, Huang Li (ill)
Hongfei 2014,

 Conte philosophique  

Par Maryse Vuillermet

la graine du petit moine Un conte philosophique à hauteur d’enfants. Un maître confie à trois élèves une graine d’un lotus vieux de mille ans, et leur demande d’en prendre soin et de la faire refleurir. Ben se précipite, il la plante au plus vite, et elle meurt. Jing, le studieux, lit tous les livre sur le sujet, et fort de son savoir, choisit l’engrais, la terre, le pot et  plante  la graine sous une belle cloche d’or. Mais la plante privée d’air frais meurt aussi. Pendant ce temps, An,  le serein,  vaque à ses occupations habituelles dans le monastère, il se déplace, se promène et travaille. Au printemps,  il plante sa graine dans un  coin d’étang et,  aux beaux jours,  la plante donne la merveilleuse fleur.

La leçon porte sur la manière d’agir, l’un, dans la précipitation et l’agitation inutile n’obtient rien de bon, le second cherche à dominer les choses par le savoir théorique, il échoue aussi, le troisième prend son temps,  observe le monde, la nature et les saisons, il attend le bon moment et trouve le bon endroit, il semble agir avec détachement  mais, en fait, il prend du recul et se décentre par rapport au problème.

A l’heure où la philosophie bouddhiste est à la mode en Occident, cette leçon devrait nous parler mais s’adresse-t-elle aux enfants  ou plutôt à leurs parents?

Le dessin est à la fois réaliste – nous sommes dans un monastère du VIIe siècle en Chine–, exotique mais aussi  poétique et intemporel, il est donc très approprié à la leçon du conte.

Carabosse. La Légende des cinq royaumes

Carabosse. La Légende des cinq royaumes
Michel Honaker, d’après Charles Perrault
Flammarion, 2014

 

La Belle au bois dormant : une histoire de famille

Par Anne-Marie Mercier

Dans la versiCarabosseon complète de la Belle au Bois dormant, la dormeuse a deux ennemies : la méchante fée d’une part, qui est la cause de la malédiction, et, après son réveil, la mère du prince Charmant (sa femme, dans des versions du conte non expurgées). Dans la version de Honaker, Carabosse est sa tante Cara, sœur de sa mère. Bossue (d’où son nom – Honaker oulipien ?), et dépitée de ne pas avoir été choisie par le prince, père de sa nièce Aurore (nom donné à la fille de la dormeuse dans le conte – vous me suivez ?), elle est à l’origine du fuseau empoisonné et cherche à empêcher le réveil de la jeune fille autant par vengeance que pour régner sans partage sur les royaumes qu’elle a pu ainsi asservir.

Donc, le conte est un roman et ceci détermine l’ensemble : les personnages ont un passé, une psychologie, des désirs (brûlants). Les êtres mystérieux (Carabosse, mais aussi les autres fées) sont humanisés ; la parodie joue à plein, tant dans la partie où elle joue la carte de la fantasy et de l’horreur, que dans celle où elle se rapproche de la dérision. Les derniers chapitres montrant la quête désespérée d’un improbable prince salvateur dans un monde trop matérialiste sont cocasses.

Curieusement, le style (et même la syntaxe) de Michel Honaker s’arrange au fil du volume et a même une certaine allure dans la deuxième moitié.

Le Chat rouge

Le Chat rouge
Grégoire Solotareff
L’école des loisirs, 201

Chat rouge, chat blanc, nuit bleue

Par Anne-Marie Mercier

« Valentin Le Chat rougeétait un chat comme tous les autres chats. Mais c’était un chat rouge. Et tout le monde se moquait de lui ». Ce début reprend un thème cher à Solotareff, celui de la différence et de l’appartenance : qu’est-ce qu’être « comme tous les autres, mais… » ?

Ce début grave est vite estompé par les aventures de Valentin : la rencontre avec Blanche-Neige la chatte blanche, avec qui il affronte un loup qui a mal aux dents, une sorcière… Ces éléments du folklore ne sont là que pour pimenter les étapes du récit, récit un peu lâche qui se résout vite par un constat sur l’indépendance des chats et leur incapacité à s’enfermer dans un rôle : « chat qui s’en va tout seul », disait Kipling.

L’intérêt principal de l’album est dans les illustrations, toujours superbes, proches du style ordinaire de Solotareff, mais avec un usage de l’aquarelle plus doux. Enfin, le traitement de l’espace, très stylisé est symbolique de l’histoire : le réel avec un paysage de village et de route, fils électriques, voiture…, et un espace d’aventure dans la forêt où erre le loup et où se trouve la petite maison de la sorcière, caractérisée par de superbes paysages de neige et de nuit, noirs, blancs, bleus.

Le Petit Chaperon bleu

Le Petit Chaperon bleu
Guia Risari (texte) – Clémence Pollet (illustration)
Le Baron perché

Toute ressemblance avec une histoire connue ne serait que pure coïncidence

Par Michel Driol

pcbUne nouvelle réécriture du Petit Chaperon Rouge… et autres histoires, car on y retrouvera aussi les Trois petits cochons, Cendrillon et la Belle au bois dormant.

Voici un album qui offre une version moderne (le décor est urbain, contemporain) et décalée des contes, car cette fois, ce sont les deux enfants héros de cette histoire qui jouent à interpréter les personnages des contes. La petite fille, espiègle, malicieuse, ne se laisse pas impressionner et domine le garçon déguisé en loup, vêtu de rouge… Cette inversion des stéréotypes de genre modifie profondément la signification du conte, pour en faire une rencontre amoureuse dans laquelle c’est la fillette qui prend les initiatives, le loup n’étant plus le danger absolu, mais un partenaire de jeu consentant et séduit. Dès lors les deux enfants – complices – peuvent réinterpréter les histoires du monde entier : l’album invitant alors, à la fin, à cette réinvention des significations, indiquant tout à la fois que les enfants ont besoin de contes pour grandir, mais aussi qu’ils doivent s’approprier ces contes comme espace de jeu nourrissant leur imaginaire. Quel enfant n’a pas joué à « Si j’étais, tu serais.. » ?

Cet album se prête donc à différents niveaux de lecture, d’abord physiquement, puisque, comme dans les thèses les plus savantes, des notes nourries de bas de page l’accompagnent. Notes toujours pleines d’humour,  tantôt sérieuses comme la notice sur les « dents de lion »,  tantôt mathématiques comme la composition et le poids du panier,  médicales (la liste des maladies de la grand-mère)… Les uns y retrouveront l’histoire du Petit Chaperon Rouge, et s’amuseront des variations qui n’ont rien de gratuit. Les autres y liront les relations femme – homme, adultes – enfants. D’autres apprécieront les relations texte – image (comment l’univers urbain et le jardin de jeux d’enfants prennent la place de l’univers du conte)…

Gageons que cet album fera date dans les réécritures du PCR*

* PCR : abréviation universitaire pour le Petit Chaperon Rouge

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure
Frédéric Laurent
Rêves bleus

Thésée le taiseux

Par Michel Driol

Mise en page 1Tout le monde connait l’histoire de Thésée, du fil d’Ariane et du Minotaure. Frédéric Laurent la revisite avec humour. D’abord en faisant de Thésée un taiseux : ne parlant pas, on le prend pour un étranger, un fou, et on le chasse. A son arrivée en Crète, on lui propose de chasser le Minotaure, et il se tait. Heureusement, d’un seul regard, sans parler, Ariane et lui tombent amoureux, et la fille du roi lui donne une pelote de fil rouge et lui transmet un message écrit. Il rencontre enfin le Minotaure, qui se révèle un être amical, bavard. Il raconte son histoire : affublé d’une tête de taureau, il a été victime de quolibets, et a chargé la foule… De ce fait, on l’a condamné à vivre dans le labyrinthe. Thésée et lui reviennent  chez Minos. Lors du mariage, ils souhaitent que tout miroir soit interdit en Crète.

Voici donc la rencontre de deux antihéros, rejetés l’un comme l’autre par la société, l’un pour ne pas parler (il ne dit qu’un mot dans tout l’album), l’autre pour délit de sale gueule. Deux antihéros que tout semble opposer : le muet et le bavard, le chasseur et la proie, mais qui se révèlent tous deux prisonniers du même labyrinthe aux marges de la civilisation. Le Minotaure n’a plus rien de l’être cruel du mythe, il est devenu, par force, herbivore, et n’a dévoré aucun des prédécesseurs de Thésée. Frédéric Laurent inverse donc complètement la signification du mythe, ne gardant que l’amour et l’intelligence d’Ariane qui permet à Thésée de sortir du labyrinthe.

L’humour se manifeste tant dans le texte que dans l’illustration. Par exemple dans l’allitération qui ouvre l’album « Thésée était taiseux » ou dans le conseil prosaïque d’Ariane « Ne prends pas froid ». L’illustration joue des cadrages (tête de taureau chargeant pleine page) ou du pastiche (le repas de noces est une allusion explicite à la Cène).

Bien sûr à réserver à ceux qui connaissent la vraie ( ? )  histoire du Minotaure et qui pourront apprécier les décalages qu’introduit l’auteur !

La Barbe bleue

La Barbe bleue
Charles Perrault, Clémentine Sourdais
Hélium, 2014

Accordéons nos classiques

Par Anne-Marie Mercier

barbebleueheliumLe conte de Barbe bleue est bien connu, et on en a de multiples versions (voir récemment chroniquée, celle de Sophie Tiers publiée au CMDE). Ici, l’originalité n’est pas dans le texte qui reprend fidèlement celui de Perrault, et ce jusqu’à sa moralité en vers, mais dans les images et dans l’objet-livre lui-même. Il s’agit d’un livre accordéon mais aussi découpé, où seul le bleu tranche avec le noir et le blanc, et où le thème de la clef et surtout de la serrure guide bien des étapes, comme il se doit.

Le dessin naïf alterne avec le style du théâtre d’ombres, le tendre avec le cruel, le grotesque avec le poétique, en harmonie avec ce conte qui joue sur plusieurs tableaux et mêle comique et tragique, prosaïque et mythique.