Le roi et le joueur de doudouk (français-arménien oriental)

Le roi et le joueur de doudouk (français-arménien oriental)
France Verrier, Thomas Anglaret, Christine Dinounts
L’Harmattan, 2013

Défis logiques et poésie narrative

Par Dominique Perrin

doudDans un « pays de montagnes et de terres brunes » – l’Arménie -, des hommes tentent de défier l’orgueil du roi : celui-ci a cru bon de promettre la moitié de son royaume à qui parviendrait à lui faire croire un mensonge. Les deux premiers champions galéjeurs ont du charme : le berger évoque un bâton à remuer les étoiles, le tailleur sa tâche de rapiéceur de nuages. La version présentée ici, conformément à l’esprit de la collection, est concise : arrive donc promptement le joueur de doudouk, qui attaque le monarque au défaut de la cuirasse, en affirmant sans ambages que celui-ci lui doit une jarre d’or. A partir de là s’enclenche un casse-tête logique qui peut évoquer celui de Minos roi des menteurs…

Gaufrette et Nougat jouent au docteur
Didier Jean et Zad, Sophie Collin
2 vives voix, 2012

Restons correct !

Par Anne-Marie Mercier

Gaufrette et Nougat jouent La souris Gaufrette est malade, le chat Nougat vient la voir… on frémit ! Mais non, tout cela se passe en littérature pour les petits donc en bonne compagnie, et si les deux amis se retrouvent dans le même lit à la fin de l’histoire, c’est en toute innocence ! Le mérite de l’album est d’évoquer différents aspects de la maladie : vue du malade, c’est pénible, on n’est pas bien ; vue du bien-portant, ça fait envie, les médicaments semblent des bonbons ; ça passe et ça se passe.

Les illustrations très simples se focalisent sur les expressions des personnages dans un cadre stylisé mettant en valeur le petit théâtre en question : un lit, des médicaments, une écharpe, des jouets abandonnés.

Les Heureux Parents

Les Heureux Parents
Laëtitia Bourget, Emmanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2009

Pauvres parents…

Par Anne-Marie Mercier

LesheureuxparentsOn se demande si la formule « Heureux Parents » a valeur de citation (c’est en effet la formule consacrée) ou d’antiphrase. Ces parents débordés, exténués, vidés de tout par leur progéniture sont à l’inverse du portrait habituel. L’enfant n’unit pas le couple mais le divise et seuls « des montagnes d’amour et des puits de sagesse » permettent aux parents de rester unis après toutes ces épreuves, vieillis et pourvus de nombreux petits enfants.

On retrouve ici le couple de L’Apprentissage amoureux, déjà porté par l’univers d’Emmanuelle Houdart, avec cette fois des couleurs moins claires, moins lumineuses, et l’on se demande à qui cet album peut être offert, sinon à des parents déjà bien engagés dans le « métier ».  L’offrir à des enfants pour leur faire comprendre le calvaire qu’ils font vivre à ceux qui les nourrissent (et ensuite conforter l’idée que les parents ont divorcé par sa faute…) ou à un jeune couple pour lui annoncer ce qui l’attend pourrait être une mauvais farce, malgré la beauté (et la justesse !) de l’ouvrage.

Girafe

Girafe
Jean Gourounas
Rouergue, 2013

Comment devenir girafe ?

Par Christine Bernard, MESFC Saint-Etienne

girafeLa parution de Girafe, suite de l’album Mille pattes, marque les vingt ans du département jeunesse de la maison d’édition du Rouergue.

L’auteur stéphanois, qui en signe le texte et les illustrations, parvient à créer une ambiance ludique pour traiter le thème du schéma corporel. Cette question s’avère dominante chez les lecteurs auxquels le livre est d’abord destiné, les enfants de deux ans. Pour cela Jean Gourounas utilise judicieusement des procédés graphiques primaires : formes géométriques, couleurs vives, aspect sérigraphié à l’effet enfantin. En outre, l’association des couleurs, des formes et des dialogues facilite la compréhension du jeune lecteur. La personnification des formes géométriques ne déstabilise en rien le jeune lecteur mais l’emporte dans l’imaginaire. Ainsi, les dialogues de la forêt représentée par un triangle vert, sont écrits en vert. Enfin, la phrase : « ça alors ! » en gros caractères et occupant une demi-page, ponctue et divise en trois parties distinctes le texte simple.

Le lecteur prendra plaisir à observer l’évolution du puzzle de la girafe géométrique. D’abord en pièces détachées, puis raté, il se construit, se déconstruit et se reconstruit tour à tour en bonhomme et en maison. Il est ainsi possible d’intervenir sur la construction de son propre corps par des tâtonnements symboliques de l’apprentissage.

Au delà, il est aussi envisageable de lire cet album avec des enfants plus âgés, pour aborder la question de la construction de la personnalité, au cours de laquelle on s’identifie souvent à d’autres personnes. Jean Gourounas parvient donc à produire un album très réussi, complet, gai, lisible et offrant une lecture à plusieurs niveaux.

Le temps des ours

Le temps des ours
Rascal
Pastel, L’école des loisirs, 2013

Puisque personne ne m’aime…je pars

Par Lauren Fargier, MESFC Saint-Etienne

LetempsdesoursCet album présente la  quête d’un petit ours en peluche, qui  à cause d’un manque d’amour a décidé de quitter la maison. Il passe alors dans un nouveau monde avec l’espoir de rencontrer quelqu’un qui l’aime enfin. Sur sa route, il croise une fleur, un nuage, des pierres et une rivière, mais aucune de ces rencontres n’est concluante, excepté celle de la rivière qui parvient finalement à lui redonner le sourire.

Par une écriture simple et poétique et une illustration aux tendres couleurs pastel, Rascal transmet beaucoup plus qu’une histoire : ses intentions se traduisent par le choix du format qui convient à l’intime, et qui permet de faire ressentir un florilège d’émotions telles que la solitude, l’amour, l’espoir, la déception.

L’illustration semble cependant prendre la pas sur le texte, par la mélancolie qu’elle parvient à faire ressentir au lecteur. On peut lire sur le visage du petit ours un désarroi que les effets de cadrage renforcent, amenant le lecteur à éprouver compassion et empathie pour lui. Néanmoins, à chaque rencontre, l’auteur accorde une double page pour montrer l’importance de l’espoir qui naît chez le personage. Enfin cette évolution positive s’observe également au travers de l’évolution de la fleur qui est fermée sur la  première de couverture et ouverte sur la quatrième. Cette transformation de la rose rend compte de l’état émotionnel du petit ours du début à la fin de l’histoire.

Cet album est un véritable coup de cœur ! En peu de mots mais avec des dessins saisissants, à travers un personnage animalier à forte valeur nostalgique, Rascal réussit ni plus ni moins à nous parler du besoin de lien social et des émotions qui s’y attachent, tout en prévenant le jeune lecteur de la complexité des relations, ce que résume la rivière : « Je veux être ton amie, mais avant toute chose, je me dois d’être honnête avec toi… Sache que je serai différente chaque jour ! Selon mes humeurs, je déborderai ». Elle montre que ces liens construisent ce qui nous fonde, l’estime de soi.

Cet élan est à moi

Cet élan est à moi
Olivier Jeffers
Kaléidoscope, 2013

 Posséder un ami ?

Par Gabrielle Balluet, master MEFSC Saint-Etienne

cetelanestamoiMarcel, c’est l’élan de Wilfried. Comme animal de compagnie, il n’est pas exemplaire puisqu’il ne suit pas toujours à la lettre les (très très) nombreuses règles édictées par Wilfried, mais ils passent du bon temps ensemble, jusqu’au jour où le petit garçon découvre avec horreur qu’une autre personne pense également que l’élan lui appartient ! Olivier Jeffers, auteur et illustrateur du livre, nous interroge sur la notion de liberté qui apparaît clairement dans cet album, en s’appuyant sur l’humour. Le ton léger du livre permet aux plus jeunes de le lire sans difficulté et avec plaisir. Dès 7 ans, il questionne les enfants sur ce que signifie la liberté de mouvement et de choix de chacun, mais aussi sur la mainmise que l’homme peut avoir sur la nature, ou qu’un enfant peut avoir sur ses amis.

Les illustrations animent le texte de façon dynamique et positive, grâce à un trait stylisé très contemporain qui se détache sur un fond blanc, ou au contraire sur des peintures à l’huile figurant des paysages montagnards et sauvages. On se croirait parfois dans les montagnes d’Alaska, ce qui fait que la rencontre de l’enfant et de l’élan n’a rien de surprenant. Au fil de la lecture, il apparaît toutefois que l’élan va où bon lui semble, et surtout là où il y a des pommes ! Ces sont ces situations comiques et ces quiproquos qui ajoutent à la dimension humoristique de l’histoire. Tout comme Le Bonheur prisonnier, de Jean-François Chabas dans un autre genre, cette idée que l’homme peut être le maître d’un animal sauvage est abordée en utilisant l’humour, par l’intermédiaire de bulles et de rébus qui font parler les personnages ou qui reflètent leurs pensées. Le jeune lecteur s’identifie facilement à Wilfried qui n’est pas coupable de vouloir se faire un nouvel ami, et de le garder, même s’il le tyrannise un peu ! Ces différentes expériences le feront mûrir et prendre conscience que Marcel n’a pas de maître et ne lui appartiendra jamais réellement, même s’il ne semble pas opposé à passer du temps en sa compagnie. A lire et relire avec le même plaisir.

La vraie vie de Toto, J’adore les animaux

La Vraie Vie de Toto : J’adore les animaux
Marie Agnès Gaudrat, Serge Bloch
Tourbillon, 2013

L’animal de mes rêves 

Par Maryvonne Fournier, master MEFSC Saint-Etienne

lavraieviedetotoLa nouvelle histoire racontée par Toto, le personnage principal de la série « La vraie vie de Toto », est parsemée de péripéties qui mêlent humour et situations de la vie quotidienne. Elle met en scène un jeune garçon voulant avoir à tout prix un animal de compagnie. Mais à la maison, ses parents refusent  catégoriquement. Après de nombreuses tentatives, va-t-il réussir à les faire changer d’avis ?

Tout au long du livre, l’humour apparaît à la fois dans la manière d’écrire et dans l’illustration. Le texte comporte un vocabulaire familier, « sorti de la bouche des enfants » qui facilite la lecture et la compréhension de l’histoire. L’auteure glisse dans certaines pages les fameuses blagues de Toto ce qui provoque des effets de drôlerie assurés. Par exemple, sous la forme de bande dessinée : « Tu connais le rêve de l’araignée ? – Accrocher sa toile au musée » ou bien encore « Qui est vert et fait « meuh » ? – Une vache kiwi ». A n’importe quel âge, ces blagues sont drôles et pourront peut-être devenir les futures blagues de cour de récréation.

Quant aux dessins, ils font toujours le lien avec le texte. L’illustrateur Serge Bloch a choisi des dessins humoristiques, avec un coup de crayon simplifié et large, et des couleurs vives, sans entrer dans les détails. Les formes arrondies confèrent une légèreté à laquelle les jeunes lecteurs seront sensibles. Nul doute qu’ils s’identifieront d’emblée au personnage de Toto dont les désirs contrariés reflètent ceux de tout enfant. L’histoire montre une grande vérité psychologique, notamment lorsque Toto met en place toutes sortes de stratagèmes à la maison et à l’école pour obtenir ce qu’il veut. L’auteur traite le sujet avec humour et dérision (surtout à propos des parents). De quoi renforcer encore l’identification.

J’aime J’aime pas

J’aime J’aime pas
Séverine Thevenet
Rouergue, 2013

Tout est aimable

Par Anne-Marie Mercier

jaimejaimepasL’exercice des petits riens (façon Ph. Delerm) ou des j’aime/déteste (E. Brami) est bien connu et a suscité de nombreux titres (sinon des œuvres) en littérature de jeunesse. L’exercice est bellement renouvelé ici par Séverine Thevenet. Tout d’abord grâce à la technique photographique qui met face à face l’objet du désamour à gauche, sur fond blanc, et celui du plaisir en pleine page à droite, tous deux traités de façon à la fois réaliste (détails, précision, ombres) et poétique.

Chaque chose désagréable pour les petits (ranger, se laver les cheveux, manger ceci ou cela…) est associée à son pendant, afin de montrer que rien n’est désagréable en soi et que tout peut avoir un bon côté, à condition d’y penser : exercice beau et utile.

 

Ploc Ploc la grenouille aux yeux d’or

Ploc Ploc la grenouille aux yeux d’or
Laurence Puidebois, Nicolas Lacombe (ill.)

Balivernes, 2013

Joies sans mélange de l’universel quiproquo

Par Dominique Perrin

ploLe plaisir des contes où dialoguent balourds, malappris et naïfs de toutes espèces est sans doute inusable : à preuve la rythmique histoire de Ploc Ploc, dont les yeux d’or évoquent toutes sortes de choses (…fort prosaïques) à ses congénères. Billes pour le singe, lunettes pour le serpent, dents de rechange pour le caïman, et même médailles militaires pour le héron surdécoré. Bien que tous présentent des excuses courtoises (intéressant apprentissage), Ploc Ploc est lasse de devoir se débattre : « Eh, dis donc, toi ! Je ne suis pas une bille ! Je suis une grenouille ! » On se doute, et cette prévisibilité est gratifiante, qu’un magnifique retournement de situation préside au dénouement de ces aventures. Chemin faisant, le plaisir est grand, d’un texte de bout en bout conçu pour être oralisé, en intégrale connivence avec des images d’un noir charbonné et jaune remarquablement saillants, humoristiques et dépouillés. Belle originalité artistique, pertinent engagement d’éditeur…

La Reine du Niagara

La Reine du Niagara
Chris Van Allsburg
L’école des loisirs, 2013

L’art de la chute

Par Anne-Marie Mercier

lareineduniagaraConnaissez-vous Annie Edson Taylor ? Savez-vous que descendre les chutes du Niagara est un exploit que certains  ont réalisé ? et que la première a été une femme ? qu’elle avait 62 ans, était professeur de maintien (ou de bonnes manières si vous voulez), et a accompli cela dans un tonneau, en 1901 ?

C’est un fait réel étonnant que saisit ici Van Allsburg, moins étonnant que les récits teintés de fantastique qu’il propose habituellement, mais les images sépia qui l’accompagnent mettent en valeur la dignité de la dame, la jeunesse de son regard, l’idée qu’à cœur vaillant rien d’impossible et la personnalité du tonneau (oui, oui)… qui semble parfois être le héros de l’histoire comme l’était ailleurs un balai (on remarque au bord d’une page un piano qui joue presque seul).

Si cet exploit a comme tous les records une allure dérisoire augmentée par l’échec financier qui a suivi, les propos d’Annie à la fin de sa vie sont une belle « chute » : une leçon sur ce qui anime les « conquérants de l’inutile », en rapport avec l’esprit d’enfance, et une question que chacun, jeune ou vieux, peut se poser jusqu’au bout : jusqu’où notre courage sera-t-il capable de nous conduire ?