Et si on redessinait le monde ? Daniel Picouly, Nathalie Novi

 Et si on redessinait le monde ?
Daniel Picouly, Nathalie Novi (Ill.)
Rue du monde, Nouvelle édition, nouveaux espoirs, 2020

Maryse Vuillermet

 

 

La puissance du rêve proposée aux enfants

 

Superbe album poétique et subtilement politique, une invitation à rêver mais aussi à réfléchir et à proposer, qui s’adresse à des enfants à partir de 8 ans, mais aussi à des adultes. C’est une réédition d’un album qui a connu un beau succès il y a sept ans. L’auteur, l’illustratrice ont voulu renouveler texte et image après une si étrange année 2020. Dix-sept textes, dix-sept mondes rêvés par des enfants issus des quatre coins de la planète-terre.  Chaque double page présente un texte débutant par « Moi, si je pouvais dessiner le monde… je… »  Et ce texte exprime le rêve d’un monde parfait pour chaque enfant.  Par exemple, un enfant d’Afrique souhaite un monde « sans fin ni faim ». Un enfant de Mongolie souhaite un monde « cheval sauvage » et un enfant d’Amazonie « une forêt de toute la palette des verts ».  Ainsi, chaque enfant part de son univers, de ses conditions de vie, pour les rêver meilleurs.

En face du texte, l’illustration de Nathalie Novi est si riche et si poétique qu’elle représente elle aussi un monde singulier et onirique.  L’enfant est représenté sur une carte ancienne, dans sa tenue caractéristique, et entouré de ses objets, animaux ou êtres fétiches. Le fondu des couleurs, la tendresse du dessin, la fantaisie des mondes imaginaires nous transporte vers un ailleurs idéal.

A la fin de l’album, l’auteur lance une invitation au rêve à l’enfant lecteur : « C’est ton métier, enfant de recommencer ce que les grands ont abîmé. »

 

La Route du lait grenadine

La Route du lait grenadine
Alex Cousseau et Charles Dutertre
Rouergue, 2019

Vroum, vroum, boum !

Par Anne-Marie Mercier

La Route du lait grenadine est une compétition qui a lieu chaque année et voit s’affronter des concurrents de toutes sortes dans leurs véhicules bricolés. C’est une parodie de la Route du Rhum que les adultes suivent parfois avec passion. Les enfants pourront suivre avec peut-être autant d’angoisses les aventures de ces concurrents qui rencontrent toutes sortes d’avanies : pannes, erreurs d’itinéraires, carambolages, explosions…
Ils portent, comme leurs engins, des noms évocateurs, comme Rhubarbe noire et sa toupie foreuse, Heliogabalum avec son avion en pot de yaourt, Muriel Crapoussin sur le tracteur de son grand-père, etc. L’un ressemble à un coléoptère, d’autres à un escargot, une mouche, une taupe, une chenille, d’autres sont de petites choses plus ou moins humanoïdes. Certains engins sont tout petits, d’autres immenses comme le paquebot à hélice nommé la grande Baragagne (allusion aux Voyages en Grandes Garabagne d’Henri Michaux ?) pilotée par Jules d’Espinasse (descendant de Julie de l’Espinasse, la célèbre épistolière du XVIIIe siècle). La fantaisie règne partout.
Le trait de Charles Dutertre se fait minutieux, détaillant les engins, donnant toutes leurs bizarreries, les colorant aussi, comme il colorie les espaces divers dans lesquels les équipage se perdent : feuillages jaunes, nuit bleue… pour finir dans un grand désert blanc où l’horizon indique la ligne d’arrivée.
Voilà au moins une compétition où l’on ne s’ennuie pas, où les concurrents sont là pour s’amuser et parfois s’entraider, et où le gagnant probable ne sait même plus pourquoi il est là, un petit régal d’humour.

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.

Les Poubelles sauvages

Les Poubelles sauvages
Christine Beigle – Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Du grand débarras, dont furent faictes grosses guerres

Par Michel Driol

Il y a ceux de la rue Dici, et ceux de la rue Dacoté, qui y jettent leurs ordures et leurs encombrants. Cela va du papier de bonbon au frigo. Jusqu’au jour où ceux de la rue Dici réagissent en jetant leurs ordures rue Dacoté. Et cette situation se répand dans toute la ville, au point qu’un nouveau virus y fait son apparition : couvre-feu, terrains minés, confinement. Qui rétablira l’ordre ? Un enfant, bien sûr, qui conduira les adultes sur la voie des pourparlers et d’un règlement de vie en communauté.

Castigat ridendo mores… Elle corrige les mœurs par le rire. Voilà un album qui pourrait faire sienne cette définition de la comédie tant, sur un sujet grave, il amuse son lecteur par de multiples trouvailles et jeux. Jeux sur les noms, que ce soient ceux des rues ou des personnages, façon Monsieur Madame de Roger Hargreaves. Jeux sur les mots, comme cette étiquette Poubelle la ville. Jeux sur les inventions et machines de guerre, poches à douille et autres catabalayettes, que l’illustratrice se fait un malin plaisir à représenter. Jeux sur le récit, qui à la fois reprend un schéma classique, celui de l’escalade, mais joue avec son lecteur aussi, avec en particulier un savoureux résumé,  schéma récapitulatif pour ceux qui sont perdus. Jeux sur les caractères, avec ces caricatures de personnages, comme celle de la commère prompte à vouloir appeler la police qui va se muer en redoutable cheffe de guerre. Jeux avec les illustrations, qui reprennent les techniques de ces publicités des années 60. Jeux enfin avec la façon de mêler narration et illustration, qui donnent à voir des listes de déchets à jeter sur lesquelles on s’inscrit,  ou des rues encombrées de déchets sur lesquels figure l’heure de dépôt… Bref, voilà un ouvrage plein d’imagination qui prend le parti de faire rire pour mieux faire réfléchir, au lieu de dramatiser.

Comme le dit un oiseau avant de s’envoler : « Elle est belle, la Terre, une vraie poubelle ». Il n’est donc pas question seulement des déchets sauvages, ou du tri des déchets à la portée de chacun, mais aussi, de la façon dont la rue Dacoté pourrait devenir le pays Dacoté, surtout s’il est plus au sud… Quant à la maladie inconnue, ce virus d’un nouveau type, il résonne étrangement dans l’actualité en nous invitant à nous interroger sur notre responsabilité dans notre façon de prendre soin de notre planète. Ces deux dimensions restent plus implicites : il ne s’agit pas de prêcher une morale écologiste, mais de faire prendre conscience aux enfants des risques que nous courons en faisant appel à leur sensibilité et à leur intelligence.

Un album plein d’humour et de drôlerie pour aborder un sujet d’une extrême gravité.

Amour amour après quoi chacun court

Amour amour après quoi chacun court
Mélusine Thiry, Julie Guillem
HongFei, 2021

Il court, il court (le furet?)…

Par Anne-Marie Mercier

Le soleil se lève dans une chambre d’enfant, une petite fille accueille le jour tandis qu’un ours en peluche est sagement assis. De page en page, le jour grandit, jusqu’à la nuit, montrant différents animaux qui se précipitent (de la gauche vers la droite) vers l’être aimé, tandis que le texte, conçu de page en page sur le même modèle (lieu ou temps + nom de l’animal + verbe de mouvement + « vers qui le » + verbe) évoque successivement un décor (par-dessus les collines, de branche en branche, entre les buis, le soir venu), le nom de l’animal (oiseau, sanglier, licorne –eh oui, elles sont partout–, belette…) et le geste d’amour vers lequel ils volent : être caliné, cajolé, dorloté, embrassé, apaisé, chéri, enchanté.
Voilà de bien belles déclinaisons de l’amour, jusqu’au geste de bercer qu’attend l’ourson de la première page, que l’on retrouve ici à la fin, dans un dispositif en miroir, sur la dernière page où un père lit cette histoire à une petite fille.
Les illustrations sont délicates et douces, allant des tons pastel du ciel aux couleurs franches des végétaux. Le caractère répétitif de l’histoire est contrebalancé par la variété des dispositifs sur la double page : le texte, placé dans une bulle, est tantôt seul sur la page de gauche, tantôt inscrit ici ou là dans la double page, la bulle de la licorne est transparente… il y a de multiples détails aussi bien dans le texte que dans les images pour accompagner une histoire tendre pour le soir.

Feuilleter sur le site de HongFei (You tube).
Mélusine Thiry est vidéaste (voir son atelier). Julie Guilhem a un style très reconnaissable, raffiné, alliant tradition de l’illustration et innovation, sobriété et art de la couleur.

La Bibliothèque de la forêt

La Bibliothèque de la forêt
Seoha Lim
Maison Eliza, 2020

Promenons-nous dans les bois : des livres à la place des loups ?

Par Anne-Marie Mercier

Le jour se lève et nous sommes invités à suivre de petits animaux (lapins, écureuils, et d’autres aussi, pas plus gros qu’eux) qui suivent un chemin dans les bois, pour se rendre à la bibliothèque : disposés dans des troncs d’arbres creux, pendus aux branches, ou simplement posés à terre, les livres les attendent et chacun en profite à sa façon, au sol, dans un hamac, en écoutant une histoire, en faisant des cabanes, tandis que d’autres encore regardent un spectacle de marionnettes ou participent à un atelier de dessin.
Et le soir tout le monde rentre chez soi.. avec un livre.
Les illustrations, aux crayons de couleur, proposent des teintes douces, des formes simples. Tout cela est joli et paisible.

Ni l’un ni l’autre

Ni l’un ni l’autre
Anne Herbauts

Casterman, 2020

… Et tout à la fois

Par Anne-Marie Mercier

Sous une apparente simplicité, avec beaucoup d’humour et de tendresse, Anne Herbauts offre un regard juste sur l’enfance, les discours qu’on lui adresse et les modèles qu’on lui présente.
Chaque double page est à la fois semblable et différente : le texte décline des caractéristiques associées au père et à la mère (« mon père est drôle, ma mère est grande », par exemple, ou « mon père est pressé, ma mère est partout », « mon père est précis, ma mère est solaire ») et la réponse de l’enfant, invariablement, « Moi, je ne suis ni l’un ni l’autre. Je suis moi ».
Si les adultes n’apparaissent que par fragments (un pied, un bout de robe, une main…) et par leur discours, l’enfant est représenté sous une forme animale qui correspond à l’image proposée par le discours des parents – toujours à l’impératif – : « Habille-toi, petit chat ! », « reste tranquille, moustique ! », « Mange bien -, mon poussin ! », etc.
Ainsi, de page en page, l’air de rien, et sous des habits de fantaisie, on retrouve  le rythme de la journée d’un tout petit (le bonjour, l’habillage, le repas ; ranger les jouets, sortir puis rentrer), les figures parentales, très différentes, parfois opposées, les chocs de couleurs, le règne de la métaphore et enfin le désir d’indépendance d’un enfant qui s’affirme face à un discours qui le morcelle et le cadre, et lui impose des modèles qui ont l’inconvénient (ou l’avantage) d’être multiples.
Les images sont à la fois dynamiques et solitaires, chaque page déclinant des vignettes colorées, le plus souvent sur fond blanc, aquarelles saturées, papiers collés ou tissus. La dominante colorée de chacune est différente, tons de jaune, de bleu, de rouge… toute une gamme.

 

Crocky

Crocky
Estelle Billon-Spagnol
Grasset jeunesse, 2021

Le poussin peureux et le monstre gentil

Par Anne-Marie Mercier

Si Crocky peut apparaitre comme un monstre sur la couverture de l’album, on n’est pas longtemps dupes : son sourire coquin et sa couleur bleu de ciel d’aube sont déjà bien mignons. Mais on le voit d’abord à travers les yeux de celui qui deviendra son ami, Piouh (un poussin) et les amis de celui-ci, Coxi (une coccinelle) et Guernoule (une grenouille).
Les trois petits animaux partent en pique-nique dans le grand bois et y restent pour y passer la nuit et prolonger les plaisirs du jour. Mais la nuit entraine les terreurs, dont celle des monstres que tout le monde craint, ceux qui croquent la vie, les Crocky, qui sont tous des créatures tristes, minérales et destructrices, tous, sauf un, le joli Crocky qui rencontre Piouh le courageux (grâce au super secret numéro 27 que lui a laissé son grand-père pour l’aider à vaincre ses peurs).
Une amitié se noue, on part à la découverte de l’étrange et de la fantaisie, dans un voyage imaginaire à bord d’une fusée bricolée même pas motorisée.
Plein de surprises et de rebonds, c’est une jolie histoire racontée par un texte utilisant différentes typographies (scripte, anglaise maladroite ou experte, lettres bâtons…) et différents types de discours (récit, dialogues, légende, affiche…), donc relativement complexe à déchiffrer. Mais les images ont une grande simplicité et un dynamisme réjouissant, à la portée de tous les lecteurs.

Ungerer encore

Comme ci et comme ça
Tomi Ungerer
L’école des loisirs, 2020

Juste à temps !
Tomi Ungerer
L’école des loisirs, 2019

Imagier décoiffant, labyrinthe déroutant

Par Anne-Marie Mercier

Un imagier composé par Tomi Ungerer (ou par d’autres – on ne sait : cet album a paru de façon posthume, en 2019), est forcément un peu surprenant. Il commence très fort avec l’image d’un enfant qui hurle de douleur en s’écrasant le doigt avec un marteau, image associée au verbe « sentir », et continue avec une double page où l’on voit une grenouille hilare jonglant avec des têtards (illustrant le verbe « sourire ») face à l’image d’une fillette qui pleure son oiseau mort (« pleurer »), pastiche d’un tableau de Greuze, rendu célèbre par le commentaire que Diderot lui a consacré.
Cruels, sinistres (il y a même un squelette auquel on brosse les dents, une souris terrorisée qui fait le portrait d’un chat), mais aussi tendres, lorsqu’il s’agit d’illustrer les verbes aimer, caresser, partager, dormir et rêver… proposant parfois des nuances (entre voir et regarder par exemple), il ne s’agit pas d’un imagier pour les petits, mais plutôt d’un livre pour les plus grands qui auront à chercher d’autres mots pour commenter ces images souvent étranges et dérangeantes, et pour les encore plus grands qui se réjouiront de retrouver le style du Maitre ou s’amuseront à chercher les clins d’œil à la gravure et de la peinture classique.

Dans Juste à temps ! Ungerer déploie toute la logique onirique, du cauchemar au rêve plaisant. C’est un album sur fond de catastrophe : la terre est devenue inhabitable et touts les humains se sont enfuis sur la lune. Seul, Vasco est resté.
À chaque pas, à chaque page, une autre catastrophe le menace : effondrements, déluges, éruptions, glaciations, incendies… Il en réchappe chaque fois juste à temps, prenant tout de même le temps de sauver un enfant, une petite créature verte avec deux antennes sur la tête, nommée Poco.
Les images sont d’un grand dynamisme et Ungerer construit (et déconstruit) un univers effrayant, géométrique, où les lignes et les couleurs s’affrontent, jusqu’à la dernière étape : après avoir pris un train rose rassurant, Vasco et Poco trouvent refuge à l’intérieur d’un énorme gâteau où il y a tout ce qu’il faut.
Ils y vivent heureux, et Poco reste un enfant, hors du temps.

Rose blanche et La Petite Fille en rouge

Rose blanche
Christophe Gallaz, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2019

La Petite Fille en rouge
Aaron Frisch, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2013

Retours de classiques, sombres chemins

Par Anne-Marie Mercier

Le trait de Roberto Innocenti est ici aussi beau que ses histoires sont sombres. Dans La Petite Fille en rouge, version du « Petit Chaperon rouge », il présente une histoire tragique à la fin de laquelle une mère attend une fillette qui ne reviendra pas, perdue dans la grande forêt éclatante de lumière qu’est la ville, et capturée par un homme inquiétant. Dans Rose blanche, l’artiste délaisse l’univers du conte pour celui de l’histoire et le prédateur est ici non plus un individu désocialisé mais une société tout entière, celle de l’Allemagne nazie.
Rose vit dans une ville où elle voit passer des convois de véhicules qui emmènent des gens invisibles vers une destination inconnue. Un jour, après avoir vu un petit garçon qui tentait de s’enfuir de l’un de ces camions, elle suit la route et découvre un camp de concentration. Chaque jour, elle revient pour apporter du pain aux enfants.
On éprouve une certaine gêne devant l’invraisemblance de cet aspect de l’histoire qui risque de masquer la vérité du reste et celle du contexte historique.
Le charme, certes paradoxal, de l’album, est dans ses images aux tons bruns où l’on retrouve le souci du détail de l’artiste et l’expressivité des visages : elles donnent une vision triste d’une petite ville allemande de cette époque, pour s’échapper ensuite dans un univers qui évoque la forêt des contes, avec l’horreur et la mort au bout du chemin. La petite fille en rouge suit elle aussi un chemin compliqué et long, mais coloré de toutes les séductions de la ville moderne, jusqu’à sa fin que l’on devine tragique, comme  celle de Rose.

Rose blanche a été publié une première fois en 1985, chez le même éditeur. Il est indiqué que Christophe Gallaz est auteur du texte, « sur une idée de Roberto Innocenti ». Il existe une autre version de la même histoire avec le même titre, et comme auteur du texte le célèbre Ian McEwan, (Penguin, 2004).