À Bord du bateau pirate

À Bord du bateau pirate
Jean-Michel Billioud et Ollivier Latyk
Gallimard Jeunesse (Le monde animé), 2014

C’est un fameux trois-mâts

Par Matthieu Freyheit

Le bateauÀ Bord du bateau pirate pirate est devenu en peu de temps un classique des albums de jeunesse, sorte de sous-branche des albums consacrés plus généralement à la piraterie. De fait, à bord du bateau pirate, on trouve essentiellement…des pirates. L’idée n’est donc pas neuve, ni originale, mais ce volume a l’intérêt de se montrer plus précis et plus curieux d’un mode d’existence somme toute particulier, et dont nous ne savons pas tout. De l’embarquement à la capture par les soldats du roi, l’album revient sur les principaux épisodes traversés par le bateau pirate, effaçant l’aspect documentaire en empruntant les étapes romanesques du roman de piraterie : l’enrôlement, la répartition des tâches, la position du capitaine, les escales, les abordages et les trésors remettent en perspective les étapes majeures d’un véritable roman de piraterie. L’aventure avant tout, donc, mais semée d’informations et d’anecdotes qui permettent à cet album de sortir un peu du lot. Visuellement, le livre privilégie les tons simples qui ne mettent pas à mal la présentation des informations, tout en livrant des scènes animées et riches. Et comme toujours dans ces albums participatifs, le geste du lecteur est mis à contribution : des languettes à tirer, des éléments à soulever, des roulettes à tourner, faisant de chaque double-âge un livre dans le livre. Une réussite, donc, qui n’hésite pas malgré son peu d’originalité dans le paysage de l »album de jeunesse, à mélanger avec intelligence l’enthousiasme de l’aventure et de la découverte à celui de la connaissance.

 

 

 

Les affreusement sombres histoires de Sinistreville

Les affreusement sombres histoires de Sinistreville
Hubert très très méchant
Christopher William Hill
Flammarion

Fais aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse.

Par Michel Driol

sinistrevilleSinisitreville… rien que le nom fait frémir ! Sur le plan de la ville, à l’ouverture du roman, on relève l’Allée de l’Empoisonneur ou la maison de redressement pour enfants inadaptés… Hubert a la chance d’être admis à l’Institut tant convoité, dont les méthodes d’éducation semblent sorties d’un roman de Dickens… Alors qu’il est brillant élève, le directeur, par brimade, l’accuse de tricherie, lui interdit d’avoir le violon de prestige, et le renvoie. Du coup, toute la famille entre en dépression, car elle est chassée de son logis et de son emploi par le tout puissant Institut. Cela suffit pour déclencher une envie de vengeance chez Hubert, qui ligote un des professeurs… lequel sera retrouvé mort quelques jours plus tard. Puis Hubert décide de supprimer, par des méthodes de plus en plus sophistiquées, les autres professeurs, avant d’être capturé par la trahison de la seule fille sympathique…

Le décor décrit est particulièrement  sinistre : on y travaille dans des usines de colle pestilentielles,  Les officiers aimés par la gouvernante sont tous morts tragiquement,  on boit de la bière tiède…, et le cimetière est bien sûr un des hauts lieux du roman.  Hubert trouve du travail chez un volailler et y apprend à tuer les poulets… Bref, on assiste à un summum du sombre, du glauque et du gothique, dans la lignée de certains romans ou dessins animés qui peignent aussi un univers sans gaité. Mais le tout est raconté avec un humour particulier, noir et grinçant.

Certes, mais faire d’un enfant de douze ans un meurtrier  ingénieux, sans remords, cela pose problème. Les professeurs de l’Institut, à l’exception d’un qui se fait renvoyer, sont certes des notables tout puissants, usant de leur pouvoir pour terroriser et martyriser les enfants qui leur sont confiés. Mais est-ce suffisant pour justifier le désir de vengeance personnelle à travers des meurtres perpétrés de sang-froid, avec préméditation, et un certain sadisme ? La question morale mériterait au moins d’être posée. Le personnage féminin d’Isabella s’avoue à la fin tout aussi amoral que celui d’Hubert, pour avoir le violon en sa possession. Seul le professeur Lomm et, dans une moindre mesure, les parents d’Hubert apparaissent comme positifs.

L’imaginaire, la légèreté du ton, l’humour, permettent-ils de subvertir les valeurs ?

 

TYPOS. Fragments de vérité

TYPOS. Fragments de vérité
Pierdomenico Baccalario

Traduit (italien) par Faustina Fiore
Flammarion, 2014 [2012]

La presse est morte, vive la presse !

Par Matthieu Freyheit

CommençoTypos-01ns par saluer le travail de Flammarion qui offre à cette série une couverture merveilleusement réussie – l’une des plus réussies depuis longtemps.

Dans une société (suffisamment différente pour révéler la fiction et suffisamment proche pour que s’impose le réel) dominée par un groupe tout-puissant, l’information est un concept redéfini par le pouvoir. Informer, c’est quoi ? Dire ce qui est, dire ce qui peut être, dire ce que l’on voit, au travers des prismes possibles du désir, du besoin, de l’avidité, de la sécurité. Le sous-titre à ce premier tome l’annonce : il s’agit bien d’interroger la vérité, sociale et politique, dans ses nombreuses et divergentes acceptations. « La vérité s’avance toujours seule et fragile, le mensonge au contraire a beaucoup d’auxiliaires », écrivait Jean-Claude Carrière.

Typos, organisation clandestine aux effectifs restreints d’étudiants et d’anonymes (mais pas que), entre en lutte contre la désinformation régulière. Leur modus operandi ? La presse clandestine. Un journal « sous le manteau », qui rappelle que le quatrième pouvoir est potentiellement un pouvoir d’autocensure, offrant un accès illimité à une information elle-même limitée et monolithique, et pourquoi pas construite de toutes pièces. Ici, quel que soit notre camp, « dire, c’est faire » : faire du monde ce qu’il est, ou faire le soulèvement. Le compromis s’efface.

Ce roman d’anticipation joue avec les frontières de son propre genre, fidèle à certains schémas classiques de la science-fiction : eux, c’est déjà nous. L’actualité en est d’autant plus brûlante que le livre est rattrapé par les événements récents. Le roman de Pierdomenico Baccalario constitue en effet une porte d’entrée intelligente sur une réflexion consacrée aux médias, pour celles et ceux qui, enseignants, préfèrent ne pas aborder l’actualité de front. Dans sa mise en place et dans la subtilité de ses propositions, l’auteur interroge notre identité informationnelle, notre rapport au discours, tout comme notre rapport au confort (de l’esprit). Tout en conservant, dans la forme, les mouvements et les reliefs propres à l’aventure et/ou au roman d’espionnage. C’est peut-être dans la forme, justement, que l’on regrette certains détails : des longueurs notamment, et une sensation au terme de ce premier volume de rester un peu sur sa faim. Gageons que, la mise en place achevée, le second n’en sera que plus réussi encore.

Princesse Lulu et monsieur Nonosse

Princesse Lulu et monsieur Nonosse
Piret Raud

Traduit (estonien) par Jean-Pascal Ollivry
Rouergue, 2014

Le secret de mon père

par François Quet

6049 Quel livre sympathique, inattendu et drôle ! Tout commence par la rencontre entre Lulu, la petite princesse d’un royaume ordinaire (comme il y en a des dizaines sans doute dans la littérature pour la jeunesse) et de M. Nonosse, un squelette habituellement installé dans le placard du roi, où il surveille scrupuleusement le coffret que lui a confié le souverain.

Que se passe-t-il ensuite ? D’abord (et surtout) un véritable roman d’aventure, avec des disparitions, des enlèvements et des séquestrations, une enquête policière, des quiproquo et des méprises qui pourraient être fatales, des masques et des travestis, des poursuites, des évasions et pour finir des arrestations. Bref, le lecteur est tenu en haleine pendant un peu plus de 200 pages et s’il a hâte de connaître la fin de l’histoire, il ne peut que la voir arriver avec tristesse. On n’a vraiment pas envie que le livre s’arrête. Ce n’est pas une mince qualité que de savoir raconter ainsi, pour de jeunes enfants, un récit aussi échevelé.

Mais comme le titre le suggère (et comme la couverture l’annonce également), les aventures de la Princesse Lulu et de son compère le squelette, si prenantes soient-elles, sont tout à fait extravagantes, c’est-à-dire qu’elles nous éloignent de notre univers raisonnable et nous invitent au contraire à divaguer dans un monde aussi improbable que farfelu. Un squelette n’est pas un fantôme, c’est un squelette, quoi de plus naturel ?.  Déguisé en femme, le visage ceint de bandelettes comme celles de l’homme invisible et les yeux cachés par une voilette, l’anomalie de sa présence en ville passerait presque inaperçue, si un chien amateur de tibia ne croisait son chemin, et les deux héros ne se sortiraient pas du piège dans lequel un clochard irascible les a fait tomber, si une arête de poisson, courageuse et obstinée, n’entrait pas en scène. On voit que j’ai du mal à rendre compte d’une intrigue assez peu cartésienne ! Il serait certainement plus facile de parler de l’univers très ordonné du palais royal où Lulu aurait pu continuer à exister sagement, normalement, avec Madame la reine, sa gouvernante Mlle Jacinthe, les gardes et les repas à heures fixes. Seulement voilà, il a suffi d’un tube de dentifrice à l’oignon pour qu’on sorte des cadres établis et qu’un vent de folie souffle sur le royaume.

Reste à parler du secret du roi, celui sur lequel veille M. Nonosse et que je ne trahirai pas ici. Tout au long de ma lecture, j’ai bien cru qu’il s’agissait d’un Mac Guffin, un de ces prétextes mobilisés par Hichcock pour inspirer des actions trépidantes, un prétexte dont tout le monde se moque, parce qu’au fond et au bout du compte, il n’a pas vraiment d’intérêt : seuls comptent les événements qu’il suscite et peu importe ce que contient la boite à secrets, perdue, recherchée, et retrouvée après de multiples rebondissements. Eh bien, non ! Le secret du roi est très important et le découvrir va changer la vie de Lulu, changer la vie du royaume, changer le regard des sujets sur leur roi, et changer le regard d’une enfant sur son père.

Bref, il y a trois bonnes raisons d’aimer ce livre : il est passionnant, il est plein de fantaisie, et très, très loin d’être gratuit ou innocent.

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Le Pirate et le gardien de phare

Le Pirate et le gardien de phare
Simon Gauthier et Olivier Desvaux

Didier Jeunesse (Le monde animé), 2013

Apprends-moi le bonheur

Par Matthieu Freyheit

Les Vikings d’UdLe Pirate et le gardien de phareerzo et Goscinny sont bien sortis de leur froid nordique pour contraindre Goudurix à leur enseigner la seule des choses qu’ils ignorent : la peur. Pourquoi un pirate ne viendrait-il pas réclamer de ce gardien de phare un enseignement semblable : le bonheur ? C’est que le gardien, satisfait de pêcher son poisson et de bourrer sa pipe, se proclame lui-même, devant les flots, l’homme le plus heureux de la mer. Jusqu’à… jusqu’à ce qu’il soit contraint d’envoyer un appel au secours, dans l’espoir de trouver un remplaçant pour alléger son fardeau. Mais la libération ne vient pas seule : si un jeune homme vient bel et bien prêter main forte au gardien, entretenant sa lumière, l’ombre elle-même ne tarde pas à se montrer sous les traits du pirate, qui dans son ignorance du bonheur devient à son tour une figure du capitaine maudit d’un certain Hollandais Volant. Le gardien et son jeune compagnon trouveront-ils les réponses aux questions posées par ce témoin de la nuit ? C’est qu’ici se répondent, dans la même poésie, scènes de jour et scènes de nuit, à la lumière du soleil et celle de la lune, toutes deux reproduites par celle du phare.

L’album fonctionne certes à partir de motifs qui sont autant de clichés de contes, mais qu’importe : l’image est superbement travaillée, peuplée d’idées elles-mêmes lumineuses qui font de cet album un objet précieux, nourri de sentiments qui valent d’être mis en récit. Simon Gauthier, lui-même conteur célèbre et par ailleurs fondateur d’un festival de contes à Tadoussac (Québec), alimente son récit d’une poésie maritime et céleste, que le talent (immense) d’Olivier Desvaux restitue avec un goût rare.

1, 2, 3 Soleil !

1, 2, 3 Soleil !
Gaetan Doremus
Autrement jeunesse, 2014

Trois animaux dans un bateau

Par Anne-Marie Mercier

Trois histoires e123soleiln monochromes pour trois personnages : un crocodile pour l’histoire rouge, un ours (ou panthère ?) pour la bleue, un cochon pour la verte rêvent de changer de vie : l’un veut de l’aventure, de la vraie, un autre veut sortir de sa vie où tout est carré, le troisième rêve tout simplement d’ailleurs… Les trois personnages voient un bateau (noir), et s’en emparent pour le colorer, y inviter d’autres amis et voguer vers le grand large, jaune comme le soleil.

Histoire brève et simple, mais l’essentiel est ailleurs, dans la déclinaison des couleurs et des formes (des indices dans le texte et dans les pages de garde montrent que chaque personnage est associé à une forme : triangle, carré, rond) et que l’ouvrage est fait autour de ces rencontres entres formes et sens, de manière très poétique : tous les âges peuvent s’y retrouver.

De Sacha à Macha

De Sacha à Macha
Rachel Hausfater-Douieb et Yaël Hassan

Flammarion Jeunesse, 2014 [2001]

Comme un baiser fait à la nuit

Par Matthieu Freyheit

La cou5_DE_SACHA_A_MACHA_1verture de cette réédition de poche ne paie certes pas de mine. Mais enfin, quelle découverte ou, pour certains, quelle redécouverte. Car voilà un roman qui méritait certainement une réédition et, si possible, bien des nouveaux lecteurs. « Derrière son ordinateur, Sacha envoie des mails à des destinataires imaginaires, comme autant de bouteilles à la mer », annonce avec beaucoup de justesse la quatrième de couverture. Comme autant de baisers faits à la nuit, pourrait-on ajouter pour rendre hommage, à travers le vers et la référence, à un roman d’une qualité rare. Que cherche donc Sacha en écrivant de la sorte aux fantômes du web ? Qui sont les Natacha, les Anouchka ? Qui est, enfin, cette Macha qui finit par répondre autant de mots qu’il n’en faut pour tout dissimuler. Dire et ne pas dire, c’est ce que s’apprennent ces deux adolescents voués à lire entre les lignes, à jouer avec les flous identitaires, pour être finalement pris au piège de la découverte : le secret nous enferme, nous prend au cœur, et à l’âme. Qu’il est doux, l’autre, dans sa violence.

Ce roman De Sacha à Machacyber-épistolaire tombait à pic lors de sa première parution en 2001 ; il est toujours de la même actualité. Comme une réponse aux dénonciateurs d’une technologie désocialisante, désolidarisante, la correspondance de Sacha et Macha nous rappelle qu’un email n’a jamais fait écran au cœur et aux sentiments. Rachel Hausfater et Yaël Hassan, dont on salue la simplicité des remerciements (« Pour Rachel, mon amie de cœur et de plume », « Pour Yaël, mon amie de plume et de cœur »), offrent avec cette même simplicité de style et de thèmes un roman à la fois contenu et volcanique. Drôle, délicate, terrible parfois, cette correspondance agit comme un crève-cœur autant que comme le pansement à nombre de nos plaies. La Toile, définitivement sensible.

Un livre à lire, à relire, à faire lire, à offrir, et à faire étudier, bien évidemment, d’autant que la présente édition est augmentée du classique cahier « Pour aller plus loin ». Oui, De Sacha à Macha nous amène plus loin. Cela n’arrive pas si souvent.

Les Trois Mousquetaires

Les Trois Mousquetaires
d’après Alexandre Dumas, dessins Ruskey,
Traduit (anglais) par Sébastien Ludmann
Nobi Nobi, 2014

Au galop des images

Par Anne-Marie Mercier

Que le3mousquetaires nom d’Alexandre Dumas, apparaisse en couverture et que l’auteur des dessins, Russkey, ne soit mentionné qu’en petits caractères au dos, n’est pas la seule bizarrerie de ce volume. Signalons d’abord que Russkey n’existe pas mais désigne, lit-on sur le web, un duo d’illustrateurs, Takanori Aoyama et Masanobu Funato, lequel duo n’est pas très visible sur le net. Mais on se contentera du copyright indiquant que l’ouvrage a bien été publié en anglais au Japon en 2014.

Donc Les Trois Mousquetaires, adaptés en BD pour les japonais et retraduit pour les français… quel voyage ! Et le résultat est de fait très curieux : on retrouve la trame (simplifiée) de l’histoire, les personnages, mais ceux-ci sont traités de façon particulière : si d’Artagnan a l’air d’un héros de manga, avec ses cheveux en pétard, et si la reine a l’air d’une fille de 12 ans sortie d’un dessin animé, les autres sont traités de façon plus réaliste. Quant à l’action, elle montre que Manga et roman populaire ont des choses en commun si on ne prend pas le second trop au sérieux. Les bagarres y sont spectaculaires, presque magiques, les gestes appuyés au point d’en devenir comiques : on pense l’Etroit Mousquetaire de Max Linder (repris dans la scène finale de l’escalier du film de Tarantino, Django unchained), et la faiblesse psychologique des personnages n’est pas un problème. Il reste cependant, une différence majeure : le rapport au temps : le manga expédie rapidement (enfin quelques 200 pages tout de même) cette lecture qui était, dans le texte original, une longue immersion… Epoques différentes; le charme de cette histoire est de se plier à toutes les modes.

Le Royaume des cercueils suspendus

Le Royaume des cercueils suspendus
Florence Aubry,

Éditions du Rouergue, 2014

L’enfant différent

par François Quet

C’est une histoire d’adolescents, le récit de la fin d’une amitié royaume-cercueils-suspenduset de la naissance de l’amour : Lou-Ki aime Xiong qui aime Leï qui aime Huang. Au moment où les ailes poussent au creux des omoplates, dans le dos des jeunes garçons, la tempête se lève et bouscule l’ordre des choses. Huang n’est pas un enfant comme les autres. Les gestes rituels et la lame d’acier qui doivent libérer ses ailes révèlent un enfant étranger, un enfant sans aile, que la tradition condamne à mourir. Pendant qu’il agonise, suspendu à la falaise, seul vivant en compagnie des cercueils de la tribu, Xiong, l’ami déçu, le rival, imagine une vengeance plus terrible encore.

Le livre de Florence Aubry plonge son lecteur dans une société violente et industrieuse. On y file la soie, on y coule le métal, mais on y fait cruellement la guerre aussi et l’on arrache les oreilles des ennemis massacrés. Le don de voler, le Don, ne s’utilise qu’avec parcimonie pour triompher de l’adversaire ou pour transporter le cercueil des défunts sur les hauteurs. Des cérémonies étranges, des interdits bizarres — on ne touche pas le ventre de la femme qu’on aime —, des pratiques sauvages contribuent à conférer à ce monde barbare un exotisme sombre. La violence des passions adolescentes ne rend pas plus lumineux ce roman nourri de mythologie et de tragique ; entre Roméo et Juliette et Œdipe Roi, c’est La Guerre du feu visitée par Racine.

Florence Aubry réussit à donner à son récit une beauté troublante. Sans doute l’excès des sentiments y est-il pour quelque chose, sans doute le caractère primitif des personnages, leur rapport au monde et à la matière, la proximité de la nature et des animaux y contribuent-ils aussi. L’apparition d’un paon luminescent, la chaleur d’un tapir, l’errance d’un homme et d’un cheval, l’évocation sensuelle d’une baignade improvisée aux milieux des têtards suscitent des images fortes et sensuelles. L’innocence et les mutations de l’adolescence participent de cet univers clair-obscur à la fois tendre et inquiet, d’une beauté sauvage.

Une indienne dans la nuit

Une indienne dans la nuit
Velie Le Gall  et Alex Cousseau
Rouergue

Historias minimas

Par Michel Driol

loicfroissart_livreindienne00Angèle a peur du noir. Cette nuit-là, elle est seule avec sa grand-mère dans la vieille maison. Comme d’habitude, le sommeil ne vient pas. Elle trouve le courage de se lever, entre dans la chambre de sa mère, ouvre une valise, et y découvre les souvenirs de sa mère, dont des carnets. Elle y lit ce qu’elle appelle un secret, à savoir que sa mère avant elle était surnommée « Petite Indienne », qu’elle aussi avait peur et que sa mère – la grand-mère d’Angèle – la consolait.  Cette dernière trouve Angèle endormie sur le tapis et la conduit dans sa chambre. Angèle a retrouvé la calme et peut enfin dormir tranquille. Ainsi racontée et mise à plat, l’intrigue semble mince. Pourtant les thèmes abordés et la construction narrative, ainsi que la mise en page, font de ce petit roman un ouvrage intéressant à plus d’un titre.

D’abord le thème de la filiation. Mère et fille portent le même surnom, partagent les mêmes peurs. Angèle découvre dans la valise le passé de sa mère quand elle était enfant, petits mots, photos, carnets l’aidant à répondre à la grande question que tous les enfants, un jour ou l’autre, se sont posée : qu’étaient mes parents avant d’être mes parents ? Au-delà de l’altérité des traits, des époques, c’est la similitude des comportements et des sentiments qui s’impose.

La construction aide le lecteur à partager les peurs d’Angèle dans la nuit. Un premier chapitre est daté de 22 h 59 et annonce la découverte du secret à 21 h 56, que la narratrice bien sûr ne révèle pas. Puis, des retours en arrière – de 20 h 42 à 22 h 53 racontent la nuit jusqu’à l’endormissement. Cette construction permet le suspense : quelle est la nature du secret qui bouleverse à ce point Angèle ? On suit Angèle pas à pas, dans sa descente de l’escalier, dans ses peurs et sa façon de les vaincre. L’écriture – prise en charge par Angèle à la première personne – est travaillée, imagée souvent (Angèle est née un huit, qui, pour elle,  sonne presque comme nuit, et dans le 8 elle voit une image de l’infini). Le texte fait la part belle aux sensations concrètes (les bruits, le noir, les odeurs…). La thématique Indienne parcourt le livre : du surnom de la mère et de la fille, au tipi, en passant par une statuette réalisée par le père, Tim, l’Indien, gardien de l’escalier.

Enfin, Le livre est presque tout entier imprimé en blanc sur pages noires : à l’image de la nuit, de l’angoisse, des peurs. Tout, à l’exception du centre : la découverte de la valise, et des souvenirs de la mère (à noter que le récit lu dans le carnet de souvenirs, situé aussi une nuit, est imprimé en blanc sur noir).  Ce dispositif typographique – renforcé par les illustrations de Loïc Froissart, elles aussi en noir et blanc (sans aucun gris) – concourt à faire éprouver par le lecteur les sentiments de la narratrice et le plonge dans un univers à l’étrangeté inquiétante.

Un roman – petit par sa taille – mais qui sait conjuguer poésie, douceur et inquiétude.