Les Petites Bêtes bizarres de ta chambre à coucher

Les Petites Bêtes bizarres de ta chambre à coucher
Loes Riphagen

Traduction (néerlandais) de J.M. Frère et D. van Brempt
Editions Clochette (Le livre ami), 2013

Des amis qui vous veulent du bien ?

Par Anne-Marie Mercier

LespetitesbetesbizarresLes auteures du Nord ont toutes les audaces. Ainsi, la néerlandaise Loes Riphagen propose une encyclopédie farceuse mais quelque peu effrayante de toutes les petites bêtes qui pourraient se cacher dans une chambre, se nourrissant de toutes les saletés et de toutes les sécrétions émises par le corps de son occupant(e). Il ne s’agit pas bien sûr de faire un tableau de tous les acariens et autres bestioles existantes, mais de peupler des lieux bien connus de toutes sortes de petits êtres cocasses.

L’allure savante est parfaitement bien mimée : nom latin et nom vulgaire, habitat, habitudes, nourriture, mœurs, cris, taille ; on a même parfois la description des petits de ces charmants animaux.

Leurs noms sont évocateurs : nigo (doué pour rien, toujours seul, souvent tristounet), kislapet, quoscinus, rigolol… et les dessins qui les accompagnent ne font rien pour adoucir leur caractère hirsute et décalé !

A déconseiller aux phobiques (à moins de considérer cela comme une cure salutaire ? Les tailles des bestioles, indiquées en centimètres sont un garant de l’irréalité) et à conseiller à ceux qui aiment animer les lieux grâce à toutes sortes d’amis inconnus.

 

Cet album a été nominé, aux Pays-Bas, pour le Children’s bookstore prize, en 2009.

Comme deux confettis

Comme deux confettis
Didier Jean et ZAD, Sandrine Kao
2 Vives Voix, 2013

Difficultés du conte de fées considéré comme document

Par Dominique Perrin

imagesL’impulsion de cet album, telle que l’explicite la présentation de l’éditeur, est singulière et ambitieuse : évoquer par la voix d’un enfant la « naissance » des parents en tant que couple procréateur. Cela remonte à leur première rencontre – d’où le titre un peu décalé de l’ouvrage, qui en pointe le caractère parfois philosophiquement improbable. Ensuite est évoqué le désir d’enfant, et d’être parent, et le baptême que constitue le fait de recevoir le nom de « papa » et de « maman ». Ce trajet est évoqué ici non sans humour et sans finesse, mais sur le mode très particularisant d’un récit à tendance mi-comique et mi-romantique, où la rencontre amoureuse passe par un long blocage d’ascenseur. C’est à ce niveau que le bât blesse : l’enfant narratrice ne relativise jamais le récit plutôt idyllique qu’elle relaie, et l’ouvrage semble au contraire en promouvoir l’exemplarité.
Etrange rupture de ton donc, lorsque de la poésie à la fois efficace et convenue du récit enfantin on passe à une page documentaire terminale sur la diversité des configurations familiales aujourd’hui – loin, notamment, d’une adéquation mécanique entre parentalité et procréation, et du statut souverain de l’enfant uniment désiré par un homme et une femme qui n’ont encore jamais été parents.
Que penseront les jeunes lecteurs du décalage entre la complexité de leur réel – riche par définition, mais parfois douloureux – et ce qui apparaît finalement comme une sorte de conte de fée ?

Mon Imagier Deyrolle

Mon Imagier Deyrolle
Collectif
Gallimard jeunesse, 2013

L’éternelle jeunesse des images

Par Anne-Marie Mercier

imagierdeyrolleDeyrolle, ce nom évoquera sans doute de lointains souvenirs à certains. Cet imagier permet de découvrir que cette institution vénérable, la maison Deyrolle, fondée en 1831 par des amateurs d’entomologie, existe encore. C’est elle qui avait publié les planches en couleurs sur « les animaux de la ferme », « les fleurs », « le cacao », etc. qui ornaient les salles de classes primaires d’antan et qui avaient fait rêver les surréalistes.

Cet imagier en format de petit carré, épais, propose une version livre de ces images, une par page, avec le nom de l’animal ou de la plante sagement écrit dessous. Ainsi, l’oiseau se décline, dans une rubrique, en poule, caille, canard, etc, et dans une autre en pinson, geai, moineau, martinet, chardonneret… il y a toutes sortes de champignons, différentes araignées, des fleurs, des légumes… un régal.

deyrolle papillonPub (gratuite : la maison Deyrolle, située rue du Bac à Paris (escale laïque à côté d’une autre), propose sur son site une visite virtuelle superbe qui nous plonge dans un autre temps, elle vend des reproductions des anciennes planches – certaines sont en espagnol ou en arabe–, et de nouvelles planches orientées par d’autres préoccupations (le développement durable). On y trouve même des papiers peints : si vous voulez décorer votre bureau, bibliothèque ou salle de classe…

Plus tard je serai moi

Plus tard je serai moi
Martin Page
Rouergue,  2013

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? »

Par Anne-Marie Mercier

Plus tard je serai moiMartin Page s’est fait une spécialité de situations familiales cauchemardesques ou absurdes. Ici, une jeune fille tout à fait ordinaire, sans problèmes, connaît l’enfer parce que ses parents ont décidé que plus tard elle sera artiste. Cadeaux orientés, emploi du temps contraint, régime alimentaire, tout y passe, jusqu’à la conviction qu’un artiste doit avoir eu une enfance difficile…

On retrouve ici un monde à l’envers, les parents étant ceux qui poussent vers une profession qu’ils déconseillent souvent à leurs enfants. Mais cette histoire plaira aux adolescents indécis sur leur avenir. Elle leur dira qu’il faut « être patient avec les parents » et, en attendant, trouver des alliés : les amis, le principal amateur de rock, la tante de Bretagne…

Je vous écrirai

Je vous écrirai  
Paule du Bouchet
Gallimard, scripto, 2013

Romanesque !

Par Maryse Vuillermet

je vosu écriria imageMalia, l’héroïne, dix-sept ans, commence des études de philosophie à Paris. Elle loge avec  son amie d’enfance, Gisèle, étudiante en théâtre. Nous sommes en 1955. La mère de Malia est l’ancienne bonne de la tante de Gisèle, les deux jeunes filles ont grandi ensemble. Son père,  Mattéo,  est un saltimbanque, il montre des animaux dressés dans les fêtes de village. Elle a aussi un demi-frère. Un milieu très modeste et très frustre, sans culture et sans manières.

Malia, à Paris,  trouve un emploi de baby-sitting chez une famille d’intellectuels, elle garde leurs enfants. Sa mère lui a fait promettre d’écrire ;  une correspondance intense s’installe entre la mère et la fille, les lettres de Malia sont sensibles,  remplies de ses découvertes et enthousiasmes,  celles de sa mère sont pleines de considérations les plus terre à terre,  de peur, de recommandations,  de reproches,  et le tout,  dans un français vraiment maladroit. Malia,  parfois,  voudrait s’éloigner de cette mère envahissante et trop aimante, elle en a honte bien souvent.

A Paris, grâce à Gisèle, Malia découvre le monde du théâtre, elle joue dans une pièce de Tchekhov,  elle va au cinéma et rencontre un metteur en scène plus âgé qu’elle,  avec qui elle noue une relation affectueuse et tendre.

Le père de Malia tombe malade et meurt,  sans avoir pu lui révéler un secret. Sa mère sombre dans la dépression et la folie. Quel est le secret qui les ronge ?

Un beau roman sur la filiation, la honte de classe, la jeunesse et ses enthousiasmes, la culture des années 60 à Paris…

 

Enfant de la jungle

Enfant de la jungle
Michael Morpurgo
Gallimard jeunesse (folio junior), 2012

Mowgli du XXIe siècle

Par Anne-Marie Mercier

enfantdelajungleMichael Morpurgo sait réactualiser les mythes. Comme auparavant il avait mêlé dans Le Royaume de Kensuke, robinsonnade et souvenirs d’Hiroshima, il réactualise Le Livre de la jungle de Kipling en proposant des variations tirées de l’histoire de notre siècle. La guerre en Irak cause la mort du père du jeune Will, le tsunami qui tue sa mère et l’isole du monde, alors qu’il était parti en promenade à dos d’éléphant durant des vacances en Indonésie, évoque les images de la catastrophe de décembre 2004, tandis que ses démêlés avec des chasseurs d’Orangs Outans font référence au massacre des grands singes, toujours d’actualité, décrit par de nombreux films (dont Gorilles dans la brume (1989) de Michael Apted où Sigourney Weaver incarnait la célèbre éthologue Dian Fossey, assassinée en 1985).

Sauvé par une éléphante, accepté par les orangs outans, pourchassé par les chasseurs et réfugié dans une réserve (dont le modèle a été pris dans la réalité) animée par une femme au grand cœur, Will se trouvera devant un dernier dilemme : doit-il rentrer en Angleterre chez ses grands parents qui n’ont plus que lui ? ou entendre sa propre voix qui lui dit que le monde des humains ne vaut pas qu’on s’en occupe ?

La réponse de Morpurgo est à la hauteur de ces questions. Au XXIe siècle, Mowgli serait devenu tout autre que celui imaginé par Kipling.

Cet ouvrage reprend le grand format publié en 2010.

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada
Christophe Nicolas, Guillaume Long
Didier jeunesse, 2013

La lecture est un jeu…

Par Anne-Marie Mercier

tagadaComment décrire cette « méthode » de lecture ? Son titre en dit beaucoup; ajoutons que ce professeur a un assistant nommé « tsoin-tsoin », un petit oiseau qui se démène sur toutes les pages pour accompagner efficacement les lettres nécessaires à la leçon.

Voici le début du texte :

« Leçon n°1 : Tu ne sais pas lire, c’est dommage. Mais la grande personne qui te lit ce livre sait lire. Il faut en profiter. Ta grande personne peut lire des mots faciles comme bébé, bobo, mémé, popo. Elle peut aussi lire des mots difficiles, comme plénipotentiaire ou hexakosioihexekontahexaphobie. Qu’est ce que ça veut dire ? La grande personne qui sait lire te l’expliquera plus tard. »

Suivent des leçons sur les avantages qu’il y a à savoir lire (bonne idée de commencer par aiguiser le désir d’apprendre avec de vraies raisons), les lettres, voyelles et consonnes (on est dans une méthode syllabique traditionnelle), les cas compliqués (comment faire le son [k])… enfin, en 10 leçons, l’affaire est réglée.

Ce n’est peut être pas si simple, mais en tout cas on s’amuse, les illustrations sont tordantes, parents et enfants riront ensemble, et ce livre pourrait être un accompagnement joyeux de méthodes moins mécaniques et sans doute plus efficaces mais moins drôles, quoique… le rire fait bien des miracles.

Le banc

Le banc
Sandrine Kao
Syros, 2013,(Coll. tempo)

Racisme ordinaire sur un banc

Par Maryse Vuillermet

le banc imageAlex, le héros et narrateur de cette histoire,  mange seul sur un banc du parc parce qu’il habite trop loin et que sa mère ne peut lui payer ni la cantine, ni le bus. Un jour,  sur son banc habituel, il   découvre des insultes racistes, Alex, tronche de Nem, Alex bol de riz. Il a honte et les efface rapidement mais, alors qu’elle l’accompagne pour lui raconter ses problèmes, il les montre à Sybille,  une fille de sa classe, qu’il trouve pourtant un peu collante.  Elle décide de mener l’enquête.

Alex a quelques amis, tous  différents,  comme lui,  mais il sent mal aimé par les autres élèves de sa classe. De plus,  son père les a quittés pour retourner à Taïwan, le  laissant avec sa mère  dans une grande précarité. Et puis, un typhon sévit à Taïwan,  alors,  sans exactement comprendre pourquoi,  Alex lance  à la cantonade que son père est mort. Soudain, tout le monde s’intéresse à lui, il devient visible.

 Mais sur le banc,  l’inscription  qui l’attend est Menteur. Comment Alex va-t-il se sortir de cette situation ? Qui est l’auteur de ces inscriptions bêtes et racistes ?

  Un très joli roman sur les troubles  et les difficultés de l’adolescence redoublés ici par le complexe d’infériorité et le malaise dus à  l’origine chinoise.

 


 

La Drôle De Vie de Bibow Bradley

La Drôle De Vie de Bibow Bradley
Axl Cendres
Sarbacane (Exprim’), 2012

Chienne de vie

Par Anne-Marie Mercier

ledroledeviedebibowDestiné aux grands adolescents (la collection Exprim’ s’est débarrassée du label de la loi de 1949 sur les productions pour la jeunesse), ce livre raconté à la première personne par le roi des tocards – qui devient à la fin un total clochard – est aussi drôle que tragique. Mal aimé, fils et arrière petit fils de ratés alcooliques, Bibow est engagé dans la guerre du Viet Nam. Par lassitude plus que par conviction, il massacre ses propres camarades, mais échappe au tribunal militaire car il est recruté par la CIA à cause de son talent particulier et exceptionnel, découvert au moment de son interrogatoire : il est incapable de ressentir la peur et est donc capable de tout et de n’importe quoi.

Dans cette histoire d’espion, c’est surtout le n’importe quoi qui domine, des opérations absurdes, en Amérique chez les Hippies ou en URSS, qui laissent toujours le roman en deçà de la réalité: celle-ci est représentée par les personnages de William Colby (directeur de la CIA de 1973 à 1976, il causa la mort de dizaines de milliers de personnes au Viet Nam) et de Richard Helms, son prédécesseur. Bibow les décrit comme « juste deux psychopathes qui avaient le pouvoir de faire tout ce qu’ils voulaient ». Le héros est donc un double burlesque des grands personnages.

Malgré cela, le roman n’est pas totalement nihiliste : peu à peu (et il y met le temps), Bibow découvre l’amour, l’empathie, la compassion et offre un portrait d’homme sans foi ni loi, mais libre et lucide. C’est une belle lecture, souvent drôle, et toujours édifiante par les réalités qu’elle révèle ou rappelle.

Quelle CHAtastrophe !

Quelle CHAtastrophe !
Maureen Dor & Charlotte Meert
Editions Clochette, 2013

Quand les mots miaulent

Par Chantal Magne-Ville

quellechatastropheLa collection Les Zygomots s’enrichit d’un nouvel album, qui indéniablement permet aux enfants de saisir immédiatement le sens de l’expression « avoir un chat dans la gorge »  grâce à la magnifique illustration de couverture, où un matou malicieux se prélasse sans vergogne dans la gorge irritée du pauvre Emile, qui n’en peut mais. D’ailleurs cette gorge ressemble plutôt à un boudoir douillet, de forme circulaire, d’un rouge profond, que l’enfant peine à contenir. Les pigments sont mis en valeur par un effet de glaçage qui contraste avec la matité du reste du livre, en un effet saisissant.

L’histoire est celle d’Emile, un petit garçon qui a soudain un chat dans la gorge ce qui l’empêche de prononcer correctement les « ch », faisant souvent de lui un incompris qui n’a d’autre alternative que de s’isoler dans sa cabane. Sa camarade Madeleine va s’ingénier à trouver toutes sortes de ruses tenant compte de la psychologie des chats pour obliger le matou à sortir, mais en vain. Emile interroge alors le chat sur le pourquoi de sa présence et apprend que c’est parce qu’il a toujours la bouche ouverte que l’animal a décidé de s’installer chez lui : en effet ce matou a peur du noir ! Emile  à son tour tentera de le déloger en se forçant à  boire, à sauter, et même à adopter un chien,  jusqu’à ce que Madeleine ait l’idée salvatrice. L’attention est focalisée sur le matou vu tantôt du dedans, tantôt du dehors, par un jeu de contre-champs qui impriment une dynamique particulièrement réussie. L’humour est omniprésent, malgré le caractère parfois un peu convenu des jeux sur les mots. Un CD propose une lecture convaincante de l’histoire ainsi qu’une chanson pleine d’entrain, de la même veine.