La terre est rouge

La terre est rouge
Philippe Latger, Robert Sanyas
Soc & Foc, 2012

Singulier sensible

Par Dominique Perrin

 « Ici la terre est rouge.
Le sang s’est répandu en granules de terre pour nourrir la vigne.
Elle pousse dans ma gorge.
C’est ici que je suis né. »

Poète du quotidien jonglant entre l’instant, le jour et les années inembrassables, Philippe Latger fait d’un lieu fondamental – le perpignanais, rendu par lui humable et palpable –, la source d’un rapport au monde d’une acuité et d’une ouverture souvent saisissantes. L’ancrage très évident de cette poésie dans notre aujourd’hui semble à la mesure de son insertion dans une tradition lyrique très longue, à la fois populaire et savante, égotiste et intimement tournée vers ce qui n’est pas lui. Les éditions Soc & Foc offrent ici une rencontre avec un fil de ferriste de la sensation faite verbe ; la présentation écrite de cette parole si bien faite pour la profération trouve dans l’œuvre de Robert Sanyas un répondant sensible à sa mesure – en direction d’un public nettement tourné vers l’âge adulte.

L’Arbre

Sandrine Thommen
L’Arbre

Autrement, 2012

Chef-d’œuvre inaugural

Par Dominique Perrin

 Production orientalisante par son graphisme, son imaginaire et son mode narratif, L’Arbre étonne le lecteur (pourtant habitué à être surpris) par son ampleur et sa sobriété. Le livre est de haute taille et l’épaisseur de ses couvertures leur donne la solidité de tableaux ; l’album change ici quasiment de nature, pour faire écho à la peinture de grand format, au paravent ou au mur peints. On salue les éditions Autrement d’avoir ouvert un tel espace à une première œuvre, et la confiance si bien placée dans ce très grand livre – dont la jouissance peut évoquer celle que suscitèrent, dans une esthétique fort différente,  les « grands livres des saisons » de La Joie de lire.
Quant à ce que cela figure, sur un mode intermédiaire entre narration iconique et théâtre d’ombres, c’est l’histoire de la transformation du rapport de l’homme au monde, telle qu’appelée en son temps par un intellectuel engagé comme Cornélius Castoriadis : « l’homme devrait être le jardinier de la planète ». Les yeux le constatent ici, en amont de l’intelligence : ce que calligraphie l’« arbre » infini qui court de page en page ressemble de très près aux symboles ultimes de l’alpha et de l’oméga. L’album est très conforme en cela aux savoirs botaniques les plus récents, qui attestent la nature non individuelle de l’existence végétale et son inscription dans une temporalité radicalement différente de la nôtre.

Comme ci ou comme ça

Comme ci ou comme ça           
Anne Terral, Bruno Gibert

Syros, 2011

La Poursuite infinie

par Charlène Minot master MESFC Saint-Étienne

Comme ci ou comme ça, par ici ou par là, celui-ci ou celui-là…autant de suggestions qui tissent la trame d’une formidable histoire sans fin, celle de cet album, celle de la vie.

Dès les premières pages, on constate que l’écriture inspirée d’Anne Terral est instantanément transcendée par l’imagerie extraordinaire de Bruno Gibert. Le lecteur dérive au fil des illustrations qui s’enchaînent, des lieux qui se suivent et se poursuivent, des scènes qui se devancent et se distancent comme pour signifier que ces images n’en feraient qu’une, en perpétuel état de création cyclique, à l’instar de la ronde des personnages en couverture. Nos yeux sont alors attirés par les rectangles blancs qui soutiennent cet art, espaces vierges sur lesquels flottent des mots étranges, presque philosophiques et, en bien des sens, poétiques.

Le sens de l’histoire, au propre comme au figuré, est le sujet-même de cet album, c’est pourquoi il est difficile de désigner un personnage principal. Peut-être est-ce ce grand félin rouge humanoïde, possible allégorie de l’écrivain qui poursuit un livre aux pages blanches qui lui échappe dans un dédale imaginatif. Peut-être s’agit-il justement de ce livre dont le relief n’égale que le vide de ses pages, si ce n’est nous, lecteur. À ce propos, le texte, plutôt adapté aux enfants dès 6 ans, a pris la liberté de tutoyer son lecteur. « Ton histoire », lirons-nous à plusieurs reprises, « Car ton histoire comme ci, toi seul l’écrit comme ça. ». Il est possible d’interpréter ce choix narratif de proximité comme une invitation pour le lecteur à laisser libre cours à son imaginaire, à s’auto-contextualiser par choix et non par nécessité existentielle.

Les illustrations retranscrivent cet état d’esprit, cette idée de multiples univers et de possibles narratifs. Dans un style pseudo-naïf, elles parviennent habillement à combiner de méticuleux collages un brin rétros, des aplats de couleurs bruts, des tampons en série et une panoplie de créatures fantastiques allant du poisson géant au super héros en passant par une sorcière ou encore un gentleman lunaire qui ravira les amateurs de surréalisme. Nous sommes encouragés à suivre ce parcours ludique, cette folle course en avant qui met en perspective une voie mais nous laisse le choix du moyen de transport et de la destination.

Louise et la grenouille en robe des champs

Markus Majaluoma
Louise et la grenouille en robe des champs

La Joie de lire, 2012
Traduit du finnois par Lucie Labreuille

Antimanuel de persuasion alimentaire
à l’usage des enfants et parents

Par Dominique Perrin

 Quand les pères optent pour l’imagination et la tendresse à tous crins au moment d’initier leur enfant – ici la jeune Louise – au plaisir et à la nécessité de manger des carottes… Cela donne Louise et la grenouille en robe des champs, une épopée domestique intergénérationnelle où de nombreux parents peuvent se retrouver, quitte à conclure soulagés, le livre refermé et les plaisirs de la fabulation quittés, que l’imagination et la tendresse ne sont et ne peuvent pas tout dans la relation adulte-enfant. Ce petit album cartonné offre un temps d’exploration et de rigolade qui permet sans doute, du nord au sud de l’Europe, de distinguer d’autant plus posément principe de plaisir et principe de réalité.

 

Le garçon talisman

Le garçon talisman

Florence Aubry

Rouergue,

Doado noir,  2012

 

Fuir l’horreur

                                                                                                             par Maryse Vuillermet

 

 Heinrich, 17 ans  se cache dans un container sur le port. Il fuit Les Autres. Il est un Zeru Zeru, un enfant du diable parce qu’il est albinos. Les Autres peuvent à tout moment l’attraper, lui couper les cheveux, le mutiler, le tuer. Alors, il se cache depuis sa naissance ; sa mère l’a abandonné, sa tante lui a appris à se maquiller et se grimer pour passer inaperçu, il sait reconnaître le danger et les ennemis. Même dans l’établissement spécialisé où on l’a mis avec les autres enfants comme lui, il est en danger, les Autres ont enlevé une fillette,  lui ont coupé bras et jambes.

Alors, il vit dans le container, il vend ses cheveux aux pêcheurs qui les croit magiques, il a une seul ami Vincent.

Un autre garçon du même âge souffre,  Val,  qui est en partie responsable de l’accident de sa sœur en kitesurf et qui veut tout faire pour la sauver. Le sorcier lui a dit que pour cela,  il fallait un morceau du corps d’un albinos. Il va donc rencontrer Heinrich…

 

Roman haletant, très angoissant, noir, cruel mais réaliste (inspiré de faits réels au Burundi à l’heure actuelle) tendre aussi, parfois et qui se termine par une lueur d’espoir.

A quoi ça rime ? La nuit d’un nain malin

Junko Shibuya
A quoi ça rime ? La nuit d’un nain malin

Autrement, 2012

Rimes du bout des rêves

Par Dominique Perrin

Le principe n’est pas nouveau, sans doute est-ce pour cela qu’on le retrouve avec bonheur aux côtés de jeunes lecteurs qui le découvrent : la langue constitue un vaste réseau de mots parents dans l’univers des sons. Toute la magie est e (re)trouver aussi des affinités de sens à ces mots qui riment. Dans A quoi ça rime ?, il est d’abord bien difficile de pressentir que « bain » rimera électivement avec « nain », « rat » avec « chat » et « ombre » avec « sombre » ; mais on ne doute pas que ces paires de mots se graveront ensuite dans de jeunes mémoires affectives, lorsque la tourne de page permet aussi de découvrir qu’une forme évidée sur une page en découpe une nouvelle sur la suivante ; et, surtout, que tout cela dessine un univers somme toute assez cohérent, celui de la fantaisie nocturne. A ce niveau précisément, la formule consacrée « à quoi ça rime » prend tout son sens en le perdant allègrement.

Zombies panic

Zombies panic
Kirsty McCay
traduction (anglais) Daniel Lemoine
Seuil, 2012

Ça, c’est du zombie !

par Christine Moulin

Zombie-panicSi on aime le genre « zombies », il faut lire ce roman car tout y est. L’héroïne, une adolescente du nom de Bobby, est courageuse, altruiste mais peu sûre d’elle, si bien qu’elle ne sait même pas qu’elle est l’héroïne de l’histoire. Elle trouve le temps, en pleine apocalypse, de tomber amoureuse d’un marginal, Rob Smitty, « rebelle impénitent, original de service et candidat à l’exclusion. Mais le meilleur en snowboard, aucun doute là-dessus ». Son faire-valoir est une petite pimbêche uniquement occupée de son « look » qui se révèlera, au fil de l’histoire, plus intrépide qu’il n’y paraît. Au trio vient se greffer Pete, un « geek », qui semble d’abord maladroit et ridicule, mais qui, bien sûr, possède des talents technologiques exceptionnels très utiles.

Tout ce petit monde doit lutter avec des zombies d’abord dans un restaurant et une station-service puis dans un château gothique qui cache des secrets défense auxquels Bobby est mêlée indirectement, à son insu.

L’horreur la plus « gore » ne manque pas : « […] je me rends compte qu’il a un morceau d’étagère fiché dans le crâne. Du sang coule sur ses cheveux blancs », « Il tient toujours l’ordinateur portable mais je ne comprends pas immédiatement qu’il n’a qu’un bras en état de marche. Un moignon dépasse de son autre manche de chemise, prolongé d’un long morceau d’os blanc, comme si on avait rongé la chair à la manière d’un épi de maïs ».

Ne manque pas non plus la touche d’humour auto-parodique. Par exemple, Bobby entend, alors qu’elle est aux toilettes, un gémissement venu d’outre-tombe qui la glace d’effroi, ce qui ne l’empêche pas de remarquer : « Partir sans avoir tiré la chasse est un peu dégoûtant mais à la guerre comme à la guerre. ». L’auto-parodie va jusqu’à la réflexion sur le genre (« Dans les films, c’est toujours à ce moment que les monstres refont surface. Qu’ils cassent la vitre et se jettent sur les héros. Ça se passe toujours comme ça. Si on regarde par le trou de la serrure, on se fait crever l’œil ; si on se regarde dans un miroir, le tueur est juste derrière. C’est une sorte de loi, on dirait. ») et la mise en abyme : vers le milieu du roman, les héros regardent les enregistrements des caméras de surveillance. « Que le spectacle commence ! » dit l’un d’eux. Les protagonistes, en fait, assistent, fascinés à la projection… d’un film de zombies !

C’est qu’au fond, l’auteur semble avoir saisi la quintessence du genre : rappelant l’appartenance de celui-ci à la culture « geek », c’est à Pete qu’elle donne la parole pour exprimer le principe fondamental (et souvent tenu secret ?) du plaisir que procurent les histoires de zombies, le fantasme de toute-puissance qui peut se déployer dans un monde promis à la destruction : « C’était formidable ! Ils étaient tous là sans défense. Imagine un peu… Je pouvais faire ce que je voulais. Personne ne pouvait m’en empêcher ».

Quant à la fin, disons qu’elle est fidèle à la tradition. Non, n’insistez pas, je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher la lecture de ce livre sans prétentions excessives, mais qui se lit d’une traite.

Cela dit, une petite réserve : la traduction laisse parfois échapper quelques impropriétés syntaxiques mais ne chipotons pas…

2084

2084
Philippe Dorin
l’école des loisirs (théâtre), 2012

Marionnettes du futur

par Anne-Marie Mercier

Voilà que le théâtre, et encore mieux, le théâtre de marionnettes, s’empare de la science-fiction. Le fait est assez rare pour que l’entreprise soit belle en elle-même. Mais, mieux encore, ce recueil est un régal d’originalité et d’humour.

Ces saynètes courtes, (présentées en 2010 au théâtre jeune public de Strasbourg) présentent des personnages du futur (numéros, clones, personnages virtuels,…) mais aussi Têtedelard et Boutdechou, un Mozart qui se souvient d’avoir été Mozart, et quelques humains égarés : les manipulateurs. Les dialogues jouent sur l’absurde, sur les mots, sur le langage ordinaire et les langages spéciaux. L’ensemble est très drôle, plein de fantaisie et parfois de philosophie.

Poésie dans l’air et dans l’eau

Poésie dans l’air et dans l’eau
Kochka et Julia Wauters

Flammarion (Père Castor), 2011

Par Justine Vincenot (Master MESFC Lyon1)

Ce merveilleux recueil de poèmes entraîne le lecteur dans un voyage entre ciel et terre. Les rimes semblent portées tantôt par les vagues, tantôt par les nuages. Kochka s’amuse des « R » et des « O », les mêle, les brouille, les sépare et les transforme en petits textes poétiques teintés d’humour.

Des notes asiatiques parfument ce recueil : les poésies très courtes, en éloge à la nature, rappellent les haïku japonais, tandis que les illustrations ont un air d’estampe.

Néanmoins, le minimalisme asiatique est contrasté par la fraîcheur des illustrations. Julia Wauters offre un tableau coloré à chaque texte. En effet, les couleurs pétillantes choisies par l’illustratrice attrapent le lecteur. Si les poésies laissent une large place à l’imagination, les illustrations les complètent, sans les enfermer mais plutôt en offrant un point de départ à la rêverie : un subtil équilibre du texte et de l’image.

Un ouvrage idéal avant de s’endormir, accessible dès le plus jeune âge !

Waterloo Necropolis

Waterloo Necropolis
Mary Hooper
traduit (anglais) par Fanny Ladd et Patricia Duez
(Les grandes personnes), 2011

Dickens au féminin

 Par Anne-Marie Mercier

Ceux qui aiment Dickens et qui auraient aimé qu’il écrive un Oliver Twist au féminin, ceux qui aiment les héroïnes opiniâtres, ceux qui aiment les récits où l’on frémit et où l’on apprend aussi quelque chose, ceux qui aiment les histoires de cimetières et d’entreprises de pompes funèbres, ceux qui aiment les livres dans lesquels la condition des femmes est observée sans tabous, ceux qui aiment les histoires qui finissent bien, ceux qui aiment les retournements de situation inattendus, ceux qui aiment la bonne littérature populaire… enfin, toutes ces personnes devraient aimer Waterloo Necropolis.

Deux mots de l’histoire ? Lili et Grace sont orphelines de mère, leur père est parti en Amérique avant la naissance de Grace ; il y est mort sans doute. Lili est simple d’esprit. Au début du roman, elles survivent vaille que vaille depuis qu’elles se sont enfuies d’un orphelinat où elles ont été maltraitées, et pire encore. Grace rencontre au cimetière idyllique de Brockwood deux personnes qui vont changer sa vie : l’une est un jeune avocat qui l’aidera à venir à bout des manigances d’affreux individus haut placés, l’autre est un couple entrepreneur de pompes funèbre qui l’embauchera comme pleureuse. Les rites funéraires de cette Angleterre (qui dans le cours du roman prendra un deuil général avec la jeune reine Victoria devenue veuve prématurément) sont un beau moment d’anthropologie. Les aventures des deux sœurs sont dans la première partie une descente aux enfers, dans la deuxième une remontée progressive mais soumise à de nombreux hasards. Misère et luxe, solitude et union, secrets, trahisons… on y trouve tous les ingrédients des romans populaires.

Enfin, chaque chapitre est précédé d’une citation (plusieurs viennent du Dictionnaire de Londres de Dickens), ou petite annonce, publicité, article de journal… qui annonce la suite : on saute ainsi de case en case dans ce parcours qui ressemble à un puzzle dont le dessin n’apparaît qu’en toute fin, avec une surprise de taille.

Ce livre, paru sous le beau titre de Fallen Grace, a été nominé pour le Carnegie Book Prize et pour le prix sorcières 2012 (il ne l’a pas eu ; c’est L’Innocent de Palerme de Susana Gandolfi qui a gagné, lui aussi publié aux Grandes personnes, comme Un jour de Morris Gleitzman : avec 3 romans sur 5 nominés pour la catégorie « romans ados », cette maison d’édition est vraiment à suivre de près.

Mary Hooper a écrit La Messagère de l’au-delà et une trilogie dans l’Angleterre élisabéthaine (La Maison du magicien) ; son nouveau livre, Velvet (non encore traduit) se passe en 1900.