Pipi! Crotte! Prout!

Pipi! Crotte! Prout!
Pittau et Gervais
Seuil jeunesse, 2012

Pipicacaprout!

Par Caroline Scandale

Pittau et Gervais, auteur/illustratrice de cet ouvrage et couple à la ville, ont à leur actif des dizaines d’albums en commun. L’originalité de leur travail est qu’ils ne prennent pas les enfants pour des idiots. A travers des thèmes en apparence légers, et de manière toujours décalée, ils font passer des messages intelligents dénués de toute moralisation pesante. On leur doit par exemple, Les interdits des petits et des grands où ils dressent l’inventaire leger de ce que les enfants ne doivent pas faire (pipi dans la piscine…) Et surtout, celui beaucoup plus serieux, de ce que les adultes n’ont absolument pas le droit de faire, comme toucher leur zizi ou zezette… Leur volonté de parler de choses qui dérangent est claire et réussie.
Concernant Pipi! Crotte! Prout!, il s’agit d’une réédition de trois albums cultes, réunis en un seul, à l’occasion des 20 ans de Seuil jeunesse. Le titre évocateur colle parfaitement au contenu… Phobiques d’humour scatologique s’abstenir!

Et pourtant… Comment faire rire un enfant si ce n’est en lui parlant de prout-pipi-caca? Et quoi de plus naturel et vital que cela? L’histoire transposée dans le monde animal permet à l’auteur de transgresser les règles de bienséance, obtenant ainsi des scènes cocasses. La plus marquante est celle du zèbre dans un restaurant, qui urine dans l’assiette d’un hôte installé à la table d’à côté, faute de pouvoir juguler ce besoin naturel…

Un ouvrage à posséder dans sa petite bibliothèque idéale des moins de 5 ans.

Petit Chien

Petit Chien
Anne Brouillard
Seuil jeunesse, 2012

Album espace-temps

Par Yann Leblanc

 On ne sait pas bien où va ce petit chien qui apparaît à moitié (on ne voit que son train avant) tout à gauche de la première page (en fait, la deuxième de couverture) et qui disparaît (on ne voit que son train arrière) dans la dernière (3e de couv.) tout à droite. On ne sait pas bien qui lui parle, l’interpelle, à qui il offre une fleur (l’auteur, le lecteur ?). Mais on le voit déambuler petit à petit dans un espace théorique, ou l’abstraction de la couleur et des formes prend sens à un moment, puis change à nouveau, ou le vert se remplit de champignons, puis de neige, puis de fleurs… l’espace se fait temps, les saisons sont des bulles de couleurs avec lesquelles jouer : on passe, comme lui, et on recommence à l’infini.

C’est un beau travail, difficile à décrire, et qu’il faut parcourir pas à pas ; il est proche de celui de son premier album, Les trois chats, dans lequel l’image est à elle seule tout un poème.

Gregor, t. 1, La prophétie du gris

Gregor, t. 1, La prophétie du gris
Suzanne Collins

Hachette jeunesse, 2012

Envols souterrains

Par Anne-Marie Mercier

Voici une nouvelle série de Suzanne Collins – moins violente que Hunger Games, qui a fait tant de bruit dernièrement, avec son adaptation au cinéma – qui propose les aventures d’un héros plus jeune accompagné de sa toute petite soeur qui parle à peine. Il s’adresse donc à de plus jeunes lecteurs et certains seront déçus, d’autres contents.

Dans cette histoire captivante, Gregor et sa soeur Moufle se retrouvent dans un monde souterrain peuplé d’animaux gigantesques : cafards, chauves-souris, rats et araignées, et d’humains aux yeux violets et à la peau pâle. Ils participent à un affrontement entre divers peuples, volant à dos de chauves-souris dans des tunnels interminables ponctués de grottes belles et inquiétantes, mais toujours sombres, très sombres.

C’est aussi un mélange intéressant d’ingrédients très classiques du roman d’aventure : une quête (celle du père, disparu), une princesse rebelle, une trahison… L’histoire est portée par le dévoilement progressif du sens d’une prophétie mystérieuse – thème que l’on trouve depuis les romans de la Table ronde jusqu’à la science-fiction (Dune) en passant par Le Prince Éric – comme par une poésie des mondes obscurs assez attachante. Enfin, si le prénom du héros évoque celui de La Métamorphose de Kafka et si sa chute dans le monde souterrain ressemble fort à celle d’Alice, on est loin de ces chefs d’œuvre. Mais l’invention de ce monde, peu merveilleux mais très original, n’appartient qu’à Suzanne Collins (je crois) et l’ensemble est remarquablement bien organisé. Le dosage des éléments est savamment combiné : un peu de suspense, un peu de sentiment (pas trop), un peu de stratégie, beaucoup de conflits de loyauté, un peu de violence (pas trop), enfin, un monde imaginaire auquel on croit, bien taillé pour plusieurs volumes.

L’âne Trotro a trop chaud

L’âne Trotro a trop chaud
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2012

La belle vie…

Par Caroline Scandale

Trotro est un personnage bien connu des plus petits. Ses aventures se déclinent en multiples albums. A la télévision, sur Youtube ou dans les livres, rares sont les moins de quatre ans qui ne l’ont pas déjà vu. Cherchons à en savoir un peu plus sur celui qui fait un tabac chez les lecteurs à biberons…
Trotro est un ânon stylisé, rieur et potelé qui découvre l’autonomie avec une bonne humeur contagieuse. Son charme  réside dans ses illustrations pétillantes et enfantines, ses couleurs contrastées et son humour subtil. Par exemple, dans cet album, Trotro, confronté à une forte chaleur, en profite pour lire à l’ombre d’un pommier, un livre sur la banquise… Quoi de plus rafraîchissant?
Dès 18 mois pour les albums cartonnés avec les oreilles de Trotro qui dépassent et aux alentours de 3 ans pour cette collection aux pages en papier glacé.

Pourquoi et comment adapter « La Reine des neiges » d’Andersen?

Les auteurs nous écrivent, et c’est extrêmement précieux pour comprendre comment ils travaillent. Lorsqu’ils réécrivent des classiques, cela nous permet de revenir avec eux à la source du conte  (ce que je n’avais pas fait dans mon article, par manque de temps, et parce que je croyais à tort en avoir des souvenirs précis…).

Merci à Marie Diaz pour son commentaire: allez lire son très beau texte sur « La Reine des neiges » (devenue « La Reine des glaces »), illustré par Miss Clara (Gautier-Languereau, 2010) :

http://bloghost.hautetfort.com/media/01/00/3311943723.pdf

 

Asdiwal, l’indien qui avait faim tout le temps

Asdiwal, l’indien qui avait faim tout le temps
Manchette et Loustal

Gallimard jeunesse, 2011

Par Marianne Mondel (Master MESFC Lyon 1)

Quelle caractéristique incarne le mieux notre jeune héros Asdiwal ? Son incommensurable appétit bien sûr ! C’est durant l’été 1966 que ce personnage a été mis en scène par un père pour son fils, alors en vacances en Provence loin de lui, à Paris. Cette œuvre est la première et seule incursion de Manchette au sein de la littérature de jeunesse. Lorsque que l’on songe à cet auteur, polyvalent dans ses fonctions de critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste, traducteur, et surtout père de nombreux romans policiers, on aurait tendance à penser noirceur, violence, crimes… mais bien au contraire, le ton reste résolument comique et décalé !

Malgré une histoire semblant sortir tout droit de l’imagination de son auteur, les indiens Tsimshian, peuple d’Asdiwal, existent bel et bien dans de lointaines contrées. Ce dernier fait figure de héros dans leur mythologie. Manchette puise ses sources dans le l’ethnologie des peuples amérindiens, connue chez nous depuis Claude Lévi-Strauss (ASDIWAL est le nom d’une revue d’anthropologie et d’histoire des religions).

La langue employée par l’auteur est très inventive et frappe le lecteur par sa vivacité et son naturel. Celui-ci s’adresse ainsi aux enfants en s’exprimant comme eux. Les répétitions sont un élément récurrent qui accroche le petit lecteur à l’ouvrage. Manchette joue joyeusement entre le réel et le fantastique, nous entrainant doucement dans l’imaginaire. La dynamique de l’œuvre par ses enchainements d’actions entraîne attention et réflexion. Le loufoque pointe le bout de son nez par la succession brutale des évènements, sans beaucoup de transition ou de logique. Les dessins, quant à eux, accrochent l’œil par la vivacité des couleurs et l’impression de mouvement qui s’en dégage.

L’attachement à ces petits indiens ne parvenant plus à voir leurs mocassins, dissimulés par un ventre grassouillet, est inévitable. Ce joyeux bazar indéniablement original permet une fin heureuse à Asdiwal, devenant un mari comblé… et obèse !

Le goût de la tomate.

Le goût de la tomate.
Christophe Léon.

Thierry Magnier, 2011

Par Justine Vincenot (MESFC Lyon1)

Une tomate au goût de la liberté, qu’est-ce que c’est ? Pour Clovis, un mystère que son père Marius veut lui faire découvrir. Ensemble, ils vont tenter de braver l’interdit : faire pousser une plante. Car dans leur monde, pas de potager, pas de jardin, interdiction de semer ou de récolter et le contrôle des déchets organiques par les autorités est de rigueur.

L’aventure complice d’un père et de son fils est portée par une écriture tout en retenue qui entraine le lecteur dans cette quête de liberté. Une belle leçon de vie qui plaira aux petits et aux grands !

10 P’tits pingouins autour du monde

10 P’tits pingouins autour du monde
Jean Luc Fromental, Joëlle Jolivet

Hélium, 2011

L’énergie-pingouin

Par Anne-Marie Mercier

Ces dix P’tits pingouins, tous absolument semblables, un peu raides, et toujours 10  (on joue à les compter sur les images, histoire de voir s’il en manque), tantôt alignés, tantôt dans le plus complet désordre, vivent 10 aventures dans 10 lieux différents, racontées toutes en 11 pages et précédées d’une page de titre. Si les titres imitent les romans noirs (« Panique en Atarctique », « Crash en Chine »…), les sous-titres sont une série de conseils, numérotés de 1 à 10, pour éviter les catastrophes en forme de grosses bêtises pingouinesques – qui arrivent forcément.

De la barrière de Ross à Paris, de New York au Cap, en passant par Tokyo, les p’tits pingouins sont le mouvement incarné tout en gardant une allure placide (en cela, ils sont radicalement différents des poussins de Ponti auxquels on serait tenté de les rapprocher). Ils mettent un beau bazar partout où ils passent. Enlevés à leur banquise, transportés en avion, bateau, Montgolfière…, naufragés, vendus, kidnappés à nouveau (par un sous marin chinois…), ils sont tour à tour vedettes de défilé de mode (Paris), musiciens de music-hall (New York), cosmonautes ratés, joueurs de foot, rats d’hôtel, justiciers de township (Le Cap), sauveteurs de la fille d’un oligarque russe… On n’en finirait pas d’accumuler les détails et les trouvailles. Ce tour du monde des clichés, très drôle, se fait parfois plus sérieux.

Les dessins sont drôles, charmants et très colorés (en dehors des pingouins !) et jouent sur de beaux contrastes. Le texte est très travaillé, bourré d’assonances et de beaux rythmes. Il est aussi plein d’humour et va de la fausse naïveté à l’accumulation d’allusions qui feront rire les adultes. Ces dix histoires loufoques sont une merveille de fantaisie.

Un album précédent, 365 pingouins (Naïve) avait obtenu le Prix sorcière en 2008 (voir le blog de Stéphanie Devanssay, professeure des écoles qui l’utilise pour travailler les nombres). On trouve aussi dans cette série un livre pop-up et des magnets pour compter dans la joie sinon dans le désordre: 10 p’tits pingouins sur le frigo (Hélium).

voir aussi une vidéo sur le blog Kidissimo

Neuf couleurs de peur

Neuf couleurs de peur
Annie Agopian et Marc Daniau

Édition de l’Edune, 2011

 Par Justine Vincenot (MESFC Lyon 1)

« C’est vrai qu’il y a une peur pour tout ». Dans cet ouvrage, chaque peur a sa couleur. La peur bleue, bien sûr, mais aussi la peur grise, la plus sournoise, ou celle de Violette, qui a peur d’attraper des arcs-en-ciel… Annie Agopian et Marc Daniau nous racontent neuf histoires. Neuf histoires différentes, qui montrent, chacune à leur manière, que la peur a de multiples facettes et peut tous nous attraper.

Le jeu subtil des illustrations, dans lesquelles les différentes tonalités des couleurs et les sens que portent celles-ci sont mis en écho, évoque avec profondeur les nuances de cette émotion. La variété du graphisme et des textes renforce l’expression de ce phénomène protéiforme. Pas de recette miracle dans cet ouvrage, mais peut-être une invitation à nous déculpabiliser face à nos peurs.

Sequoyah

Sequoyah 
Frédéric Marais
Thierry Magnier, 2011

 Sequoyah   (1770-1843) : ceci n’est pas un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Ceci n’est pas un arbre, ce n’est pas non plus un « pied de porc », bien que ce soit le sens littéral de ce mot en langue cherokee. C’est un enfant de cette culture, confronté au handicap, puis c’est un adulte qui invente, après un long travail, le syllabaire cherokee. Les deux histoires se succèdent, mettant chacune en valeur la solitude et l’obstination de ce héros très particulier.

Toutes deux se déroulent dans un décor de western sombre et stylisé (noir et bleu, noir et vert, gris…) où le personnage ocre se détache fortement. Les images empruntent aux scènes de western par leur cadrage, par les angles de vue et l’utilisation de la profondeur de champ. L’album est superbe; c’est une belle réalisation de Frédéric Marais (qui vient d’illustrer chez Sarbacane un album de Dedieu, La Guerre des mots).

Les lecteurs français découvriront ainsi ce héros de la culture cherokee (il semble qu’on ait donné son nom à l’arbre et il est avéré que de nombreux lieux en Amérique portent son nom) et de la culture tout court. Il verront aussi ce beau syllabaire de 85 articulations, reproduit en entier dans les dernières pages. Autant dire que c’est un album qui devrait être entre les mains de tous les écoliers.

Sur Wikipedia, un article bien documenté.