Fille Garçon

Fille Garçon
Hélène Druvert
Saltimbanque Editions 2021

Libres d’être

Par Michel Driol

Un album, avec des pages découpées, pop-up, pour lutter contre les stéréotypes, apprendre à accepter l’autre dans ses différences, apprendre à être soi –même et à dire non. Dans des pages souvent très colorées, sont passés en revue et démontés de nombreux stéréotypes de genre : les filles rêvent de princesses et de licornes, les garçons de chevalier, les unes ont le droit de pleurer, pas les autres… Autant d’assertions souvent entendues et prises ici à hauteur d’enfant à qui l’album dit que tous les rêves sont autorisés, qu’il n’est pas de métier interdit aux filles ou aux garçons. Si certaines réalités familiales peuvent surprendre, l’important est l’amour qui unit.

Se sentir bien dans sa peau, dans son corps, afin de mieux vivre ensemble, jouer ensemble sans être amoureux, et savoir se détacher du regard des autres, voilà les grandes leçons que donne cet album, qui convie chacun à réfléchir à ces questions. Le texte est d’abord construit autour d’un « je », tantôt celui d’une fille, tantôt celui d’un garçon, tantôt indifférencié, façon d’impliquer le lecteur dans sa propre subjectivité. Puis on passe à la fin à un « on », façon de dire l’importance du vivre ensemble, et de l’amour qui unit. L’album est donc une éducation aux questions de genre  envisagées comme non enfermantes, allant jusqu’à évoquer la transidentité ou les familles homoparentales. Chacun doit éprouver ses propres libertés, ses propres gouts, et ne pas juger. Les rabats sont une invitation à découvrir autre chose que ce que l’on connait, une invitation faite au lecteur à aller au-delà pour découvrir la riche diversité du monde.

Un album bienveillant, coloré et animé, tout en finesse, pour  aborder des questions essentielles liées à l’identité de chacun sans parti pris.

Comment devenir un élève modèle

Comment devenir un élève modèle
Audrey Poussier
L’école des loisirs 2021

En 7 leçons et sans ce fatigué

Par Michel Driol

Colette et Mo adorent jouer, et détestent l’école. En 7 « leçons », ils expliquent comment être à l’heure, bien écouter en classe, ne jamais rater l’école, excuser ses absences, faire ses devoirs, être bon camarade, savoir s’adapter aux situations imprévues… Sauf que ces « leçons de sagesse » sont plutôt des façons d’échapper à l’école, de faire l’école buissonnière, de faire croire qu’on est malade, et d’écrire des mots d’excuse à l’orthographe approximative mais qui dénotent une bonne dose d’imagination !

Sous une forme qui tient à la fois de l’album et de la bande dessinée, voici un album qui réjouira tous les cancres… mais pas que ! Deux personnages pleins de vie, un frère et une sœur, malicieux, étourdis, roublards, inventifs, et, au fond, terriblement sympathiques ! Pas de parents, mais un robot  « notre petit bonhomme en chef », métaphore du père ou de la mère, et une maitresse, autoritaire, peureuse, sévère, mais amatrice de bonbons comme les enfants, qui, au fond, l’adorent. Des situations farfelues, où les mots peuvent être pris au pied de la lettre, et des illustrations pleines de gaité, comme ce costume d’école buissonnière. L’album joue sur l’antiphrase, les deux personnages se prétendant sans arrêt bons élèves, alors qu’ils démontrent le contraire dans leur comportement, leurs attitudes. Mais rien de méchant, rien de violent, juste un désir assumé de ne pas se soumettre aux règles de l’école pour vivre sa vie d’enfant, loin des contraintes qui fera sans doute rêver tous les lecteurs en leur donnant l’image du fruit défendu et en les renvoyant à leurs propres pratiques et comportements.

Tout est dit de la complicité qui unit les deux personnages et les lecteurs dans la quatrième de couv’ : sil vou plé, ne dite pas que vous zavé trouvé toute ses idées dans notre livre, on pourrai avoir de cérieux problème. Autre preuve que pour apprécier les transgressions, il faut connaitre les normes et les règles!

Ça gazouille

Ça gazouille
Constantin Kaïteris / Kotimi
Møtus 2021

A bec et à plumes…

Par Michel Driol

Voici un bestiaire un peu particulier : il ne concerne que les oiseaux. Bien sûr, on y trouvera les oiseaux familiers, pigeons, mésanges ou fauvettes. Mais aussi d’autres aux noms plus exotiques…

De ces oiseaux, on n’apprendra pas grand-chose car ce bestiaire n’est pas ouvrage de naturaliste. Entre le compte tenu des choses et le parti pris des mots, l’auteur a choisi le second. D’ès l’ouverture où il question des noms d’oiseaux, dans leur précision, mésange plutôt que petit oiseau avec du bleu sur la tête. Ce qui conduit au second poème, se traiter de noms d’oiseaux… On le voit, c’est la langue qui est au centre de ce recueil, une langue souvent drôle, qu’on questionne, qu’on fait jouer dans tous les sens, avec des poèmes proches de l’Oulipo dans la construction ou la façon de traiter les mots et leur succession. Les mots sont là pour leurs sonorités,  lophophore ou encore tichodrome échelette. Les poèmes jouent donc avec la langue, évoquant les multiples cris d’oiseaux sous forme d’onomatopées, ou le verbe savant et incongru qui s’applique à leur chant. Ils se jouent des paronymes (sarcelle/sorcellerie), des calembours (coq de bruyère/ stock de gruyère), de l’exploration des syllabes (le canari a ri à Cannes). Mais ils jouent aussi avec l’intertextualité : clin d’œil à Prévert, on refait ainsi le portrait d’un oiseau, clin d’œil à la Fontaine, on revisite le corbeau et le renard, clin d’œil à Perrault et aux bottes de sept lieus (sic) de l’aigle botté… Ils jouent aussi avec nos expressions imagées, les prenant au pied de la lettre, triple buse, tête de linotte… Ils jouent enfin parfois avec la typographie, lorsque la mouette plonge…

Avec humour et tendresse, le recueil explore les lieux de prédilection des oiseaux : jardins,  ciel, ou leurs origines (Sénégal, Népal, Hymalaya) pour terminer sur un poème intitulé les oiseaux migrateurs, qui passent au-dessus les frontières, sans papiers, donnant ainsi une clé de lecture à l’ensemble du recueil. C’est de la liberté et de la diversité des oiseaux qu’il est question ici, comme une façon de les donner en modèle aux hommes…

Avec humour, Kotimi propose des oiseaux expressifs, toujours soulignés d’un trait de bleu, comme pour dire l’immensité du ciel, leur élément naturel.

Un recueil de poèmes dont l’écriture joue avec les codes de la langue pour mieux dire la richesse du monde des oiseaux, leur diversité, leur liberté.

Le Poisson qui me souriait

Le Poisson qui me souriait
Jimmy Liao
HongFei, 2021

Mon ami l’axolotl

Par Anne-Marie Mercier

Comme dans la nouvelle de Julio Cortàzar, un homme solitaire tombe en arrêt devant un bac d’aquarium dans lequel un poisson semble le regarder, et lui sourire. Le voilà son ami.
Il l’emporte chez lui dans un petit bocal rond, et passe son temps à le contempler. Ce poison qui sourit est d’après lui « aussi dévoué qu’un chien et affable qu’un chat. Attentionné comme une amoureuse. »
Un rêve emporte l’homme dans une course heureuse et libre, à la suite de son ami qui l’entraîne dans la nature jusqu’à la mer. Mais le rêve se transforme en cauchemar : il se découvre enfermé  dans un bocal en verre et comprend qu’un poisson, encore plus qu’un chien, un chat, ou une amoureuse, ne doit pas être enfermé si l’on veut qu’il continue à vous sourire.
Magnifiques, les pleines pages de bleu océan ou de nuit de rêve entraînent le lecteur dans une réflexion sur la solitude, une rêverie heureuse, puis inquiétante. Le visage de l’homme, très expressif, apporte une touche de rose et de vie. Les vignettes rythment le récit et donnent chair à cet homme ordinaire, miroir de la condition de ceux qui sont seuls, séparés de la nature, et qui cherchent désespérément un sourire, un visage ami à contempler, un être vivant qui les raccroche au monde.

Pour entendre (en VO) Jimmy Liao présenter son livre et les circonstances de son écriture

Rosie court toujours

Rosie court toujours
Marika Maijala
Traduit (finnois) par Lauriane Renquet
Hélium, 2021

Cours plus vite, …elle a filé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album surprenant au grand format allongé, nous vient de Finlande. C’est un petit bolide. Il marque, par une impression de vitesse et d’espace dévoré. Traitées en pastels gras appliqués à grands traits, saturées de couleurs, imitant un style enfantin, elles nous font suivre un lévrier de course, nommé Rosie.
On la voit d’abord dans ses compétitions, puis au repos dans sa cage, puis échappée et cherchant un endroit pour vivre : elle traverse une ville puis une autre, découvre la mer… Après plusieurs espoirs déçus (la maison et le jardin d’une vieille dame ? un cirque ? une petite fille dans une voiture ?), elle trouve la vraie liberté, celle de courir avec d’autres chiens, dans un jardin «public» c’est-à-dire qui n’appartient à personne, comme elle désormais.

C’est un album où l’air circule, où on sent l’odeur de l’herbe et de la mer: un bel espace de liberté et un plaidoyer pour elle.

Si l’on me tend l’oreille

Si l’on me tend l’oreille
Hélène Vignal
Rouergue (doado), 2019

L’alchimie des rebelles

Par Anne-Marie Mercier

Un monde qui semble appartenir à l’époque médiévale, un roi autoritaire, trois provinces, l’une maritime, une autre agricole, et la troisième, dite des Vents chauds, plus aride ; une décision du roi oblige les habitants à se cantonner à l’une des provinces, à rompre de ce fait tous les liens qu’ils avaient avec ceux qui vivent ailleurs et à renoncer à leur vie itinérante, pour ceux qui la pratiquaient (saltimbanques, marchands forains, artistes…). On pourrait se trouver face à un récit classique reprenant des motifs bien connus de contes, avec un ou des héros qui mènent une révolte, forcément victorieuse : les saltimbanques contre le pouvoir, etc.
Point du tout.
Il n’y a aura pas de héros victorieux, pas de victoire, juste une survie et un refus d’obéir chez une poignée de personnages : une diseuse de « bonne » aventure, une vieille, coiffeuse qui cherche à rejoindre son mari marin, un musicien ombrageux, un propriétaire-fabricant-animateur-sonorisateur de manège qui parle à ses animaux de bois, une enfant acrobate trouvée dans la forêt parmi les cadavres de ceux qui formaient sa famille… tous partagent pendant un temps la même roulotte, le même chemin ou le même abri et vivent la même précarité sous le regard hostile des sédentaires.
« Un mélange d’abattement et de colère, un cocktail de molécules incendiaires qui avait commencé à circuler dans leurs corps, passant par les kilomètres de vaisseaux, sous forme liquide ou gazeuse. Il était fait de bile, de sang frais et d’adrénaline, de vent iodé, de cortisol et de soufre. La chimie des Récalcitrants était en marche en eux et ils n’y pouvaient rien. Ils se croyaient abattus, vaincus et ils étaient en fait en cours de transformation et laissaient secrètement s’opérer l’alchimie des rebelles. Celle qui croît dans la solitude et le doute et ne connaît que l’évidence du refus pour la guider. » (p. 91)
L’histoire s’ouvre, après une brève présentation de la situation, par un viol, celui de l’héroïne, Grouzna, la devineresse, elle se poursuit avec la description de sa vie errante et solitaire, changée ensuite par la nécessité de s’unir pour survivre et arriver là où chacun le souhaite. Elle rencontre l’un après l’autre ceux qui formeront sa compagnie, sa famille de cœur. Dans leur route vers le littoral, chacun doit abandonner un peu de lui-même et devenir autre. Tous ne parviendront pas à bon port car ce monde est cruel pour les faibles. Le récit est inventif, sensible et poignant. Il est porté par des personnages originaux et attachants, et surtout par une belle écriture.
Cette petite troupe de Récalcitrants (comme les nomme l’administration) est portée par une chimie propre :

La Femme à sa fenêtre

La Femme à sa fenêtre
Maram al-Masri – illustrations de Sonia Maria Luce Possentini
Bruno Doucey – Collection Poés’histoires 2019

Pour redonner le sourire aux enfants de Syrie et d’ailleurs…

Par Michel Driol

La fenêtre : un topos fréquent en poésie, comme le lieu où s’articulent le dedans et le dehors, l’intime et l’extérieur, le protégé et le dangereux. La femme qui regarde par la fenêtre de Maram al-Masri est à la fois celle dont parle le poème et celle qui parle dans le poème, tantôt (par trois fois) troisième personne, tantôt, le plus souvent, première personne.

Elle observe la vie au dehors.  Elle se souvient du bébé qu’elle a porté dans son ventre, qui a grandi, qui n’est plus là. Puis sa rêverie s’étend à tous les enfants, et plus particulièrement aux enfants de Syrie. Ne restent qu’un nounours et un cheval de bois. Le propos devient alors la lettre d’une mère arabe à son fils, lettre qui est une ode à la liberté. Tristesse et espoir se mêlent avant l’apothéose du souhait d’un monde meilleur, naïf et sincère comme ce poème.

La voix de Maram al-Masri, poétesse syrienne vivant en France depuis les années 80, est à la fois singulière et universelle. Il est question de l’amour d’une mère pour son enfant, d’un enfant arraché à ses bras, et d’un monde à réparer. Elle emprunte la voie du concret, des images physiques pour parler en termes simples des choses et des sentiments : le concret des jouets qui révèlent l’absence de l’enfant, le concret de la bave aux lèvres du nouveau-né, le concret de l’enfant qui se dandine comme un canard. La mort surgit avec la Syrie, avec cette image terrible et terrifiante des enfants
emmaillotés dans leurs linceuls
comme des bonbons enveloppés…

Ces images très concrètes n’empêchent pas le propos d’aborder et de nommer quelques concepts fondamentaux : la liberté, le mensonge, la paix, et de proposer quelques métaphores  qui ouvrent à un autre monde, celui du rêve et du désir :
faire tomber sur les enfants
un déluge de joie
et des papillons de baisers

Maram al-Masri qui dit ici un monde désespérant ne veut pas perdre l’espoir. Prise entre le elle et le je, entre la ville en paix et la ville en guerre, entre la joie et la tristesse elle dit l’étroite voie de l’écriture, à la manière d’Eluard dans Liberté, elle dit aussi la difficulté à trouver sa place en tant que femme. De la fenêtre, elle regarde le monde, les guerres, l’absence des enfants, et n’a que la force des mots pour préparer un monde plus fraternel. On songe encore à Eluard : le poète est celui qui donne à voir.

Le recueil est magnifiquement illustré par Sonia Maria Luce Possentine, dans un style très réaliste, proche de la photographie en sépia.  Sur la couverture, un beau visage de femme, encadré par des rideaux, les yeux tournés vers le ciel. Et sur la quatrième de couv’, loin au-dessus de rideaux, comme dans l’axe du regard de la femme, un oiseau dans le ciel. Images de calme, de paix, de rêverie… Sept doubles pages rythment le recueil, où revient, comme un leitmotiv, le rideau. Des images qui tantôt montrent la femme dans différents contextes : près de ses rideaux, enceinte,  puis elles laissent la place à des enfants dans des décors de villes bombardées,  avant de ne montrer qu’une ville détruite, des jouets abandonnés… Et enfin des enfants qui sourient, des jouets dans leurs mains, des oiseaux qui envahissent le ciel. On le voit, à leur façon, les illustrations accompagnent le mouvement du recueil avec leur propre poésie, et font naitre l’espoir.

Un beau recueil qui dit l’amour, la douleur, et la liberté, et qui désire  que le monde retrouve la paix, la liberté et la fraternité. Un texte fort, militant, d’une femme sincère dans sa recherche de la liberté et de la concorde.

 

Va te changer !

Va te changer !
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier
Editions du Pourquoi pas ? 2019

La journée de la jupe

Par Michel Driol

Le jour où Maïa présente les parents de son petit ami à sa famille, son frère, Robin, scolarisé dans le lycée où elle est surveillante, descend habillé d’une jupe qu’il a achetée à Londres. Et le lendemain, c’est en jupe qu’il se rend au lycée. Cet événement, le déclencheur d’une série de réactions diverses, va l’entrainer, ainsi que Jade, sa petite amie, et Selim, son meilleur copain, dans une spirale de haine et de violence qui ne les laissera pas indemnes… Chacun est-il libre de s’habiller comme il l’entend ? L’habit fait-il le moine ? Porter une jupe pour un garçon, cela fait jaser. Et les commentaires homophobes vont bon train au lycée.

Ecrit à six mains pour une lecture théâtralisée, le texte se divise en 10 tableaux, précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue. Comme dans le théâtre classique, les trois unités sont quasiment respectées : une ville, une journée, une action. Ceci confère de la densité au texte, qui procède à la fois du récit, du dialogue, et du monologue intérieur. Quelques personnages se détachent : deux professeurs, dont l’un s’avère être un modèle positif de tolérance et de bienveillance. Jade, l’amoureuse, qui accepte la tenue de Robin, et dont les réflexions montrent un esprit curieux ouvert sur les problématiques du monde actuel. Nolan, le bad boy de la bande, homophobe, qui s’oppose à Selim, le bon copain. Robin, enfin, personnage principal qui prend en charge les monologues du prologue et de l’épilogue. L’une des forces de ce texte, c’est d’être dans l’action et de ne pas révéler, avant l’épilogue, les motivations de Robin. Dès lors le lecteur ne peut que s’interroger sur ce qu’il cherche. À transgresser des normes ? À provoquer ? À faire rire ? Le sait-il lui-même ? Il est embarqué dans une histoire qui le dépasse, mais qui met en jeu, au-delà du regard des autres, l’identité qu’il recherche et que cherche avec lui le lecteur. Ce n’est pas pour rien que l’épilogue reprend, vers sa fin, l’intégralité du prologue, qui tourne autour des verbes connaitre et reconnaitre. Peut-on connaitre quelqu’un si on ne le reconnait pas parce qu’il a changé d’habit ? Notre identité se réduit-elle à notre apparence ? Qui sommes-nous réellement ?

Un texte remarquablement écrit, touchant et juste, qui interroge le droit de chacun de vivre sa vie comme il l’entend et propre à ouvrir le débat sur les stéréotypes de genre et les préjugés.

Le Voyageur du doute

Le Voyageur du doute
Maud Tabachnik
Flammarion 2019

Sombre road trip…

Par Michel Driol

C’est d’abord l’histoire d’un homme, Simon, et de son chien Black, deux amis, désabusés et pessimistes. Lorsque leur route croise 5 jeunes qui vivent de mauvais coups et de cambriolages, Simon ne peut s’empêcher de vouloir les aider, malgré le désaccord de Black. Et lorsque la route des 7 croise celle de Konk et d’autres malfrats, cela devient de plus en plus dangereux pour tout le monde.

Le Voyageur du doute laisse aussi le lecteur en plein doute. Publié en jeunesse, avec la mention de la loi de 1949, il permet de mesurer à quel point les conceptions de la littérature jeunesse ont évolué. Car voici un polar sanglant, faisant parfois l’apologie de la marginalité, du vol, et montrant une société future dystopique. Certes, on retrouve l’amitié entre l’homme et l’animal, l’animal qui sauve les hommes, mais le roman cultive les ambigüités : que veut exactement Simon ? Tout à la fois vivre avec d’autres marginaux, agir par amour pour Sonate et les empêcher de se salir encore plus les mains en agissant à leur place… Ces ambiguïtés ne sont pas une faiblesse du roman, mais sa force, car il oblige le lecteur à réfléchir, à se positionner, à se questionner.

Le roman s’inscrit dans un futur particulièrement sombre : si, politiquement, l’Europe semble unie et prête à se désigner un président, la pollution est omniprésente (l’eau du robinet n’est plus potable), et les tensions entre communautés ont atteint un paroxysme. Politiciens et truands sont de mèche (c’est l’un des ressorts de nombreux polars…). Dans cette société inhumaine, se marginaliser et vivre hors la loi devient pratiquement une preuve d’humanité.  Du passé de Simon, on ne sait pas grand-chose, mais ce qu’on en sait le présente comme un individu qui a fait de la prison – sans que l’on sache pourquoi. Les 5 jeunes gens sont tous plus ou moins issus de « bonnes »familles, et ont rompu avec elles. Reste donc la route, qu’ils parcourent en moto, façon Easy Rider…, les plages et les chambres d’hôtel. Se marginaliser, c’est vouloir être libre, mais quel est le prix à payer pour cette liberté ?

Le roman pose aussi une relation particulière entre un homme et un chien, philosophes désabusés tous les deux. Ils conversent, et le chien a un point de vue sur le monde, une capacité à réfléchir mais aussi à agir. L’auteure a la subtilité de ne pas faire « parler » le chien. Mais l’écriture montre qu’ils se comprennent, et rend compte des positions du chien, à travers ce que Simon comprend, ou ce que les autres perçoivent de cette relation. Et par bien des aspects, le chien se révèle plus humain que nombre de personnages…

Ce roman vaut enfin par son écriture, qui, paradoxalement, dans un polar où l’action prime, joue abondamment de l’imparfait. C’est dire que l’arrière-plan – la société, les pensées des personnages – passe souvent au premier plan. Il y a là un ton particulier, une langue particulière, qui installent une distance propre à la réflexion du lecteur.

Un polar qui ne laissera pas indifférent, et qui pose de nombreux problèmes liés à notre monde.

Thésée et le minotaure – Atalante la princesse des bois

Thésée et le minotaure
Pierre Beaucousin – Eric Héliot
Père Castor 2019

Atalante la princesse des bois
Pierre Beaucousin – Eric Héliot
Père Castor 2019

Deux grandes figures de la mythologie

Par Michel Driol

Le Père Castor lance une nouvelle série consacrée aux personnages forts de la mythologie, dont voici les deux premiers. Les deux se présentent comme des biographies, commençant par la naissance et racontant la vie des personnages dans une langue simple et accessible à tous. De nombreux éléments favorisent l’identification du lecteur avec eux : le fait de les présenter dès la naissance, de les montrer enfants, accentue la proximité avec eux. Il s’agit par ailleurs de deux figures d’orphelins, ce qui accroit la sympathie du lecteur pour eux. Le texte, au présent, est animé par de nombreux dialogues. Les illustrations, tout en respectant certains codes liés à l’Antiquité – en particulier dans les arrière plans urbains – montrent des personnages à l’allure sympathique, presque contemporains dans leurs visages et dans leur expressivité, en particulier en ce qui concerne Atalante. On est ainsi parfois à mi-chemin entre l’album, avec une mise en page qui privilégie les doubles-pages,  et la BD ligne claire.

Les deux personnages ne sont pas choisis au hasard : une femme et un homme. L’une apparait comme une figure de la liberté et de l’émancipation féminine, qui clame que personne ne lui prendra sa liberté. L’autre apparait comme l’incarnation du courage et de la force physique, face au lion de Némée ou face au minotaure. Pour autant, la dimension tragique est bien respectée : ces deux personnages sont les jouets des dieux. L’amour d’Atalante et d’Hippomène est en fait l’enjeu de la lutte entre Artémis et Aphrodite.  Quant à Thésée, il est victime d’Athena, qui l’oblige à abandonner Ariane à Naxos. Ainsi le jeune lecteur peut découvrir la force des mythes antiques, et percevoir ce lien particulier entre les hommes et les dieux caractéristique de cette période. Un court dossier documentaire, en fin d’album, prolonge la lecture en donnant des informations sur tel ou tel épisode ou aspect de l’histoire, voire le futur des personnages.

Souhaitons de découvrir ou de redécouvrir d’autres personnages, d’autres mythes antiques dans ce qu’ils ont à nous dire grâce à cette nouvelle collection prometteuse.