Cet élan est à moi

Cet élan est à moi
Olivier Jeffers
Kaléidoscope, 2013

 Posséder un ami ?

Par Gabrielle Balluet, master MEFSC Saint-Etienne

cetelanestamoiMarcel, c’est l’élan de Wilfried. Comme animal de compagnie, il n’est pas exemplaire puisqu’il ne suit pas toujours à la lettre les (très très) nombreuses règles édictées par Wilfried, mais ils passent du bon temps ensemble, jusqu’au jour où le petit garçon découvre avec horreur qu’une autre personne pense également que l’élan lui appartient ! Olivier Jeffers, auteur et illustrateur du livre, nous interroge sur la notion de liberté qui apparaît clairement dans cet album, en s’appuyant sur l’humour. Le ton léger du livre permet aux plus jeunes de le lire sans difficulté et avec plaisir. Dès 7 ans, il questionne les enfants sur ce que signifie la liberté de mouvement et de choix de chacun, mais aussi sur la mainmise que l’homme peut avoir sur la nature, ou qu’un enfant peut avoir sur ses amis.

Les illustrations animent le texte de façon dynamique et positive, grâce à un trait stylisé très contemporain qui se détache sur un fond blanc, ou au contraire sur des peintures à l’huile figurant des paysages montagnards et sauvages. On se croirait parfois dans les montagnes d’Alaska, ce qui fait que la rencontre de l’enfant et de l’élan n’a rien de surprenant. Au fil de la lecture, il apparaît toutefois que l’élan va où bon lui semble, et surtout là où il y a des pommes ! Ces sont ces situations comiques et ces quiproquos qui ajoutent à la dimension humoristique de l’histoire. Tout comme Le Bonheur prisonnier, de Jean-François Chabas dans un autre genre, cette idée que l’homme peut être le maître d’un animal sauvage est abordée en utilisant l’humour, par l’intermédiaire de bulles et de rébus qui font parler les personnages ou qui reflètent leurs pensées. Le jeune lecteur s’identifie facilement à Wilfried qui n’est pas coupable de vouloir se faire un nouvel ami, et de le garder, même s’il le tyrannise un peu ! Ces différentes expériences le feront mûrir et prendre conscience que Marcel n’a pas de maître et ne lui appartiendra jamais réellement, même s’il ne semble pas opposé à passer du temps en sa compagnie. A lire et relire avec le même plaisir.

La Petite Ecole de l’imagination
Zaü et Alain Serres

Rue du monde, 2012

Fictionary pour un jeu intergénérationnel

Par Anne-Marie Mercier

lapetiteecoledelimaginationA l’image du jeu Pictionary, ce coffret propose d’inventer des histoires en se basant sur des déclencheurs proches de ceux que l’on peut trouver dans l’ouvrage fondateur de Gianni Rodari, Grammaire de l’imagination, récemment réédité.

Quinze grandes planches à fonds perdus proposent des univers, peut-être une histoire en cours, quarante jetons tirés au hasard demandent à créer un lien entre l’élément du jeton (un téléphone, un perroquet, une onomatopée, une figure géométrique…) et la planche.

C’est donc un matériel simple et efficace qui est proposé, adapté à tous les âges  – les adultes pourront y jouer avec intensité avec leurs enfants ou petits enfants. Deux règles du jeu sont proposées, avec un exemple de début d’histoire.

Enfin c’est une mini encyclopédie de l’illustration d’aujourd’hui : les jetons sont de Guillopéon trouve parmi les noms des auteurs des ouvrages dont les planches sont tirées (les titres pouvant aussi jouer un rôle) ceux de François Place, Nathalie Novi, Olivier Tallec, Martin Jarrie, et bien d’autres : des styles et des univers très divers, et de beaux talents, et partout de la couleur.

La vraie vie de Toto, J’adore les animaux

La Vraie Vie de Toto : J’adore les animaux
Marie Agnès Gaudrat, Serge Bloch
Tourbillon, 2013

L’animal de mes rêves 

Par Maryvonne Fournier, master MEFSC Saint-Etienne

lavraieviedetotoLa nouvelle histoire racontée par Toto, le personnage principal de la série « La vraie vie de Toto », est parsemée de péripéties qui mêlent humour et situations de la vie quotidienne. Elle met en scène un jeune garçon voulant avoir à tout prix un animal de compagnie. Mais à la maison, ses parents refusent  catégoriquement. Après de nombreuses tentatives, va-t-il réussir à les faire changer d’avis ?

Tout au long du livre, l’humour apparaît à la fois dans la manière d’écrire et dans l’illustration. Le texte comporte un vocabulaire familier, « sorti de la bouche des enfants » qui facilite la lecture et la compréhension de l’histoire. L’auteure glisse dans certaines pages les fameuses blagues de Toto ce qui provoque des effets de drôlerie assurés. Par exemple, sous la forme de bande dessinée : « Tu connais le rêve de l’araignée ? – Accrocher sa toile au musée » ou bien encore « Qui est vert et fait « meuh » ? – Une vache kiwi ». A n’importe quel âge, ces blagues sont drôles et pourront peut-être devenir les futures blagues de cour de récréation.

Quant aux dessins, ils font toujours le lien avec le texte. L’illustrateur Serge Bloch a choisi des dessins humoristiques, avec un coup de crayon simplifié et large, et des couleurs vives, sans entrer dans les détails. Les formes arrondies confèrent une légèreté à laquelle les jeunes lecteurs seront sensibles. Nul doute qu’ils s’identifieront d’emblée au personnage de Toto dont les désirs contrariés reflètent ceux de tout enfant. L’histoire montre une grande vérité psychologique, notamment lorsque Toto met en place toutes sortes de stratagèmes à la maison et à l’école pour obtenir ce qu’il veut. L’auteur traite le sujet avec humour et dérision (surtout à propos des parents). De quoi renforcer encore l’identification.

J’aime J’aime pas

J’aime J’aime pas
Séverine Thevenet
Rouergue, 2013

Tout est aimable

Par Anne-Marie Mercier

jaimejaimepasL’exercice des petits riens (façon Ph. Delerm) ou des j’aime/déteste (E. Brami) est bien connu et a suscité de nombreux titres (sinon des œuvres) en littérature de jeunesse. L’exercice est bellement renouvelé ici par Séverine Thevenet. Tout d’abord grâce à la technique photographique qui met face à face l’objet du désamour à gauche, sur fond blanc, et celui du plaisir en pleine page à droite, tous deux traités de façon à la fois réaliste (détails, précision, ombres) et poétique.

Chaque chose désagréable pour les petits (ranger, se laver les cheveux, manger ceci ou cela…) est associée à son pendant, afin de montrer que rien n’est désagréable en soi et que tout peut avoir un bon côté, à condition d’y penser : exercice beau et utile.

 

L’apprenti

L’apprenti
Linda Sue Park
Flammarion (castor poche), 2012 (2003)

 Terre de connaissance

Par Jérôme Bezault, master MEFSC Saint-Etienne

lapprentiDans la Corée du XIIème siècle, un jeune orphelin de douze ans aspire à une autre vie que celle qu’il a menée jusqu’à présent. Lichen a une vie compliquée : il vit sous un pont en compagnie du vieil homme qui l’a recueilli alors qu’il n’avait que deux ans, et qui répond au surnom cocasse de « La Grue ». L’animal, symbole de longévité et de fidélité au Japon, en Chine et en Corée, est en effet un reflet fidèle de l’ami du garçon. La première de couverture, par les couleurs, le dessin de la grue et la typographie, invite immédiatement le lecteur à un voyage en Asie.

Pour se nourrir, les deux protagonistes sont obligés de trier des ordures. Au cours de l’une de ces excursions, Lichen se prend d’admiration pour le travail de maître Min, un potier. La passion et la curiosité l’emportant sur la raison, Lichen s’approche trop près et casse un vase par accident : il propose alors de racheter sa faute en travaillant pour le potier, ce qui va changer sa vie. Linda Sue Park nous parle, sans jamais moraliser, de la responsabilité, de la valeur du travail, de la patienceet de la persévérance, tout en initiant le jeune lecteur à la culture coréenne. Les personnages principaux sont attachants et il est facile de s’identifier à eux, qu’il s’agisse de Lichen et de sa droiture, de La Grue qui philosophe ou du potier Min qui semble toujours cacher quelque chose sous ses airs bourrus.

C’est à travers la poterie que l’on découvre la Corée, le roman permettant une véritable initiation à ce monde, avec des notes en fin d’ouvrage. Ce conte est une belle  histoire d’orient, accessible, au vocabulaire simple, porteur de vraies valeurs.

Les Aventures d’Alexandre le gland

Les Aventures d’Alexandre le gland
Olivier Douzou
Rouergue, 2013

Aventure initiatique au ras du sol

Par Anne-Marie Mercier

LesaventuresdalexandreCe récit jubilatoire, sans doute né d’un jeu de mot (on aura reconnu Alexandre le grand), est tout à la fois un récit initiatique, un jeu culturel, un jonglage langagier et un délicieux pastiche de roman d’autrefois.

Alexandre est un gland accroché à un chêne ; le dernier à rester, il ne veut pas tomber, une fois tombé il ne veut pas s’enfouir, et pourtant il est bien conscient de sa noble origine et de son destin.

S’il est inutile de raconter cette histoire, tant elle est portée par le charme des mots et des images, disons rapidement qu’Alexandre dans son errance rencontre un ver qui fait des vers (qui rappelle l’hilarant Vers de terre du même auteur), des châtaignes agressives, une noix philosophe qui déclame du Victor Hugo, des fourmis affairées, une fourmi rebelle, un escargot, etc., et… Pinocchio. Chacun a son langage propre (Alexandre labialise les R, forcément), comme sa vision du monde, et des conseils à donner. Alexandre écoute, s’interroge et rêve beaucoup, en bienheureux ou en cauchemardeux.

En sourdine, en bas de page, les commentaires du narrateur insistent sur le côté édifiant de l’histoire, invitant sans cesse le jeune lecteur à confronter cette fantaisie au réel et à juger de la conduite d’Alexandre. Cette posture distanciée n’empêche pas cependant que la leçon fonctionne : Alexandre tout gland qu’il est, est bien à l’image d’un enfant.

La Reine du Niagara

La Reine du Niagara
Chris Van Allsburg
L’école des loisirs, 2013

L’art de la chute

Par Anne-Marie Mercier

lareineduniagaraConnaissez-vous Annie Edson Taylor ? Savez-vous que descendre les chutes du Niagara est un exploit que certains  ont réalisé ? et que la première a été une femme ? qu’elle avait 62 ans, était professeur de maintien (ou de bonnes manières si vous voulez), et a accompli cela dans un tonneau, en 1901 ?

C’est un fait réel étonnant que saisit ici Van Allsburg, moins étonnant que les récits teintés de fantastique qu’il propose habituellement, mais les images sépia qui l’accompagnent mettent en valeur la dignité de la dame, la jeunesse de son regard, l’idée qu’à cœur vaillant rien d’impossible et la personnalité du tonneau (oui, oui)… qui semble parfois être le héros de l’histoire comme l’était ailleurs un balai (on remarque au bord d’une page un piano qui joue presque seul).

Si cet exploit a comme tous les records une allure dérisoire augmentée par l’échec financier qui a suivi, les propos d’Annie à la fin de sa vie sont une belle « chute » : une leçon sur ce qui anime les « conquérants de l’inutile », en rapport avec l’esprit d’enfance, et une question que chacun, jeune ou vieux, peut se poser jusqu’au bout : jusqu’où notre courage sera-t-il capable de nous conduire ?

Où est l’escargot ?
Où est ma chaussure ?
Tomi Ungerer
L’école des loisirs, 2012

Jeux graphiques

Par Anne-Marie Mercier

OuestlescargotAlbums presque sans texte publiés aux USA en 1964, ces petits livres proposent des variations sur une forme (la spirale pour l’un, différentes formes qui pourraient évoquer une chaussure pour l’autre) à retrouver dans des images où, en dehors des dernières pages, n’apparaissent pas les objets et animaux évoqué. A contempler pour savourer l’art et l’humour d’Ungerer, aussi brillant dans le noir et blanc, le monochrome ou le bicolore que dans l’explosion des couleurs.

Sato lapin et la lune

Sato lapin et la lune
Yuki Ainoya
Syros, 2012

Et si on transformait la lune ?

Par Noémie Masson, master MEFSC Saint-Etienne

sato_lapinDans ce deuxième recueil, Yuki Ainoya propose un nouveau rendez-vous au cœur de la nature pour Sato lapin et tous ses lecteurs. Ce personnage, étrange de prime abord car vêtu d’un déguisement de lapin blanc et rose, fait voyager le lecteur dans un monde onirique empli de douceur et d’humour. Avec ces qualités, cet album idéal pour un jeune public sait aussi faire sourire les plus grands. Le lecteur est happé dès la première double page par le décalage de l’histoire qui, d’emblée, crée l’atmosphère de l’album : l’œil est invité à suivre plusieurs petites illustrations aux formes arrondies placées en demi – cercle autour d’un motif central.

Sato lapin joue avec la lune et la transforme en n’importe quel objet usuel. Une fois à bord du bateau lune, il est prêt à vivre toutes sortes d’aventures. L’auteur joue avec une palette de couleurs diversifiées et plutôt vives pour représenter les différents aspects de la nature et des saisons, qui sont exploitées pour créer des situations toutes plus farfelues les unes que les autres : attacher la pluie avec des rubans et donner un concert, détourner de jeunes pousses en forme d’hélices pour  faire surgir une forêt, traverser les airs dans une pelote fleurie. Tous les sens sont sollicités, ce qui confère une atmosphère de quiétude et de sérénité : respirer la végétation en prenant une délicieuse « douche de nature », s’asseoir contre le tronc d’un arbre, observer la nature la nuit, humer le parfum des fleurs.

Au service de la narration, la forme arrondie domine, seule sur la page, conjuguée à d’autres images, ou bien non cadrée, pour laisser imaginer le hors champ, où le  blanc est dominant. Parfois le blanc disparaît et le lecteur se trouve totalement immergé dans l’image. Les fonds de couleur contrastent avec des taches qui donnent aux paysages leur singularité, créant un monde onirique renforcé par la poésie du texte, souvent proche du haïku. L’attention du jeune lecteur est toujours attisée par de nombreuses onomatopées. Le lecteur se laisse emporter dans des aventures simples et inattendues au travers desquelles la nature est célébrée : il lui suffit de se laisser emporter.

Une Maison pour neuf

Une Maison pour neuf
Benny Lindelauf
Traduit (néerlandais) par Mireille Cohendy
Gallimard jeunesse (folio junior), 2013

Trois sœurs, une grand mère, une maison et le monde

Par Anne-Marie Mercier

maisonpourneufRoman social : l’histoire d’une famille pauvre au Pays Bas en 1937, la mère est morte, le père est un fantaisiste qui s’essaie à toutes sortes d’activités qui semblent toutes vouées à l’échec. La grand mère (mère de la mère) est entre la tendresse et l’amertume, les souvenirs et le souci de l’avenir. Et puis il y a les trois fillettes, chacune avec son caractère, toutes avec beaucoup d’imagination, les rencontres, le paysage et la maison étrange qui sembla abriter un mystère, être la tombe de quelque chose.

Beau roman, en apparence sans intrigue forte, si ce n’est ce mystère et la vie de cette maison qui cache bien des secrets, ceux d’un long passé, qui émergent peu à peu. La narratrice de 11 ans et ses sœurs sont un beau résumé de la fantaisie de l’enfance sur un fond mêlant humour, gravité et histoire.

Le livre a reçu de nombreux pris aux Pays Bas ( Thea Beckmann Award en 2004, Goeden Zoen en 2005), comme sa suite (Woutertje Pieterse Prijs en 2011, Nienke van Hichtum Prijs) qui n’a pas encore été traduite en français.