Petite Fille dans le noir

Petite Fille dans le noir
Suzanne Lebeau

Théâtrales jeunesse

Vivre malgré la noirceur

Par Anne-Marie Mercier

A son ami Gabriel qui lui demande au téléphone après plusieurs rendez-vous manqués « je ne suis pas un ogre […] pourquoi tu veux te sauver, Marie ? » elle répond « parce que j’ai trop de souvenirs pour être une agréable compagnie ».

Le spectateur découvre petit à petit quels sont ces cauchemars qui empêchent Marie de vivre, en voyant tantôt la fillette de 8 ans, heureuse entre une mère aimante et un père très, trop aimant, la Marie de 15 ans qui tente de se rebeller contre le père-amant, et celle de 35 ans qui n’arrive pas à nouer une relation avec un homme.

Avec beaucoup de pudeur, un inceste est  évoqué sous toutes ses couleurs : amour tendre, dévorant, destructeur du père, incompréhension et terreur de la fille. La révélation se fait peu à peu et on est à la fois au côté de Marie et, lorsqu’elle est au téléphone, du côté de ses amis de bon conseil incapables de l’aider. Lumières et ombres alternent jusqu’à un happy end possible, mais incertain, quand Marie l’adulte parle à Marie adolescente de l’impossibilité d’oublier et de son désir de vivre malgré tout. L’écriture de Suzanne Lebeau est comme toujours, simple et bouleversante.

Émile veut une chauve-souris

Émile veut une chauve-souris
Vincent Cuvellier, illustré par Ronan Badel
Gallimard Jeunesse (Giboulées), 2012

Les folies d’Émile

Par Catherine Rivat & Justine Vergély master MESFC Saint-Étienne

Émile, petit garçon capricieux, s’est mis en tête d’acquérir comme animal de compagnie… une chauve-souris ! Quelle drôle d’idée ! C’est dans cette tonalité comique que l’auteur nous transporte dans l’univers d’Émile, un univers où réalité et onirisme cohabitent. Le jeune garçon imagine les différentes postures et attitudes qu’il pourrait adopter avec son animal, que l’on retrouve dans la disposition des illustrations. Apparaissent alors en filigrane, les codes de la bande dessinée, tel que la bulle qui symbolise le monde du rêve.

La figuration des parents est absente. Néanmoins, la figure de la mère se manifeste par la représentation d’objets stéréotypés ainsi que par ses arguments sous la forme du discours rapporté. Le désir transgressif de l’enfant tout-puissant est sans cesse ramené à la réalité par la mère. Émile, par sa volonté grandissante, nous dévoile une philosophie de la naissance du désir et de son renouvellement. Il ne cessera de clamer son désir tout au long de l’histoire, jusqu’à ce que le lecteur découvre la chute, à la fois drôle et surprenante. Une histoire qui s’adresse aux touts petits et qui amène facilement l’identification, au même titre que le premier album de la série, Émile est invisible.

Emile est invisible

Emile est invisible
Vincent Cuvellier,  Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2012

Il suffit d’y croire…

Par Lisa Badard et Floriane Damien master MESFC Saint-Etienne

Qui aime les endives ? Certainement pas Emile. Mais il a trouvé la solution : devenir invisible. Cette prétendue invisibilité va multiplier les situations cocasses, particulièrement avec sa maman.

Grâce à la narration omnisciente, le lecteur ne perd pas une miette des pensées comiques d’Emile et de son imagination débordante.

Cet album au texte court et simple, destiné à un très jeune public, est étayé par des illustrations épurées. En effet, très peu de parties sont coloriées pour mettre en valeur les éléments importants du texte : Emile, sa copine, les endives, la mousse au chocolat… Le dessin autour est peu à peu estompé, ce qui souligne l’invisibilité du personnage.

L’ouvrage appartenant au registre comique renvoie à quelques thèmes classiques tels que les enfants qui n’aiment pas les endives ou encore un héros qui se crée un monde imaginaire.  Enfin, l’intérêt principal de l’album réside dans la chute finale burlesque qui provoquera à tous les coups des rires, quel que soit l’âge.

Département 19

Département 19
Will Hill

Traduit (anglais) par Frédérique Fraisse
Seuil, 2011

Gore rose

Par Anne-Marie Mercier

Will Hill a réalisé un croisement a priori monstrueux, donc intéressant entre deux genres fort éloignés : le roman d’espionnage et le roman frénétique hanté par les vampires, loups garous et autres créatures. Il a ajouté au passage des personnages tirés de romans classiques, Frankenstein et Dracula. Des chapitres alternés racontent soit les aventures modernes du jeune Jamie, soit celles de son ancêtre, valet du héros du roman de Bram Stoker. Il y a donc une certaine ambition littéraire dans le projet. Des vers de Robert Frost mis en exergue fondent des espoirs de lecture, hélas en partie déçus.

Si le mélange est vraiment intéressant (l’ambiance James Bond – le héros ne s’appelle-t-il pas James ?– est pimentée par la terreur face aux créatures maléfiques) de nombreux passages laissent perplexe, tant on insiste souvent et lourdement sur les blessures infligées par les vampires, les tortures et démembrements. Il y a une jouissance du sang qui donne la nausée à ceux qui ne la goûtent pas et qui leur fait s’interroger sur ceux qui la goûtent. En outre, le roman manque de rythme et s’attarde sur des descriptions précises et gratuites qui donnent l’impression d’être davantage face à un synopsis de cinéma qu’à une fiction qui laisserait au lecteur un peu d’initiative (on sait jusqu’à la marque et la couleur des chaussures de Jamie).

Enfin l’intrigue est timide sur bien d’autres points : le père de Jamie n’est pas le traître que l’on croyait, la belle jeune vampire dont Jamie est amoureux n’est pas le monstre assassin qu’elle feignait d’être. Et ce héros qui gémit « maman ! » toutes les dix pages (oui, sa mère a été enlevée et il va la délivrer et sauver la réputation de son père…) est une tête à claque qui croit –malheureusement avec raison – rester maître de son destin quand tout s’y oppose.

Amateurs de vraie noirceur, allez vers celle de Patrick Ness (voir plus bas, chronique précédente) ou du chilien Roberto Bolano, lisez 2666 qui illustre la déclaration de son auteur :

« Qu’est-ce qui fait une écriture de qualité ? Savoir s’immerger dans la noirceur, savoir sauter dans le vide et comprendre que la littérature constitue un appel fondamentalement dangereux ». (discours d’acceptation du Prix Romlo Gallegos, 1999)

Quelques minutes après minuit

Quelques minutes après minuit
Patrick Ness

Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Illustrations de Jim Kay
Gallimard jeunesse, 2012

Lumière noire

Par Anne-Marie Mercier

Siobhan Dowd, dont L’étonnante disparition de mon cousin Salim vient de sortir en poche, n’a pas eu le temps d’écrire cette histoire dont elle avait eu l’idée et que Patrick Ness a écrite en lui rendant hommage. Elle est décédée prématurément d’un cancer et ce livre pourrait être un vade mecum laissé à un enfant qui aurait vécu la maladie de sa mère sans supporter le regard des autres ni sa propre culpabilité, son impatience et sa colère. Mais Patrick Ness ne traite pas cette histoire comme une leçon ou un récit de vie mais en fait une œuvre véritable, superbe, très noire et poétique.

Le jour, Conor subit les brimades de brutes  de son collège, il enrage de ne plus exister véritablement aux yeux des autres, de ne voir son père, divorcé qu’à la sauvette, de cohabiter avec sa grand-mère venue s’installer à demeure pour soigner sa fille. La nuit, le jeune garçon fait un cauchemar récurrent : l’if qui fait face à sa fenêtre s’anime sous une forme monstrueuse et s’adresse à lui, pénètre dans sa chambre, le tourmente, cherche à lui arracher son secret. Une nuit, il lui annonce qu’il va lui raconter trois histoires en le prévenant :
– Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, les histoires chassent et griffent et mordent.
– ça, c’est ce que les profs racontent. Mais personne ne les croit non plus.
– et quand j’aurai terminé mes trois histoires, tu m’en raconteras une troisième. […] et ce sera la vérité. Ta vérité […] celle que tu te caches, Conor O’Maley, est la chose que tu crains le plus ».
– Et si je ne le fais pas ?
– Alors, je te dévorerai vivant.
Chaque histoire pousse un peu plus Conor dans ses retranchements. L’if entre dans la vie diurne et accomplit des actes de plus en plus violents dont Conor réalise après coup que c’est lui-même qui en est l’auteur, sombrant dans des épisodes de folie tandis que sa mère agonise. Pas de happy end, sinon celui d’un retour à la présence à autrui : la grand-mère dure et meurtrie, l’amie stupéfaite et incomprise sont merveilleusement traitées. Conor avance jusqu’à la crise finale vers l’acceptation de ses émotions et de ses sentiments. Il se libère en disant enfin ce qui est resté enfoui en lui. Dire la vérité, se regarder soi même en face, pouvoir raconter sa propre histoire et faire face, telle est la leçon de l’arbre noir.

Les encres de Jim Kay, superbes, sobres et noires, accompagnent ce récit hanté et ancré dans le réel. Sans en faire un traité ni une leçon, P. Ness montre toutes les formes de la souffrance à travers son personnage et pose la question de la part de responsabilité de chacun dans son malheur. Il dit des choses très justes sur la solitude de ceux qui souffrent.

Au moment où tant de romans montrent des enfants face à la maladie de proches sans jamais entrer dans le cœur de la noirceur, celle de l’intériorité des êtres, Patrick Ness réussit le tour de force de proposer une fable fantastique plus vraie que tout ce qu’on peut lire. On retrouve sa capacité à utiliser les genres comme le fantastique et la science fiction (voir son magnifique cycle du Chaos en marche) pour toucher au cœur des émotions et de la vérité humaine. Ce livre qui tient en haleine, beau et juste, va au bout de la noirceur et il en sort une lumière qui ne doit rien à l’artifice et à la facilité : quel changement ! (voir chronique suivante)

Toute une année

Toute une année
Etsuko Watanabe
Seuil jeunesse (Clac book), 2012

Les livres qui savent se tenir

par Yann Leblanc

Selon le principe du Clac book, ce livre se déplie en accordéon en faisant un beau bruit, et il peut tenir ouvert tout seul. Ce que l’on y trouve est assez décevant : il y a certes toute une année mais on va de cliché en cliché (oui, certes, en décembre il y a Noêl, et en mai on peut cueillir du muguet dans les bois). Mais on a l’impression que l’année entière se passe dans un jardin, au ski et à la plage : où est la  vie quotidienne ? On sait que les repères sont utiles, et donc les clichés, mais un peu d’originalité n’est pas interdit, même pour les tout petits.

100 jours en enfer

100 jours en enfer
Robert Muchamore, John Aggs, Ian Edginton
Casterman, 2012

Manga douteux

Par Anne-Marie Mercier

On a dit il y a quelques temps tout le mal que l’on pensait de l’idéologie portée par la série romanesque Cherub qui a commencé avec ce volume. On sait qu’elle compte environ 3 millions de lecteurs, 2 600 fans face book… Ces nombres vont sans doute augmenter avec la version BD.

L’esthétique proche des mangas malgré sa colorisation est bien adaptée au récit, le scénario est efficace, pour un peu on aimerait… Curieux comme les idées se « voient » moins en images…

La Sorcière Rabounia

La Sorcière Rabounia
Christine Naumann Villemin, Marianne Barcilon

Kaleidoscope, 2012

 sorcière + doudou = ?

par Anne-Marie Mercier

Cette sorcière est dans un premier temps un concentré de tous les clichés des histoires de sorcières qui font peur. Normal, elle est enfermée dans un recueil intitulé « Histoires pour le soir »… Mais lorsqu’elle sort des pages du livre, alertée par un bruit, tout change et elle fait merveille pour consoler un petit lapin qui a perdu son doudou. C’est joli, assez amusant, et l’adulte endormeur endossera le rôle de cette super mamie avec facilité.

20 poèmes au nez pointu

20 poèmes au nez pointu
Davis Dumortier, Anne-Lise Boutin
Sarbacane, 2012

Géo-métrique

Par Anne-Marie Mercier

Si on a un « côté » comique, comment sont les autres ? Quand on dit « ça ne peut pas faire de mal », en est-on bien certain ? Si on est « très attaché » à quelque chose, comment s’en débarrasser ? Quand on a un « trait » de caractère, pourquoi pas deux ?

David Dumortier traque les formules toutes faites, les banalités, pour les renverser et les faire jouer en poèmes courts et apparemment tout simples. Les illustrations les prennent au pied de la lettre font un joli pied de nez à la réalité.

Les Passe-vents

Les Passe-vents
Alain Grousset
Gallimard Jeunesse (Folio junior), 2012

SF en surf

par Anne-Marie Mercier

Réédition d’un livre publié en 2005, ce volume a conservé les illustrations de Manchu qui lui donnent un charme particulier. Le récit est bien conduit, efficace et classique : un jeune orphelin, boiteux de surcroît, se révolte contre l’autorité – sans le vouloir -, retrouve son père disparu, sauve le monde, et se fait des amis : un concentré de thèmes qui plairont aux jeunes lecteurs.

Les scènes de « vol » au dessus de la Grande Faille qui limite le monde connu sont assez réussies et fournissent de belles pages, précises, dans lesquelles le héros flotte sur le vent ; ses mouvements évoquent la technique et l’ivresse du surf, partagées par de nombreux jeunes lecteurs.