Ma Mamie en poévie

Ma Mamie en poévie
François David et Elis Wilk
CotCotCot Editions 2018

Tout est affaire de regard…

Par Michel Driol

J’ai de la chance, ma mamie, elle est poète.[…] Une merveilleuse magicienne. Tels sont les premiers et les derniers  mots de l’album. Petit à petit, le lecteur  découvre que cette poésie de la mamie est de la confusion, de la transformation de mots, bref, une maladie, Alzheimer. Mais l’album ne parle jamais de maladie.  Ce portrait, tout en bienveillance de la petite fille, livre quelques trouvailles langagières de la mamie, évoque ses conversations avec son mari, décédé, les chansons dont elle se souvient, du Temps de cerises aux Roses blanches, le sirtaki, les voyages immobiles à Venise.

Dans une langue simple, une langue qui se veut enfantine, le texte dit la tendresse et l’émerveillement de la petite fille devant cette mamie, qui s’avère une extraordinaire jongleuse avec les mots. L’ouvrage dès lors confine au merveilleux : merveilleux du regard de l’enfant, merveilleux de la grand-mère qui ne perçoit plus tout à fait le monde dans sa réalité. Là où la doxa médicale ferait voir décrépitude et perte de repère, le texte ouvre à une autre dimension, faite d’empathie, d’accompagnement dans l’imaginaire, dans la beauté de cette relation privilégiée entre les générations. Tout est transfiguré, et on passe du salon à Venise, du passé au présent, des vivants aux morts dans une espère de continuum qui donne à voir différemment le monde : ce qui est le propre de la poésie. Au lieu d’enfermer la malade dans sa solitude, le texte se fait atelier d’écriture et invite le lecteur à jouer lui-aussi avec les mots et lui propose quelques phrases à transformer.

Les illustrations d’Elis Wilk – jeune illustratrice française - utilisent différentes techniques mixtes (collage d’éléments photographiques, aplats de couleurs) et renforcent ce côté merveilleux en allant vers le surréalisme. Les couleurs vives et les formes naïves et simplifiées sont en harmonie avec le regard enfantin.

Un livre qui est loin d’être un livre médicament pour aborder avec des enfants le thème de la maladie d’Alzheimer de façon positive.

Pour en savoir plus : https://mamamieblog.wordpress.com/

 

Au Temps des Cerises

Au Temps des Cerises
France Quatrome – Elsa Oriol
Utopique 2018

C’est de ce temps-là que je garde au coeur une plaie ouverte

Par Michel Driol

Autrefois, Clotilde et sa maman se promenaient, cueillaient des cerises, jouaient ensemble. C’était avant la maladie de maman, qui lui fait mal au sein et lui fait perdre ses cheveux. Passent l’automne et l’hiver, qui semble sans fin. Au printemps, le cerisier se recouvre de bourgeons, puis de fleurs. Maman reprend des forces, elle aussi, et, avec Clotilde, va enterrer les restes du monstre au cœur de pierre. Crachant les noyaux des cerises, elles imaginent la forêt de cerisiers qu’elles verront un jour…

On le voit, le thème est sérieux et lourd, comme souvent dans les ouvrages des éditions Utopique. Comment parler aux enfants de la maladie, du cancer qui touche leurs parents, sans dramatiser, mais aussi sans édulcorer ce qu’il y a de souffrance destructrice. Cet album  parvient à la faire avec tendresse et pudeur, sans hésiter à nommer ou montrer les choses (le cancer, la perte des cheveux, la perruque, la fatigue, le dégout qu’inspire la nourriture).  Le texte sait utiliser des formes poétiques pour parler du temps passé. L’anaphore « d’habitude » et l’imparfait qui ouvrent l’album disent, à eux-seuls, la rupture dans la vie introduite par quelque chose qu’on découvrira en son temps, lorsque le texte dira l’aujourd’hui de la maladie, dans un présent qui semble sans fin, et laisse parfois la place à un conditionnel  ou un futur  qui semblent bien hypothétiques. Puis aujourd’hui laisse la place à un futur plein de promesse. Le cerisier devient comme une métaphore de la maladie et de la guérison, dans un cycle où le temps s’écoule à son rythme. Et c’est l’un des grands mérites de cet album de rendre perceptible la durée. Autre grand mérite, montrer la famille unie dans des saynètes pleines d’émotion autour de la nourriture, des attitudes du père envers la mère, de la complicité des choses qu’on peut encore faire ensemble (le yoga ou la route vers l’école).

Les illustrations en double page accompagnent à merveille ce texte : les couleurs chaudes du début, évoquant les moments passés et le bonheur, laissent place à des couleurs plus froides qui se réchaufferont à la fin. On suivra en particulier la façon dont une touche rouge dans chaque image, rappelle ce motif des cerises, tandis que la mère est presque toujours vêtue de bleu. Rien de trop dans ces images, qui suggèrent parfois plus qu’elles ne montrent, et  s’attachent sur les liens familiaux portés par les corps, les attitudes et surtout les visages pleins d’expressivité.

Un album qui est loin d’être un médicament, et qui, au travers de la parabole du cerisier, dit, avec beaucoup de retenue, dans une langue poétique, le lent chemin à parcourir vers la guérison tant espérée.

Une drôle de famille

Une drôle de famille
Piret Raud
Rouergue 2018

Loufoques Caractères

Par Michel Driol

Adam présente les membres de sa famille, dans une série de 26 portraits. Cela va de tante Sylvie au prince Pierre,  du général Charles à sa sœur Mia. Des disparus comme l’arrière-grand-père Edouard à ceux qui sont à naitre, comme le fils d’Adam. On croise des objets quasi magiques, un médaillon, le sac à main de maman… et des animaux, une mouche, un chien… Chacun de ces personnages présente une particularité qui le fait sortir de la norme : Lena, qui pour devenir championne, ne mange que des carottes e transforme en lapin. Tante Sylvie qui garde son cœur au congélateur. Papa qui devient le portrait craché de sa chienne Polla. L’oncle Cochon qui a une petite fente sur la tête. L’arbre généalogique d’Adam est moins un arbre qu’un mille pattes… qui partirait dans tous les sens.

Dans ce nouveau recueil de Piret Raud, on retrouve sa facture : une galerie de portraits, avec des personnages qui sont tous particuliers, à la limite du fantastique, et un lien particulier entre les humains et les animaux, sans que cela ait quoi que ce soit d’extraordinaire aux yeux du narrateur enfant. Il accepte sans s’étonner toutes ces différences qui font la richesse d’une famille nombreuse, les dépeint pour le plus grand plaisir du lecteur. Cet univers de pure fantaisie n’est pourtant pas dépourvu de morale, et nombre de portraits se terminent par une petite phrase qui est une leçon de vie : accepter les différences, certes, mais surtout s’accepter soi-même sans chercher à devenir autre, et découvrir à quel point certains peuvent être altruistes.

Un recueil remplir de portraits saugrenus, drôles, mais présentés avec beaucoup de tendresse et de bienveillance : de quoi donner envie d’entrer dans cette famille où, si l’on peut rire les uns des autres, c’est sans méchanceté aucune.

Le Garçon et l’Ours

 

Le Garçon et l'Ours
Tracey Corderoy - Sarah Massini - Traduction Rose Marie Vassallo
Père Castor 2018

Improbable amitié

Par Michel Driol

Un petit garçon tout seul cherche un ami avec lequel jouer.Ours, quant à lui, st trop timide pour même dire bonjour. Un jour, arrive un message porté par un bateau en papier. Le garçon répond et découvre que c’était Ours qui l’avait envoyé. Mais, si  Ours n’est pas très doué pour les jeux humains, en revanche il sait construire une cabane pour le Garçon et lui. Jusqu’au jour où Ours disparait… Le Garçon l’attend tout l’hiver. Et, bien sûr, Ours revient au printemps.

Ouvert par « Il était une fois », cet album a toutdu conte : les personnages n’ont de nom que générique,  et n’existent qu’au travers de quelquestraits : la solitude, la timidité, la quête de l’autre. Ils n’ont pas defamille et n’entretiennent aucun lien social. C’est là ce qui rend l’albumuniversel, car chacun pourra s’y reconnaitre dans cette quête difficile d’unautre pour rompre la solitude. Une fois cet autre rencontré, aussi improbablefût-il, une amitié peut naitre d’un projet commun : c’est là le beausymbole de la cabane dans les arbres, construite à deux, refuge, abri, cachettedont tous les enfants rêvent. L’album dit aussi le lien à tisser avec la natureet les animaux, aussi sauvages soient-ils. La traduction de Rose-Marie Vassalloest faite dans une langue simple, pleine de douceur.  Les illustrations introduisent dans un universqui tient aussi du conte : les éléments naturels, comme la forêt, la prairieétonnamment fleurie,  et l’étang.  L’ours n’a rien de l’animal sauvage : sa couleur bleue, portant, comme legarçon, sa sacoche en bandoulière en font un nounours très sympathique.

Un album subtil et plein de tendresse qui réussit à illustrer la solitude et la quête de l’autre

Happa No Ko Le Peuple de feuilles

Happa No Ko Le Peuple de feuilles
Karin Serres
Rouergue 2018

Dystopie et main verte

Par Michel Driol

Dans un futur où les hommes n’ont qu’à jouer, où les machines contrôlent tout, où la ville est omniprésente, Madeleine, du quartier France 45-67, découvre que ses mains sont devenues vertes. Au Japon, Ken fait la même découverte. Les mains vertes donnent le pouvoir de voyager dans l’espace (ainsi Ken peut venir en France et Madeleine aller au Japon) ou dans le temps (ainsi on pourra retrouver le grand-père de Ken qui avait aussi les mains vertes). Ils découvrent d’où vient le sentiment de bonheur de leur monde : de l’exploitation à outrance des Happa no ko, le peuple de feuilles, créatures constituées d’énergie, communiquant par télépathie, capables de se transformer, et de se rendre visibles sous une sorte de pelage fait de feuilles.

Comme nombre de romans de science-fiction actuels, celui-ci confronte le lecteur à une dystopie : un univers urbain, d’où la nature est absente, et où l’on croise des machines-docteurs, des machines-police, des machines-repas. Bien sûr, et c’est l’un des ressorts des dystopies, il est nécessaire que des individus, d’une façon ou d’une autre, prennent conscience de la réalité du monde sous ses apparences et tentent de changer quelque chose. Dans cet univers totalitaire, on n’a plus besoin de travailler : l’école survit, mais c’est une école où on apprend à jouer. Gare aux dissidents : un couvre-feu est instauré, les machines-police surveillent tout car les moindres faits et gestes sont enregistrés. Loin de cet univers, les deux ados découvrent un autre monde, celui du passé, et cette relation particulière avec la nature, sous la forme du peuple de feuilles, capable de redonner de l’énergie, un bonheur non artificiel. Le roman conduit donc à s’interroger sur notre futur : est-ce vers un monde de plus en plus virtuel, artificiel, dans lequel le jeu devient une aliénation, la seule obsession des individus que nous souhaitons aller ? On ne révèlera pas bien sûr la fin du livre : on dira simplement qu’elle est forte et qu’elle reste heureusement ouverte.

Une fable poétique, inspirée de la culture japonaise, à la fois légère et grave, pour retrouver le plaisir d’une promenade en forêt et l’odeur des champignons dans un monde qui tend, de plus en plus, à les oublier.

Le Mur des apparences

Le Mur des apparences
Gwladys Constant
Rouergue 2018

La beauté est-elle une malédiction ?

Par Michel Driol

Justine et Margot sont dans la même classe depuis toujours. Mais si Margot est belle, populaire, riche, Justine, fille d’ouvriers, plus discrète, apparait comme le souffre-douleur. Elle est victime de harcèlement moral de la part de Margot et de sa bande d’amies, que Justine a surnommées les hyènes. Margot vit l’amour parfait avec  Jordan, lui aussi l’un des beaux garçons du lycée. Certes ils ont rompu. Mais le jour où Margot se suicide, Justine veut comprendre. Elle récupère les journaux intimes de Justine et commence à les lire, y découvrant d’abord des secrets concernant les hyènes qui lui permettront d’être acceptée dans le groupe. Elle découvre aussi que sous les apparences parfaites, la mise en scène assumée et calculée de ses succès, de ses bonheurs, de son amour pour Jordan,  de sa beauté, Margot cache de nombreux et lourds secrets familiaux.

Voici un roman qui se lit d’une traite, comme un polar auquel il emprunte certains codes, dont celui de l’enquête permettant de savoir ce qui a conduit Margot au suicide à travers la lecture rétrospective de ses journaux intimes. Une fois de plus (voir Passionnément, à ma folie, que l’on avait chroniqué ici-même), Gwladys Constant dresse des portraits d’adolescent(e)s victimes. De la société des apparences, cette fois-ci.  Il s’agit de posséder les codes sociaux qui permettront d’être populaire, de se faire des amis, d’être reconnu. Ces codes ne sont pas propres aux ados : ce sont aussi ceux qui sont connus et promus par la propre mère de Margot, femme d’un des directeurs de l’usine. Ne pas posséder ces codes comportementaux, c’est risquer la marginalisation. Mais la possession de ces codes ne garantit qu’un bonheur superficiel et ne protège pas l’individu.

Le roman se déroule dans une classe où se mêlent différents milieux sociaux et géographiques : la  bourgeoisie et les ouvriers, mais aussi les filles d’immigrés africains, qui vivent dans des cités à la périphérie. Ces milieux se côtoient, et Justine va, petit à petit, découvrir un autre monde que celui de sa famille, les secrets de la famille bourgeoise de Margot, les raisons de l’exil des familles du Congo. Familles qui tentent, toutes à leur façon, de sauvegarder les apparences, que ce soit en envoyant malgré tout de l’argent au pays ou en refusant de révéler ce qui se passe réellement.

Le roman n’hésite pas à aborder des thèmes sensibles : la sexualité, l’homosexualité, l’exil, la torture, les réseaux sociaux, l’injustice sociale avec une écriture à vif, qui, comme un scalpel, va droit au but dès les premières pages et a su choisir une héroïne avec laquelle on ne peut qu’être en empathie, une héroïne qui reste positive tout au long du roman.  Le roman sait aussi trouver des résonances avec les textes classiques étudiés en classe, la Princesse de Clèves, ou l’Ecole des femmes, montrant quelque part l’intemporalité des thèmes traités.

A travers les métaphores animales – hyènes, lion, loup… – le roman présente le monde comme une jungle. Roman sombre et pessimiste pourra-ton penser ? Non, car trois éléments réconfortent le lecteur. D’une part, la présence de quelques adultes positifs : le professeur de français et surtout les parents de Justine, de bon sens, protecteurs et aimants, écoutant et soutenant leur fille. D’autre part la confiance en la capacité des ados à franchir les barrières sociales et raciales, à aller au delà du mur des apparences pour se trouver et se reconnaitre dans le monde réel (le terrain de sport, la salle de hip-hop ou le lit d’hôpital). Et surtout la volonté  finale des héroïnes de faire du droit, afin de réparer, si faire se peut, le monde actuel.

Alexandre a trop grandi

Alexandre a trop grandi
Caroline Lechevallier – Didier Jean & Zad
Utopique 2018

Avec le temps…

Par Michel Driol

Quand Alexandre entend maman Lapin dire à Madame Chat que son bébé est tellement mignon « Si seulement il pouvait rester tout petit », il est triste. Il se souvient de ce qui se passait lorsqu’il était bébé : le bain, les promenades en poussette. Mais revient comme un refrain « Alexandre a trop grandi ». Alors il prend ses affaires et décide de quitter la maison. Heureusement maman est là pour lui dire à quel point elle apprécie qu’il ait grandi, et qu’il restera toujours son bébé, même quand il sera grand.

Voilà un album qui aborde avec douceur et tendresse des questions angoissantes pour les enfants : grandir, est-ce perdre l’affection des parents ? Surtout quand arrive dans la famille un nouvel enfant. Grandir, apprendre, c’est à la fois souhaité et redouté : sera-t-on toujours aimé ? Avec des mots simples, reprenant le point de vue d’Alexandre, des situations qui se répètent, l’album dit ce trouble des enfants à voir grandir leur corps qui ne rentre plus dans la poussette ou dans la baignoire. Les illustrations à la ligne claire les commentent avec humour et une grande expressivité : il suffit de voir par exemple les visages d’Alexandre ou la variation de sa taille, telle qu’il est, telle qu’il se voit, tel qu’il sera plus tard lorsqu’il dépassera sa maman d’une tête et portera une cravate. L’album fait le choix de traiter par des animaux anthropomorphisés, mais nus, la problématique du corps qui grandit : c’est à la fois une façon de mettre de la distance, de dédramatiser, mais aussi de dire l’universalité du phénomène, quelle que soit la couleur de sa peau ou son sexe.

Si les adultes seront sensibles à l’allusion que fait le titre à Alexandre le Grand, les enfants se reconnaitront dans ce petit lapin attachant et dans les situations qu’ils auront vécues, eux-aussi.

Concentre-toi

Concentre-toi
Catherine Grive – Frédérique Bertrand
Rouergue 2018

Etre ou ne pas être… là

Par Michel Driol

La narratrice de l’album expose son problème : il lui est si facile d’être déconcentrée par un oiseau qui passe ou une vache qui meugle, et de devenir l’oiseau ou la vache. Elle est prise dans un mouvement de va et vient entre les injonctions maternelles « Concentre-toi » qui la ramènent ici et le rêve et les distractions qui la font s’envoler dans une autre réalité. « C’est simple, dit la maman. Concentre-toi sur une seule chose à la fois ». Pas si simple, en fait… tant qu’on n’a pas choisi d’être là, maintenant. Mais quel est vraiment la signification de cet ultime choix de la fillette ?

Qui n’a jamais entendu cette injonction ? Qui ne l’a jamais prononcée : parent, enseignant, éducateur, entraineur ? Voilà un album qui illustre la complexité de l’univers enfantin, pris entre le réel et l’imaginaire. Les illustrations de Frédérique Bertrand, tout en douceur, nous introduisent dans un appartement où la mère repasse tandis que la fillette tente de lire. Illustrations à la perspective très enfantine.  Trois pages de zoom progressif sur la fillette, illustrant le « Je me concentre ». Puis l’univers familier se transforme : la table, le canapé, la planche à repasser deviennent des vaches,  la maman un arbre, les chaises forment une échelle pour accéder au ciel. Puis l’univers se brouille, sous l’effet des injonctions maternelles, et devient un mélange d’appartement et de nature, désordonné, ludique, mais aussi plein de taches blanches  et de lacunes. Les dernières pages illustrent une tête géante d’adulte, véritable surmoi, donnant ses instructions à une enfant minuscule, interloquée. Puis on voit la silhouette de la tête de la fillette, tandis qu’elle se multiplie sur l’image, illustrant cette incapacité à être partout à la fois, avant qu’on ne la voie de face, en gros plan, fière de sa résolution, de son choix, personnel et non dicté par l’adulte, d’être là. On pardonnera dans cette chronique la longue description du système des illustrations : mais c’est rendre hommage à l’illustratrice dont le travail tout en finesse rend perceptible et sensible la difficulté qu’éprouve l’enfant de renoncer à ses rêves pour être là.

Face à la dispersion et à l’imaginaire, l’école privilégie la concentration et la raison…  Mais être là, est-ce renoncer à tout ce qui nous entoure ? L’album laisse la question ouverte, et permet donc à chacun d’y répondre, tout en comprenant mieux ce qui se joue dans la tête d’un enfant ouvert au monde, et en dédramatisant pour l’enfant ses difficultés de concentration.

Brune & White

Brune & White
Pascale Moutte-Bour
Atelier du Poisson soluble 2018

Quand l’autre petit à petit se révèle…

Par Michel Driol

Page de gauche : ce qui semble être une tenue de camouflage. Page de droite, des taches bleues clair sur fond blanc. De quoi s’agit-il ? Émergent, petit à petit, sur les autres pages de gauche, des animaux, ours brun, poisson, oiseau… Tandis que les autres pages de droite les taches se complexifient, devenant pingouin, otarie, phoque, ours blanc. Peu à peu les deux univers s’interpénètrent, accompagnés de phrases simples, tantôt en français, tantôt en anglais. Formules de salutation, d’abord. Puis présentation de White et Brune, qui construisent leur maison et s’endorment, tenant chacun le petit ourson de l’autre. L’album se termine sur un imagier bilingue.

Décidément, l’album est un genre qui ne cesse de se réinventer et dont les propositions artistiques, littéraires, graphiques, sont souvent particulièrement innovantes. Voici un album qui évoque la rencontre de l’autre, de celui qui vient d’un autre monde, qui parle une autre langue que l’on ne parle pas.  Sujet souvent traité, on en conviendra, en littérature de jeunesse.  Mais ici, c’est l’image – aux formes évoquant les premiers puzzles de bois qu’on donne aux enfants – plus que le texte qui conduit le lecteur à faire l’expérience de cette découverte progressive, où chacun se révèle petit à petit et accepte l’autre avec ses différences afin de vivre avec lui.

Les pages cartonnées de l’album le destinent aux tout-petits, et c’est une belle proposition pour aborder le thème de l’interculturalité sans préjugé et de manière ludique. Vivre ensemble devient ainsi une évidence qui met de l’ordre dans le chaos du monde.

Si gourmand – Si petit – Si curieux

Si gourmand
Florian Pigé
HongFei 2018

Si petit
Florian Pigé
HongFei 2018

Si curieux
Florian Pigé
HongFei 2018

Tendre trilogie

Par Michel Driol

Voici trois albums construits sur le même schéma. Dans Si gourmand un petit cacatoès avale tout ce qu’il trouve. S’il a les yeux plus gros que le ventre, il commet quelquefois des erreurs, mais il sait se faire pardonner, partager et faire grandir l’amitié. Dans Si petit, un petit girafon, presque invisible, explore le monde mais sait rentrer à la maison. S’il a besoin d’être rassuré, il sait aussi rassurer. Dans Si curieux, c’est une petite tortue qui part aussi explorer le monde dans toutes ses dimensions, à ses risques et périls parfois. Elle ne cesse de poser et de se poser des questions.

A partir de trois caractéristiques du tout petit, Florian Pigé entraine le lecteur dans un univers tendre et poétique, sans aucune mièvrerie. Chaque album est caractérisé aussi par une dominante de couleur et les illustrations, stylisées, très graphiques et pleines d’inventivité, donnent à voir ce que le texte – volontairement très simple – ne dit pas. Chaque album parle au tout petit : « Tu es… » et le montre dans quelques situations qui illustrent le comportement  évoqué avec humour.  Au fond, il s’agit de la même chose : l’élan vers l’inconnu, l’exploration du monde, par les déplacements, la bouche, les questions. Le tout-petit est autonome dans cette découverte du monde, mais, à chaque fois, un « grand » bienveillant est là, pour l’aider, l’accompagner, l’aimer. Le détour par les animaux permet à la fois l’humour et l’introduction de décalages inattendus : la tortue explorant le monde, à petits pas, forcément, le girafon minuscule, le cacatoès au grand bec.

Une trilogie pour offrir au tout-petit un portrait de lui-même, le conforter dans son envie de savoir, de gouter, de découvrir par lui-même, même si cela comporte des risques, tout en valorisant des qualités comme la générosité, le partage, l’amour… et la curiosité, qui n’est pas un vilain défaut !