La Chute d’Ernest

La Chute d’Ernest
Gabrielle Vincent
Casterman, 2015

Fête manquée/ fête reconstruite

Par Anne-Marie Mercier

Pour aller à uLa Chute d’Ernestn mariage (celui de Jérôme), on se fait beau, on achète des fleurs… on part tout fiers. Et quand une chute malencontreuse abîme les habits, le museau, le bouquet, la fête est perdue. Que faire ?

Les héros de Gabrielle Vincent sont comme toujours des modèles d’adaptation et font, après un temps de consternation contre mauvaise fortune bon cœur, l’un (ici Célestine) soutenant l’autre. En transposant la fête chez eux, ils montrent comment réagir « quand on est fâché et qu’on boude » : une fête remplace l’autre ! Comme une belle réédition permet à un album, publié il y a plus de 20 ans (1994) de revivre.

Les Mésaventures de Noisette

Les Mésaventures de Noisette
Chris van Allsburg
Traduit (anglais) par Isabelle Reinharez
Ecole des loisirs, 2015

Roman d’éducation

Par Anne-Marie Mercier

Tout petit(eLes Mésaventures de Noisette?), déjà, Noisette le hamster a du caractère : dans l’animalerie il refuse de se faire adopter, puis finit par se laisser faire, imitant ses amis disparus les après les autres dans les bras de charmants bambins. Hélas, comme il l’avait deviné, l’enfance n’est pas un vert paradis pour les bestioles : délaissé pour un nouveau jouet (un ordinateur, bien sûr), donné à qui veut, terrorisé par d’autres animaux « de compagnie », habillé comme une poupée, roulé dans une balle, chassé par une mère hamsterophobe, exposé dans une cage à l’école, puis oublié dans la rue en plein hiver… il finit enfin par trouver, grâce à la complicité d’un écureuil, la liberté à laquelle il a toujours aspiré : l’histoire, un peu noire, finit bien… pour lui.

Portrait grinçant des comportements des enfants vis-à-vis des animaux qui leurs confiés, cet album est une leçon à méditer pour ceux-ci. Mais le caractère de la fable est atténué par l’humour des dessins, leur aspect dramatique, avec un usage de points de vue saisissants (plongées, gros plans…), et un trait et un usage de couleurs un peu passées sur un fond crème de papier à effet buvard. Tout ceci évoque les albums pédagogiques d’antan qui n’y allaient pas par quatre chemins pour tancer les garnements, tout en se délectant de leurs fantaisies et de l’infinie variété des « bêtises » à inventer.

La Promesse de l’ogre

La Promesse de l’ogre
Rascal, Régis Lejonc
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Tuer le père

Par Anne-Marie Mercier

Le fils de l’oLa Promesse de l’ogregre ne veut pas manger de l’enfant comme son père. Il lui fait promettre d’arrêter de les chasser et de les tuer, mais la promesse n’est pas tenue bien longtemps. L’ogre est ici absolument classique, grand, avec une barbe, sale, et maniant un grand couteau… L’histoire se conclut par la mort du père et la survie de deux enfants, le fils de l’ogre et la fillette qu’il a sauvée.

Le titre rappelle vaguement quelque chose : peut-être « promesse de l’aube » ? C’est bien une histoire de parentalité. C’est aussi une histoire d’amour entre un fils et son père, et pourtant de solitude et d’incompréhension. Ce désir de « chair tendre » du père pourrait signifier bien des choses et des situations où l’addiction d’une part et la honte d’autre part sont plus fortes que l’amour. Il pourrait aussi suggérer la nécessité de rompre les coutumes ou croyances mortifères que l’on transmet d’une génération à l’autre. Les dessins de Lejonc rendent magnifiquement ce conte cruel avec une palette très colorée, parfois sombre et grinçante.

La Vie rêvée

La Vie rêvée
Michel Galvin
Rouergue, 2014

Grrr / Bloup…

Par Anne-Marie Mercier

Un poisson qui vie_revee_galvin_mse prend pour un ours, des lapins qui se désignent comme des sardines, et de fait vivent sous l’eau (enfin, sur l’espace blanc de la page, où est-on, sinon dans la langage?), tout est sens dessus dessous dans cet album. Retrouve-t-on un équilibre en rencontrant un « vrai » ours en fin de parcours? rien n’est moins sûr.

Qu’est ce qu’être un « vrai » ours ? L’identité dépend-elle du regard que l’on porte sur soi ou de celui des autres? que font de nous nos rencontres ? etc.

Il reste que dans cette histoire en randonnée où l’ours imaginaire vit comme un ours et dévore tous ceux qu’il rencontre, jusqu’à ce que, arrivé à la surface, il se trouve en présence d’un « vrai ours »… on parcourt avec lui un espace de liberté.  Chaque double page est comme inachevée, la page portant le texte continuant quelques lignes du dessin de celle qui lui fait face, les matières se mélangent, tandis que les couleurs, les lignes et les formes se poursuivent, faisant de la lecture une véritable ascension.

Michel Galvin, Godard, Modiano ou Aristote de la littérature de jeunesse ? voyez le bel article de Sophie van der Linden sur cet album qui a obtenu le prix pépites en 2014.

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie (conte musical)
Frédéric Clément (texte, voix, illustration)
Didier jeunesse, 2013

Rencontre de deux artistes, rêve général

Par Anne-Marie Mercier

A partir de la monsieurravelmusique de Ravel, mais aussi de sa biographie (Ravel insomniaque, Ravel élégant, Ravel « horloger », comme le nommait Stravinsky, Ravel, sa mère et l’Espagne), Frédéric Clément nous emmène en voyage en poésie dans un livre CD où texte, images, musique et voix se complètent parfaitement.

Monsieur Ravel y parcourt un monde proche de la fantaisie de L’Enfant et les sortilège, rencontrant la tasse en porcelaine, l’horloge, un jouet mécanique, et aussi les chats et d’autres animaux, Laideronnette impératrice des pagodes, la Belle et la Bête, La Belle au bois dormant…

La quête de Ravel, cherchant la vague verte qui l’emmènera vers le sommeil, soutient le récit raconté par le texte et la voix de Frédéric Clément, tandis que la musique emporte l’imaginaire dans les espaces généreux qui lui sont heureusement totalement dédiés.

Les images créent un monde aquatique suspendu dans l’attente, un petit théâtre mental et rêveur, ponctué de petits cailloux, coquillages, billes, boutons, plumes, insectes… dans un traitement hyper réaliste proche de ce que l’ont trouve dans les magasins Zinzins de Clément. Si toutes les images sont superbes, les dernières mêlent écume et matières de façon époustouflante, sur les airs d’ « Une barque sur l’océan » et, bien sûr, du « Bolero ».

Chapeau, Monsieur Clément !

Ravel ne pouvait être mieux accompagné, « illustré », au plus haut sens du terme.

 

Les Lois de l’été

Les Lois de l’été
Shaun Tan
Gallimard jeunesse, 2014

Apprentissages

Par Yann Leblanc

Curieux été queloisdelété celui dans lequel un aîné révèle à un plus jeune (son frère ?) ce qu’il a appris l’été précédent ; c’est un été urbain, solitaire, hivernal, un peu désolé, où les conseils en « jamais » font face à des images qui indiquent des mini catastrophes, ou des cataclysmes : chaque petit geste peut déclencher une tornade, une invasion de monstres, une honte, une exclusion. Chaque petit objet libère l’espace invente une aventure. La ville déserte se transforme ainsi en monde inquiétant où les deux enfants, seuls au milieu d’animaux bizarres jouent ou se battent, cueillent des fruits, vont voir le défilé, pratiquent des sports, regardent la télévision ensemble, des activités arrangées selon les règles de l’aîné.

Ces « jamais » sont suivis d’un très petit nombre de conseils en forme de « toujours » (« toujours avoir sur soi une pince coupante », « toujours se souvenir du chemin du retour »…), un vade-mecum du grand qui se veut alors rassurant. C’est une des dures lois qu’oublient les adultes : ce n’est pas parce que c’est l’été et qu’on est en vacances que tout se passe forcément bien : le monde hors de soi et en soi est toujours là. Le chemin initiatique que le grand propose au plus jeune est effrayant, mystérieux et fascinant, comme les merveilleuses images de Shaun Tan.

Comment te dire ?

Comment te dire ?
Edwige Planchin, Anne Cresci (ill.)
Editions Fleur de ville, 2014

Un peu, beaucoup…

Par Anne-Marie Mercier

Pas facilecommentdire de parler de l’amour sans tomber dans le pathos ou la niaiserie. Pas facile non plus d’en parler de façon générale, tant les amours diffèrent les uns des autres. L’album d’Edwige Planchin réussit les deux paris. Chaque double page propose une manière de décliner le sentiment : à travers des adverbes, des comparatifs, des mots doux, des images, des adjectifs et des comparaisons, l’intensité du sentiment, son allant, l’exaltation qu’il procure, tout cela est beau et juste. Seul regret : les illustrations ancrent souvent le propos dans un domaine purement enfantin.

Les éditions Fleur de ville, situées dans l’Ain, publient des albums dans deux collections. L’une propose des « ABC du sport «  pour explorer différentes activités comme le ski, l’escalade, le badminton… l’autre des récits de fiction orientés pour la plupart sur le vivre ensemble et les sentiments. Bienvenue chez les tous-pareils d’Edwige Planchin, a été chroniqué sur li&je.

Rose et l’automate de l’opéra

Rose et l’automate de l’opéra
Fred Bernard, François Roca
Albin Michel Jeunesse, 2013

Danse avec les ombres

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs ont vRose et l’automate de l’opérau grand : grand en volume (l’album est d’un format inhabituel), grand en espace. On parcourt l’opéra Garnier, le grenier, les vestiaires, comme la scène ou le toit. Quant à l’histoire, elle fait songer aux contes fantastiques où des automates s’animent, mais ici, rien d’inquiétant. Rose est une danseuse bien humaine, enfantine, aux joues rondes et roses, toujours vêtue de son tutu et de ses collants blancs ; l’automate (dont on apprend qu’il s’appelle Hermès), narrateur de l’histoire, attentif et bienveillant, se reconstruit, dans tous les sens du terme, progressivement.

Conte merveilleux, exploration de l’univers de la danse, le récit est porté par de superbes images pleine page, tantôt à droite, tantôt à gauche, et l’art du clair obscur de François Roca apparaît dans toute sa virtuosité.

Tout au bord

Tout au bord
Agnès de Lestrade (texte) et Valeria Docampo (illustrations)
Alice Jeunesse

Oser l’imaginaire

Par Michel Driol

toutaubordOn suit un ours bleu du bord de son lit au bord du bord, en passant par le bord de l’hiver, le bord de la mer, le bord de l’ennui, le bord des livres, le bord des larmes et le bord de toi. Le dispositif narratif se répète à chaque fois : une première double page, avec quelques lignes de textes posant la situation, puis une seconde double page, construite autour d’un mot valise (demain je moutonnerai, je m’hiverneigerai…).

L’album trace un véritable parcours initiatique et poétique, qui explore d’abord l’univers connu de l’ours bleu. On y trouve aussi bien l’univers intérieur de la chambre, avec ses moutons de poussière, le jardin en hiver et l’éphémère bonhomme de neige des voisins,  la mer et les grains de sable de la plage, qui ont des milliards d’années. Dominent l’ennui, la solitude, le silence, le chagrin, sentiments que renforcent les illustrations, avec leur dominante de couleurs froides, qu’éclaire toutefois une toute petite tache jaune portée par un objet (arrosoir, grains de sable…). Les quatre dernières pages qui terminent le parcours, montrent l’ours allant explorer l’autre côté, l’autre côté de la montagne avec l’autre, un petit personnage jaune et ailé, avant d’aller dans l’inconnu, qui inquiète. Il faut oser sauter, prendre le risque d’affronter quelque chose de moche ou de raté…, pour finalement inventer. « Demain, j’inventerai » : avec ce premier verbe qui n’est pas un mot valise, sur une page aux couleurs chaudes (même l’ours est devenu jaune) se termine l’album, comme un appel à la créativité et à l’audace. Il faut sortir de soi, des routines du quotidien pour Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! (Baudelaire Le Voyage).

Le texte d’Agnès de Lestrade, dans la rigueur de son écriture, a une véritable valeur poétique : strophes commençant par l’anaphore Tout au bord, incluant de façon régulière un « il y a », néologismes des mots-valises de la chute, autant de petits joyaux de création verbale (Demain, je m’enlarmerai), métaphores évocatrices (Est-ce que mes chagrins se jettent à la mer ?). Les illustrations de Valeria Docampo évoquent un univers surréaliste, à la fois naïf et inquiétant dans ses jeux d’ombres et de lumières.

Tout au bord, entre aujourd’hui et demain, entre réalité et rêve, invite subtilement les enfants à se placer dans les marges plutôt qu’au centre, à prendre le risque du déséquilibre, de la créativité et de l’audace plutôt que de se contenter du confort intellectuel.

Et la galette dans tout ça ?

Et la galette dans tout ça?
 Jean-Philippe Lemancel, Christophe Alline (ill.)
Didier Jeunesse, 2014

Encore un…

Par Christine Moulin

52188Voici encore un Petit Chaperon Rouge! Les quelques phrases qui ouvrent l’album et qui le concluent supposent d’ailleurs le conte connu et font d’un élément fort célèbre la vedette (comme l’indique le titre de l’album): « Le beurre dans la galette, la galette dans le panier, le panier dans la main du Chaperon ». Mais finalement, un instant mise en lumière, cette nouvelle héroïne devra attendre le dénouement pour jouer pleinement son rôle, sous la forme d’une galette des rois dont la fève échoit au chasseur, pour le plus grand bonheur de la grand-mère!

Le reste de l’histoire est « muet » et représenté à travers des illustrations surprenantes qui mêlent formes géométriques et éléments plus « mignons » (un lapin, qui assiste à presque toutes les scènes, accompagné parfois d’une grenouille, des fleurs, etc.). Certaines de ces illustrations nous font assister à toutes les scènes traditionnelles, en parvenant encore à nous effrayer: l’instant de la dévoration, en rouge et noir, fait son petit effet; la fumée en forme de tête de mort qui s’échappe de la cheminée de la maison de la grand-mère aussi… D’autres images ajoutent des éléments: on voit ainsi le Petit Chaperon Rouge et le loup se gaver de baies rouges ou sauter à la corde et l’on attend, tendu, que cette fausse complicité explose…

Une mise en abyme finale (« Le chasseur dans l’histoire ») et un commentaire métanarratif (« Et la galette dans tout ça? ») donnent à ce PCR (Petit Chaperon Rouge, n’est-ce pas ?) une légère saveur postmoderne. Sans que la lecture de ce conte n’en soit véritablement transformée, toutefois. Mais vivifiée, peut-être.