Bienvenue chez les Tous-pareils

Bienvenue chez les Tous-pareils
Edwige Planchin, Cédric Forest
Fleur de Ville, 2013

Pour entrer en science-fiction

Par Dominique Perrin

BienvenuechezlesL’histoire des Tous-pareils commence par un diptyque : d’un côté la planète éponyme, où chaque aspect de la vie est uniformisé – y compris la « beauté » des individus, dont l’image pointe plaisamment le caractère pourtant fort relatif (voir couverture ci-contre) ; de l’autre côté la planète des Tous-différents… où rien ni personne n’est identique. Ce prologue étant posé, on se doute de la teneur globale de l’histoire : trois tous-différents curieux d’exploration font irruption chez leurs voisins, et voici réinventés la diversité d’opinion et même, après tensions, l’esprit de fête. On peut certes pointer le caractère monolithique de l’opposition entre deux mondes qui tournent au départ sans problème majeur sur des principes antithétiques (on se doute notamment que la planète des Tous-différents ne peut en fait pas beaucoup plus que l’autre faire figure de paradis au sens strict du terme). Mais on peut aussi apprécier dans cette fable une intiation décomplexée à la culture science-fictionnelle (voir le très beau film Bienvenue à Gattaca) et à ses fonctions de miroir politique – ce que font peu d’albums pour enfants… Et l’image ne manque pas plus de sel que le texte.

Plus grand que toi

Plus grand que toi
Orit Bergman
Rouergue, 2013

Du droit d’ainesse chez les tout petits

Par Dominique Perrin

plus gPiou est un tout jeune et tout petit oiseau, doté par sa créatrice d’un caractère affirmé. Toto est un éléphanteau aussi potelé que conciliant, d’une taille déjà considérable. La vie du premier, sort décisif ( !), compte trois jours de plus que celle du second. L’album décline  diverses situations où le minuscule oiseau impose son « droit d’ainesse » à un camarade de jeu qui, de fait, ne maitrise pas bien la portée de ses gestes.
Quand la coupe est pleine, heureusement, le jeune éléphant parvient non sans élégance à renverser un peu l’ordre établi par son compagnon obsédé de hiérarchie : récit percutant qui offre aux tout petits la possibilité d’ajuster par l’humour le principe de leurs interactions.

Frida et Diego au pays des squelettes

Frida et Diego au pays des squelettes

Fabian Négrin

Seuil Jeunesse 2011

Hommage à Frida Kahlo et Diego Rivera

par Sophie Genin

 Dans ce très bel album grand format, l’auteur illustrateur raconte d’abord une histoire d’amour d’enfants, donc une histoire extrême et profonde, sans compromis. Il raconte aussi une histoire de jalousie et de mort. En effet, le jour de la fête des morts, au Mexique, est un jour de friandise et de jeu pour les enfants. Mais cette nuit-là, Diego et son amoureuse, Frida, vont descendre au pays des squelettes dont la jeune fille, Orphée au féminin, va sauver son Eurydice masculin, grâce à un xoloitzcuintle, chien sans poil traditionnel de leur pays.

Les planches de ce livre sont autant d’hommages à la culture mexicaine, aux ancêtres, aux rites traditionnels qu’à la fabuleuse histoire d’amour de Diego Rivera et Frida Kahlo, que l’on imagine tout à fait sous les traits que leur a donnés Fabian Négrin lorsqu’ils étaient enfants. L’atmosphère baroque des illustrations n’est pas sans faire penser aux histoires de Tim Burton, la culture mexicaine en plus ! C’est dire si l’envie de plonger avec les héros dans ce monde étonnant est grande ! Il ne vous reste plus qu’à les suivre et, si cela ne vous suffit pas, rendez-vous au musée d’Orsay pour l’exposition « Frida Kahlo/Diego Rivera. L’art en fusion », d’ici le 13 janvier 2014, pour prolonger la magie de cet album.

Le Petit Chaperon bleu

Le Petit Chaperon bleu
Guia Risari, Clémence Pollet

Le Baron perché, 2012

Le jeu des contes

Par Anne-Marie Mercier

Chaperon-BleuExercice n°1 : lire une énième histoire de chaperon, placée dans notre époque, et peu respectueuse des grands mères et des injonctions maternelles. Une jeune fille rencontre un garçon avec un costume de loup (Max devenu grand ?) qui tente de l’impressionner et de l’entrainer dans une histoire où il aurait le dessus. A la fin de l’histoire, ils sont devenus amis. Les illustrations de Clémence Pollet, qui présentent les deux enfants en bleu (la fille) et en rouge (le garçon) sur un fond blanc/beige et un décor urbain stylisé, suffiraient à elles seules à démontrer le côté décalé de ce Chaperon bleu. Pas très original.

Exercice n°2 : Un conte peut en cacher un autre : la fille propose au garçon de jouer d’autres contes, d’autres rôles. Les deux enfants se livrent ensuite au jeu des métamorphoses (les auteures nous invitent à imaginer en quoi la peur nous transformerait) : le jeu est une façon de décliner de multiples histoires et d’échapper aux rapports de forces.

Exercices N°3 : on lit les notes qui accompagnent certaines pages du texte. Faussement sentencieuses, elles commentent sur un ton moralisateur, disent le probable et le faux, proposent des listes, compléments, précisions, et donnent à l’ouvrage une bonne part de son originalité.

 Pour d’autres chaperons rouges, une page de croqulivre …

 

Comme deux confettis

Comme deux confettis
Didier Jean et ZAD, Sandrine Kao
2 Vives Voix, 2013

Difficultés du conte de fées considéré comme document

Par Dominique Perrin

imagesL’impulsion de cet album, telle que l’explicite la présentation de l’éditeur, est singulière et ambitieuse : évoquer par la voix d’un enfant la « naissance » des parents en tant que couple procréateur. Cela remonte à leur première rencontre – d’où le titre un peu décalé de l’ouvrage, qui en pointe le caractère parfois philosophiquement improbable. Ensuite est évoqué le désir d’enfant, et d’être parent, et le baptême que constitue le fait de recevoir le nom de « papa » et de « maman ». Ce trajet est évoqué ici non sans humour et sans finesse, mais sur le mode très particularisant d’un récit à tendance mi-comique et mi-romantique, où la rencontre amoureuse passe par un long blocage d’ascenseur. C’est à ce niveau que le bât blesse : l’enfant narratrice ne relativise jamais le récit plutôt idyllique qu’elle relaie, et l’ouvrage semble au contraire en promouvoir l’exemplarité.
Etrange rupture de ton donc, lorsque de la poésie à la fois efficace et convenue du récit enfantin on passe à une page documentaire terminale sur la diversité des configurations familiales aujourd’hui – loin, notamment, d’une adéquation mécanique entre parentalité et procréation, et du statut souverain de l’enfant uniment désiré par un homme et une femme qui n’ont encore jamais été parents.
Que penseront les jeunes lecteurs du décalage entre la complexité de leur réel – riche par définition, mais parfois douloureux – et ce qui apparaît finalement comme une sorte de conte de fée ?

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada
Christophe Nicolas, Guillaume Long
Didier jeunesse, 2013

La lecture est un jeu…

Par Anne-Marie Mercier

tagadaComment décrire cette « méthode » de lecture ? Son titre en dit beaucoup; ajoutons que ce professeur a un assistant nommé « tsoin-tsoin », un petit oiseau qui se démène sur toutes les pages pour accompagner efficacement les lettres nécessaires à la leçon.

Voici le début du texte :

« Leçon n°1 : Tu ne sais pas lire, c’est dommage. Mais la grande personne qui te lit ce livre sait lire. Il faut en profiter. Ta grande personne peut lire des mots faciles comme bébé, bobo, mémé, popo. Elle peut aussi lire des mots difficiles, comme plénipotentiaire ou hexakosioihexekontahexaphobie. Qu’est ce que ça veut dire ? La grande personne qui sait lire te l’expliquera plus tard. »

Suivent des leçons sur les avantages qu’il y a à savoir lire (bonne idée de commencer par aiguiser le désir d’apprendre avec de vraies raisons), les lettres, voyelles et consonnes (on est dans une méthode syllabique traditionnelle), les cas compliqués (comment faire le son [k])… enfin, en 10 leçons, l’affaire est réglée.

Ce n’est peut être pas si simple, mais en tout cas on s’amuse, les illustrations sont tordantes, parents et enfants riront ensemble, et ce livre pourrait être un accompagnement joyeux de méthodes moins mécaniques et sans doute plus efficaces mais moins drôles, quoique… le rire fait bien des miracles.

Quelle CHAtastrophe !

Quelle CHAtastrophe !
Maureen Dor & Charlotte Meert
Editions Clochette, 2013

Quand les mots miaulent

Par Chantal Magne-Ville

quellechatastropheLa collection Les Zygomots s’enrichit d’un nouvel album, qui indéniablement permet aux enfants de saisir immédiatement le sens de l’expression « avoir un chat dans la gorge »  grâce à la magnifique illustration de couverture, où un matou malicieux se prélasse sans vergogne dans la gorge irritée du pauvre Emile, qui n’en peut mais. D’ailleurs cette gorge ressemble plutôt à un boudoir douillet, de forme circulaire, d’un rouge profond, que l’enfant peine à contenir. Les pigments sont mis en valeur par un effet de glaçage qui contraste avec la matité du reste du livre, en un effet saisissant.

L’histoire est celle d’Emile, un petit garçon qui a soudain un chat dans la gorge ce qui l’empêche de prononcer correctement les « ch », faisant souvent de lui un incompris qui n’a d’autre alternative que de s’isoler dans sa cabane. Sa camarade Madeleine va s’ingénier à trouver toutes sortes de ruses tenant compte de la psychologie des chats pour obliger le matou à sortir, mais en vain. Emile interroge alors le chat sur le pourquoi de sa présence et apprend que c’est parce qu’il a toujours la bouche ouverte que l’animal a décidé de s’installer chez lui : en effet ce matou a peur du noir ! Emile  à son tour tentera de le déloger en se forçant à  boire, à sauter, et même à adopter un chien,  jusqu’à ce que Madeleine ait l’idée salvatrice. L’attention est focalisée sur le matou vu tantôt du dedans, tantôt du dehors, par un jeu de contre-champs qui impriment une dynamique particulièrement réussie. L’humour est omniprésent, malgré le caractère parfois un peu convenu des jeux sur les mots. Un CD propose une lecture convaincante de l’histoire ainsi qu’une chanson pleine d’entrain, de la même veine.

 

Comme deux gouttes

Comme deux gouttes
Olivier Douzou
Rouergue, 2013

Créer à vue

Par Dominique Perrin

commeInterpréter les contours a priori insignifiants, à tout le moins abstraits, de formes colorées dûes au hasard est un plaisir esthétique fondateur. Olivier Douzou isole ici, afin de la rendre lisible par de tout jeunes yeux, une constellation formée de deux « gouttes » bleues, trois noires, une orange, joliment étirées d’est en ouest à la manière des nuages. De cette forme initiale s’extraient et se redéploient l’ensemble des éléments jusqu’à évoquer un visage. Chaque étape de ce jeu est posément mise en mot, consacrant le tropisme naturel des formes vers le monde du symbole. Le commentaire final : « tu lui ressembles comme deux gouttes » renvoie à la fois à l’expérience du saisissement figuratif, et à une vision scientifiquement fondée de la ressemblance entre les êtres, au sein de l’espèce humaine comme au sein des familles.

Le roi et le joueur de doudouk (français-arménien oriental)

Le roi et le joueur de doudouk (français-arménien oriental)
France Verrier, Thomas Anglaret, Christine Dinounts
L’Harmattan, 2013

Défis logiques et poésie narrative

Par Dominique Perrin

doudDans un « pays de montagnes et de terres brunes » – l’Arménie -, des hommes tentent de défier l’orgueil du roi : celui-ci a cru bon de promettre la moitié de son royaume à qui parviendrait à lui faire croire un mensonge. Les deux premiers champions galéjeurs ont du charme : le berger évoque un bâton à remuer les étoiles, le tailleur sa tâche de rapiéceur de nuages. La version présentée ici, conformément à l’esprit de la collection, est concise : arrive donc promptement le joueur de doudouk, qui attaque le monarque au défaut de la cuirasse, en affirmant sans ambages que celui-ci lui doit une jarre d’or. A partir de là s’enclenche un casse-tête logique qui peut évoquer celui de Minos roi des menteurs…

Gaufrette et Nougat jouent au docteur
Didier Jean et Zad, Sophie Collin
2 vives voix, 2012

Restons correct !

Par Anne-Marie Mercier

Gaufrette et Nougat jouent La souris Gaufrette est malade, le chat Nougat vient la voir… on frémit ! Mais non, tout cela se passe en littérature pour les petits donc en bonne compagnie, et si les deux amis se retrouvent dans le même lit à la fin de l’histoire, c’est en toute innocence ! Le mérite de l’album est d’évoquer différents aspects de la maladie : vue du malade, c’est pénible, on n’est pas bien ; vue du bien-portant, ça fait envie, les médicaments semblent des bonbons ; ça passe et ça se passe.

Les illustrations très simples se focalisent sur les expressions des personnages dans un cadre stylisé mettant en valeur le petit théâtre en question : un lit, des médicaments, une écharpe, des jouets abandonnés.