La Flaque d’eau bleue

La Flaque d’eau bleue
Guillaume Chauchat, Manuel Zenner
La Partie, 2023

Le doudou du robinet

Par Anne-Marie Mercier

Tout surprend dans cet album : son format, haut et étroit, son graphisme, fait de cadrages orignaux, d’aplats bleus, blancs ou noirs, son beau bleu, ses grands traits noirs épais et son histoire.
Le doudou de l’enfant est tombé dans une flaque et y a disparu.
L’enfant, perplexe devant cette flaque sans fond, n’ose pas en parler mais tente d’agir. Ses préparatifs nocturnes pour une enquête sur place échouent heureusement, ses parents s’étant réveillés et l’ayant renvoyé se coucher. Le lendemain, le mystère est résolu et reste entier cependant…
Mystère, beauté, l’ensemble est magique, comme toute l’histoire.

Les Maisons folles de  Monsieur Anatole

Les Maisons folles de  Monsieur Anatole
Emmanuelle Mardesson & Sarah Loulendo
L’Agrume 2023

Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es…

Par Michel Driol

C’est un village tout entier qu’a construit Monsieur Anatole pour des habitants un peu particuliers. Une maison cristal pour Pietro, un perroquet coiffeur. Une maison animale pour une gerbille et son fils. Une maison abeille pour Boris, l’ours brun boulanger-pâtissier. On visite ainsi 11 maisons, toutes plus étonnantes et originales les unes que les autres, avant de retrouver tous les heureux habitants qui organisent une fête pour le génial architecte !

Le dispositif se répète de page en page : à gauche, une illustration montrant la maison de l’extérieur, et un court texte – qu’on croirait presque sorti d’un magazine de décoration ou d’architecture – présentant les habitants, leurs souhaits, et les solutions apportées par l’architecte. Page de droite, la maison vue en coupe, avec les différentes pièces et les activités de ses occupants.

Les maisons ne manquent ni de charme, ni de trouvailles : dans l’une on trouve un cinéma, dans l’autre un tapis roulant qui se transforme en toboggan, dans une autre enfin une piste pour les rois de la glisse : autant d’équipements que nombre d’enfants aimeraient avoir chez eux ! Ces maisons sont largement ouvertes sur l’extérieur pour les unes, plus secrètes pour les autres, en fonction des caractéristiques des habitants. Les unes sont sur terre, les autres dans l’eau. Certaines sont sensibles à la problématique des énergies renouvelables, mais ce n’est pas la préoccupation première de Monsieur Anatole qui souhaite accorder le plus possible sa proposition architecturale avec les caractéristiques de ses clients… Et Dieu sait si elles sont nombreuses : cuisiner, jouer de la musique, se reposer, faire de la poterie… Aussi nombreuses et variées que le sont les différents animaux, anthropomorphisés, qui les habitent. Avec une caractéristique commune : ils ont tous perdu leur sauvagerie, du loup au lion, et sont devenus des êtres civilisés, souriants, pacifiques. Loin de l’architecture trop standardisée des lotissements périurbains, les créations de Monsieur Anatole libèrent l’imaginaire. Elles montrent que chacun peut façonner la maison qui lui correspond, qu’il n’est pas de limites à l’imagination, et que chacun peut meubler, décorer sa maison (ou, plus modestement sa chambre !) comme il le veut.

Les illustrations, traitées en ligne claire, montrent des maisons pleinement intégrées à la nature. Elles sont particulièrement fouillées, et l’on se plait à chercher, repérer les nombreux objets et personnages représentés avec beaucoup de minutie.

Les architectures fantasques et fantastiques de Monsieur Anatole sont bien là pour faire rêver tant à la possibilité d’habiter autrement que de vivre ensemble, heureux dans le respect des différences, à l’image de la maison conçue pour les chats, soucieux de garder leur indépendance, mais voulant profiter du soleil.

Les Aventures d’Alphonse Lapin

Les Aventures d’Alphonse Lapin
Jean-Claude Alphen
D’eux 2023

Un Tour du monde en 124 pages

Par Michel Driol

Cet album sans texte nous propose de suivre Alphonse Lapin dans ses aventures autour du monde. Tout commence à Paris, puis il part en montgolfière à Londres, en Hollande, à Moscou. Accident de montgolfière : le voici à l’hôpital, et c’est en petit avion qu’il décolle pour le Japon. Lorsque son avion est frappé par la foudre, il saute en parachute au-dessus de Sydney. Il en repart en voilier, navigue en Inde, devient alpiniste au Bhoutan, médite pendant un an sous un arbre, et repart, en avion de ligne cette fois, pour l’Egypte, la Grèce, l’Italie. En paquebot, il arrive au Brésil, en Amazonie. Avion de ligne à nouveau pour visiter New York, et retour en train chez lui, dans un Québec enneigé. Sur son fauteuil est ouvert le Voyage au centre de la terre

Les illustrations de Jean Claude Alphen nous conduisent dans un monde à la fois fantaisiste et réaliste. Fantaisiste par ses habitants, des animaux et non des hommes, lapins, bien sûr, mais, au fil des pages, on croisera bien d’autres espèces. Dans cet univers, on ne s’étonnera pas de voir dans un musée New Yorkais des carottes traitées à la Andy Warhol, ou le Christ du Corcovado avec de grandes oreilles… Fantaisie aussi dans les premiers moyens de transport aériens utilisés. Mais réalisme dans les emblèmes principaux des villes visitées, qui permettront à tout le moins au lecteur adulte de les identifier. On retrouve ainsi régulièrement des monuments (la Tour Eiffel, le Taj Mahal…), de la nourriture (fish and chips, donuts…), des éléments culturels (Tournesols de Van Gogh exposés en Hollande, momies en Egypte, ou  Lac des Cygnes sur la scène du Bolchoï). Alphonse Lapin se montre touriste parfait, curieux de tout, utilisant les moyens de transport locaux (carte du métro de Londres, tuk-tuk en Asie). Si les sports extrêmes ne lui font pas peur, il sait aussi passer un an dans un monastère bouddhiste à méditer. Lointain héritier des héros de Jules Verne, il ne se départit jamais de son élégance vestimentaire (pull rouge et pantalon bleu). Les illustrations, traitées à l’aquarelle et à l’encre de Chine, constituent un bel beau carnet de voyage, qu’il s’agisse de paysages urbains en double page ou de croquis liés au péripéties du voyage. Cela permet de jouer avec le rythme de lecture. Quant au retour à la maison il s’accompagne d’une certaine dépression. C’est l’hiver, les rues sont désertes, l’aventure est terminée… à moins que le livre de Jules Verne qui traine sur le fauteuil ne sonne comme l’annonce d’une nouvelle expédition !

Un tour du monde plein de couleurs, des péripéties nombreuses et variées, un bel album signé d’un auteur qui révèle une fois de plus son inventivité dans la façon de raconter des histoires et de conjuguer imaginaire et sens du réel comme une définition de l’enfance.

Mariedl. Une histoire gigantesque 

Mariedl. Une histoire gigantesque 
Laura Simonati
Versant Sud 2022

Gulliverte

Par Michel Driol

Basé sur une histoire vraie, celle de Maria Fassnauer, née dans le sud Tyrol en 1879, l’album raconte la vie d’une fille d’agriculteurs qui se met à grandir au point de devenir géante, de presque toucher le sommet des montagnes. Quelle place pour elle dans le village ? Lorsqu’arrive un directeur de cirque qui lui offre un pont d’or, ses parents, bien que pauvres, refusent, mais Mariedl s’enfuit et se retrouve exploitée avec d’autres êtres différents dont le public se moque. Mariedl et ses compagnons d’infortune parviennent à s’évader et Mariedl retrouve ses montagnes.

C’est un album singulier que celui-ci. D’abord par sa taille, un haut format portait, à l’image de son héroïne. Ensuite par le traitement graphique des textes, dès la page de titre. Rien n’est imprimé, normé, calibré. Tout est écrit à la main, le plus souvent en petites majuscules (à l’exception de certains g et d), avec des expressions soulignées : une graphie donc imparfaite, tout comme les illustrations. Elles sont traitées avec une certaine naïveté (au sens de peinture naïve), avec de larges aplats de couleurs et une certaine stylisation qui peut renvoyer à un art populaire, folklorique, dans la représentation des êtres et des choses. On n’est pas loin non plus de la commedia dell arte, dans la représentation de certains personnages grotesques, comme le directeur du cirque. Donc un album hors norme pour parler, à partir d’une histoire vraie, mais à hauteur d’enfant, de la différence et du rejet. A hauteur d’enfant car on suit Mariedl depuis son enfance, en épousant le plus souvent son point de vue, ses difficultés à accomplir des gestes habituels, et en montrant la façon dont elle est blessée par le regard des autres, l’exclusion, les moqueries liées à sa différence. Mais c’est aussi à l’exagération, autre dispositif narratif, qu’a recours l’album. Exagération dans la taille (qui fait de la géante un personnage quasi surnaturel), dans le nombre d’arbres à couper pour fabriquer son lit ou de moutons à tondre pour sa robe. On s’éloigne ainsi de ce que la réalité pourrait avoir de cruel pour toucher au mythe, à la légende. Pour autant, l’album n’édulcore rien de la méchanceté des hommes vis-à-vis de ce qui est différent : exclusion, curiosité malsaine, moquerie, exploitation. Il n’est que de voir cette longue théorie de spectateurs, longue file que le texte compare très explicitement à un gros serpent. Ce sont eux finalement les monstres, car l’album nous les montre, dans les gradins, dans un beau renversement, et nous laisse deviner, sans l’illustrer, la douleur des pauvres freaks exhibés par la cupidité d’un homme, montré lui  à côté d’une montagne d’or…

Un album étonnant, riche aussi bien par les thèmes qu’il développe que par les techniques destinées à les rendre sensibles. Il parvient à rendre extrêmement émouvant ce personnage de femme victime de sa grande taille, victime de n’être pas semblable aux autres, et dont la dernière page propose la vraie biographie illustrée d’une photographie en noir et blanc.

Le vieil Homme et les mouettes

Le vieil Homme et les mouettes
Rémi Courgeon – Rozenn Brécard
Seuil Jeunesse 2023

Martin, ou le souvenir d’enfance

Par Michel Driol

Enfant, le narrateur était fasciné par un pêcheur à pied, Martin Lenchanteur, suivi par une foule d’oiseaux de mer. Mais il n’osa jamais lui demander son secret. Devenu adulte, longtemps après la mort du mystérieux pêcheur, le narrateur rencontre son frère, qui lui explique tout.

Ce qui frappe d’abord dans l’écriture de cet album, c’est le ton de la confidence, peut-être autobiographique. Le narrateur, dont on découvre, en effet, à la fin, qu’il s’appelle Rémi, s’adresse à un lecteur pour partager avec lui le souvenir d’un homme qui l’a marqué enfant. Un original, solitaire, qui pêche et dont personne ne mange le fruit de la récolte. Un marginal, timide, vivant à l’écart, dont le nom sonne comme un paronyme de Merlin l’Enchanteur. Toute la première partie du récit le présente, épié par un gamin aux lunettes rouges, tantôt seul, tantôt au milieu d’une foule d’autres pêcheurs. C’est d’abord l’histoire d’un silence, d’une question non posée, de la fascination éprouvée par un enfant qui n’ose pas faire le premier pas et demander. Par crainte ? Par timidité ? Jusqu’à ce qu’il soit trop tard, et que l’homme meure. Sa longue silhouette s’est fondue dans les souvenirs flous d’une enfance qu’on croit avoir rêvée. Belle phrase que celle-ci, qui dit tout, avec poésie, avec simplicité,  du temps qui passe, de l’oubli, de la nostalgie de l’enfance. Cette phrase marque la fin de la première partie. Après une ellipse, on retrouve le narrateur adulte, confronté à un nouveau mystère. La cabane est ouverte, et habitée par un homme qui ressemble en tous points à Martin. Son frère, qui va, à son tour, raconter l’enfance de Martin et révéler la raison pour laquelle les mouettes le suivaient. Pourtant, lorsque le narrateur tente de faire la même chose, rien ne se passe, et il se trouve confronté au même mystère, au même secret, bien gardé par le Mont Saint Michel.

Sans doute cet album évoque-t-il deux enfances, celle du narrateur, puis celle de Martin. Pour autant, il évoque surtout le mystère de cette relation particulière aux oiseaux, relation dont on n’aura pas l’explication rationnelle car, en reproduisant les mêmes gestes, le narrateur n’arrive à rien.  C’est bien de là que provient la magie de l’album : il est des questions auxquelles on ne peut avoir de réponse. Cette magie, ce mystère sont renforcés par le décor féérique de la baie du Mont Saint Michel, magnifiquement représentée par Rozenn Brécard, dans des tons marron et bleu, laissant toute leur place au blanc et aux reflets. Ce qui frappe aussi dans cet album, c’est l’importance de la ligne horizontale qui sépare le ciel de la mer, ligne évoquée par la première phrase du texte, et presque toujours représentée dans les illustrations, comme une façon symbolique de séparer deux mondes, deux espaces que les oiseaux et Martin réunissent dans de superbes plans, comme une façon de montrer le statut à part de cet homme.

Un album plein de merveilleux pour évoquer le lien entre l’homme et les oiseaux, entre le naturel et le surnaturel, entre l’enfance et l’âge adulte,  en un lieu chargé d’histoire et de magie qu’est la baie du Mont Saint Michel, magnifiée ici tant par la poésie du texte que par la qualité des illustrations.

Le Jardin de Baba

Le Jardin de Baba
Jordan Scott  – Sydney Smith
Didier Jeunesse 2023

Une grand-mère polonaise au Canada

Par Michel Driol

Tous les matins, le père du narrateur le conduit chez sa grand-mère, où il prend son petit-déjeuner. Puis ils vont à l’école. Sur le chemin, la grand-mère ramasse des vers de terre que, le soir, à la sortie de l’école, elle met dans son jardin. Jusqu’au jour où à la place du cabanon de la grand-mère on construit un immeuble, jusqu’où jour où la grand-mère vient habiter chez le narrateur.

Sur un script universel fréquent en littérature de jeunesse, les deux auteurs signent ici une histoire touchante et douce. Touchante, parce qu’intime. Il s’agit de montrer l’amour d’une grand-mère pour son petit-fils, un amour qui ne passe pas par le langage (elle parle peu l’anglais, lui ne doit pas parler le polonais), mais par les gestes, les attentions, la complicité dans des rituels immuables qui se renversent à la fin, lorsque c’est le petit fils qui apporte le petit-déjeuner à sa grand-mère. Touchante ensuite par ce qu’elle inscrit cette histoire familiale dans une Histoire plus grande, celle de l’immigration de la Pologne au Canada, histoire suggérée plus que dite dans l’album. (Elle est explicitée dans la postface). Quelques photos en noir et blanc accrochées au mur, montrées par l’illustration qui représente aussi Baba, la grand-mère, coiffée d’un fichu, à la façon des babouchkas  des pays de l’Est de l’Europe. Un intérieur de cabanon où semble recréée une petite Pologne, avec ses conserves de cornichon et ses betteraves. C’est donc l’histoire d’un double exil, celui de Pologne d’abord, puis celui de la zone périurbaine où vit la grand-mère (un cabanon, derrière un terril de soufre, près de l’autoroute…) à l’appartement où elle perd ses repères. Elle que l’on voyait active dans toutes les illustrations est désormais montrée derrière une fenêtre ou dans son lit. Ce récit plein de pudeur est aussi un beau récit de transmission. Transmission de cet amour pour la nature (le narrateur plante des graines de tomates cerises et continue de ramasser des vers de terre). C’est un récit plein de douceur qui parle aussi de la perte de l’utopie de l’enfance, du temps où l’on croit que les choses sont immuables et vont durer éternellement.  Le présent d’habitude des premières pages, qui porte le récit des rites qui lient Baba et le narrateur, se termine brusquement par un imparfait, qui sonne comme un glas. C’était comme ça… Cette nostalgie, qui a peut-être ici quelque chose de slave, est l’un des charmes de cet album superbement illustré par les aquarelles lumineuses de Sydney Smith dont les cadrages savent saisir des instants particuliers, et magnifient une pluie qui semble assez omniprésente.

Un magnifique album, autobiographique, pour dire tout ce que l’auteur doit à sa grand-mère, et, de façon plus universelle, ce qui se transmet d’une génération à l’autre.

Une Toute Petite Seconde

Une Toute Petite Seconde
Rébecca Dautremer
Sarbacane, 2021

 

Des « Et si… » en écran géant

Par Anne-Marie Mercier

Après Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough et Midi Pile, Rébecca Dautremer poursuit son exploration du temps. Ici, ce n’est pas le temps d’une vie comme dans le premier, ou le temps d’un événement, de sa préparation et de son attente, comme dans le second, mais, comme le dit le titre, la simultanéité de toute sorte d’évènements, de pensées, d’émotions, de paroles et d’actes, tous plus ou moins liés, qui se déroulent en « une toute petite seconde ». Ce moment a son poids de tragédie : c’est celui qui causera l’accident de Jacominus, son héros.
Le décor de cet accident (une chute dans un escalier) se déploie de l’escalier à la maison et à celles qui l’environnent, à la rue, à la campagne, au port, au ciel… Cet élargissement se fait dans l’image avec un très grand format (31 x 42 cm) qui abrite un leporello géant (2 mètres) et propose une fresque sur laquelle on voit en action de nombreux personnages, des animaux divers, humanisés et vêtus comme Jacominus dans un style charmant et démodé et évoluant dans un décor un peu kitch. Sur l’envers de cette fresque colorée, on retrouve les contours crayonnés du même paysage et des mêmes personnages, avec des chiffres qui renvoient à un livret intérieur donnant l’histoire de chacun des personnages. Il y en a cent…
C’est tout un monde, une centaine d’histoires, comiques ou tragiques, amoureuses, familiales, scolaires, farceuses, toute la vie donc. Mais le tour de force supplémentaire réside dans l’entrelacs de toutes ces histoires qui  conduisent de manière plus ou moins directe à l’accident de Jacominus : un effet domino mis en images, qui évoque toutes les pensées obsédantes que l’on connait après un accident, tous les « et si » qui auraient pu empêcher cet événement d’arriver (comme dans le récent livre de Brigitte Giraud, Vivre vite).
C’est magnifique, extrêmement riche, et plein d’humanité.

 

 

 

Lili Bumblebee et l’étrange SOS

Lili Bumblebee et l’étrange SOS
Lisa Zordan
Sarbacane 2023

Sauve qui peut !

Par Michel Driol

Lili Bumblebee est-elle atteinte du syndrome de Diogène ? toujours est-il que chez elle c’est une accumulation d’objets hétéroclites qui forment des montagnes. Montagnes protectrices sans doute, puisque Lili a bien trop peur de sortir de chez elle et ne regarde l’extérieur que par une unique fenêtre encore accessible. Mais lorsqu’elle aperçoit, sur la plage, un capharnaüm surmonté d’un message, SOS, elle se saisit de son parapluie, et sort à sa rencontre. D’abord l’agitation de la ville, puis le silence de la forêt, et, grâce à un coup de vent, la plage où elle commence à libérer celui qui est prisonnier de ce bric-à-brac d’objets divers apportés par la marée.

Enfermée dans sa maison-monde, Lili souffre de la peur du dehors mais rêve d’aventure et de voyage au-delà de ses murs. Telle est sa situation paradoxale, rendue sensible à la fois par le texte, et ses énumérations d’objets divers, mais aussi par les illustrations qui montrent l’empilement, le chaos au milieu duquel se trouve l’héroïne aux yeux rêveurs. La sortie, traversée de l’immense labyrinthe, prend un autre aspect grâce à l’illustration. Deux pages, l’une à dominante rose, l’autre à dominante verte, un champ et un contre champ montrent le passage dans une sorte de grotte… à l’image d’une naissance, comme la sortie d’un ventre maternel protecteur – rose – vers un univers froid et hostile – verdâtre. Et, juste avant la porte, de multiples miroirs renvoient l’image difractée de l’héroïne, comme une façon de montrer l’omniprésence du moi dont il faudra sortir pour aller vers les autres. Voici un album dans lequel les illustrations ne se contentent pas d’une redondance du texte, mais lui donnent une autre dimension. Qu’est-ce qui attire Lili au dehors et lui permet de naitre au monde ? A la fois quelque chose qui ressemble à son univers (un assemblage d’objets de natures différentes) et l’interpelle – au sens propre – par cet étrange SOS. C’est un jeu avec le même et l’autre qui permettra à Lili de se libérer, de ne plus être la victime de ses obsessions (belle image finale du petit caillou rond dans sa main, chose qu’elle abhorrait le plus dans la première partie). L’album plein de poésie débute dans la solitude et l’enfermement pour la jeune héroïne qui possède deux qualités, la générosité et l’altruisme. Il se termine avec un message écologique : le vent et la marée ont charrié des tas de détritus, emprisonnant un être vivant. C’est à un double mouvement de libération que le lecteur assiste : celui du petit animal prisonnier, mais aussi celui de Lili qui découvre d’autres petits bonheurs : l’odeur salée de la mer, la douceur du sable chaud. En sauvant l’autre, Lili se sauve elle-même.

Un album porté par une écriture et une illustration qui jouent avec un imaginaire onirique pour nous parler de nous, de nos peurs d’aller vers les autres, de la nécessité de sortir de nos habitudes, pour nous épanouir et profiter des plaisirs simples que la nature peut offrir.

C’est quoi la sagesse, grand-père ?

C’est quoi la sagesse, grand-père ?
Jean Marie Robillard – Fabien Doulut
Utopique 2023

Légende d’automne

Par Michel Driol

Grand-Aigle et Petit Castor ont l’habitude de descendre ensemble en canoé la rivière, et de discuter. A la question de son petit-fils, c’est quoi la sagesse ?, le grand-père montre un chêne qui, après avoir été l’arbre le plus majestueux de la forêt, se contente d’abriter les écureuils. Le voyage continue jusqu’aux rives du lac Massawippi où le grand-père raconte la création des hommes par le Grand-Esprit. Source-Claire, Flamme-Pure, Douce-Brise, Rouge-Terre qui vont rencontrer quatre femmes, Fleur-qui-Sommeille, Cheveux-au-Vent, Fleur-de-Matin et Perle-de-Rosée. Des ancêtres pour qui tout est sacré, la terre, l’eau, le souffle du vent ou le battement de l’aile d’un papillon. Quatre fils du Grand-Esprit dont on se transmet l’histoire, de génération en génération.

A la question philosophique du titre, l’album répond avec poésie, de façon indirecte, par la métaphore et la légende au cours d’un voyage initiatique. Le Grand-Père parle par images, des images que Petit-Castor, représentant du lecteur, ne comprend pas forcément, ce que souligne le texte. « Je t’apprendrai à plonger tes racines d’homme au creux du ventre chaud de notre Terre-Mère et à y puiser la force qui te portera ». D’une certaine façon, tout est dit dans cette promesse du lien qui doit unir les hommes et la terre, de la façon dont la Terre est mère nourricière. La métaphore du vieux chêne vient donner une première approche de cette philosophie, que l’iconographie rend encore plus sensible. Un chêne grandiose, dont les branches déclinent les quatre saisons, dont les racines s’enfoncent profondément dans la terre, et qui protège les deux personnages. A la fois figure des racines nécessaires et de l’acceptation du temps qui passe, de l’automne à l’été. Métaphore que le petit fils explicite : Tu es un peu comme cet arbre. Vient ensuite le récit des origines, que le grand-père transmet à son petit-fils là où son propre grand père le lui a transmis, comme une façon d’enraciner son petit-fils dans une histoire qui les dépasse. Un récit des origines poétique, qui associe l’homme aux quatre éléments, le feu, l’air, l’eau et la terre, qui souligne l’importance de l’amour, et évoque le mythe d’une nature où vivaient en harmonie les hommes et les animaux. Au-delà de cette façon de célébrer l’union de l’homme et de la nature, voire du cosmos, d’un plaidoyer pour une écologie respectueuse du vivant, c’est la dimension de la transmission qui retient particulièrement notre attention. Transmission entre un grand-père et son petit-fils, c’est un lieu commun en littérature de jeunesse. Mais ici cette transmission trouve sa source dans les générations précédentes, et vise à faire de chacun le maillon d’une grande chaine qui commence à la création du monde. Cette transmission est aussi celle qui nous met, nous, occidentaux, à l’écoute des cultures et des sagesses amérindiennes, pour faire passer une sagesse venue du fond des temps à l’heure où les dérèglements climatiques et le culte de la vitesse, du nouveau, du moderne nous entrainent dans une course effrénée. Voilà un album qui nous dit de prendre le détour de la poésie, de la contemplation pour tenter de refaire un tout avec la nature qui, d’une certaine façon, fait corps avec celles et ceux qui nous ont précédés. Ce qui coule dans les arbres, ce n’est pas que de la sève, c’est le sang de nos ancêtres.

Si les contenus philosophiques sont peut-être un peu complexes pour des enfants, la poésie de l’album, la qualité de ses illustrations, avec ses dominantes de marron et d’ocre rendront sensible au plus grand nombre la question de notre rapport avec la nature : en sommes-nous une partie ou nous est-elle étrangère ? Comment peut-elle nous donner des leçons de sagesse et nous apprendre à mieux vivre ?

L’Ami du grenier

L’Ami du grenier
Mamiko Shiotani
La partie 2023

Le fantôme et la fillette

Par Michel Driol

Un petit fantôme, capable de changer de taille, un peu effrayé par le monde extérieur, vit tranquillement dans un grenier. Lorsque la petite fille de la maison vient explorer le grenier, il veut l’effrayer pour la faire partir. Sans résultat. Il décide alors de se glisser dans la chambre de la fillette, en pleine nuit. Mais la fillette, pas effrayée pour deux sous, lui propose de venir jouer avec elle le lendemain.

Belle histoire d’amitié entre deux personnages que tout oppose : un fantôme et une vivante, l’un peureux et l’autre intrépide, un garçon (à en croire les déterminants) et une fillette. C’est d’abord un album à regarder pour la magie de ses illustrations au fusain, dans des dominantes sombres, une ambiance de grenier mystérieux et un fantôme tantôt blanc, tantôt transparent. C’est tout l’univers du grenier qui est dessiné, grains de poussière et rais de lumière, avec ses objets abandonnés, des valises, un cheval de bois… abandonnés comme ce fantôme qui se trouve bien parmi eux, qui ne rencontre de couleurs qu’à l’extérieur, les couleurs bleu sombre de la nuit étoilée. Lorsque parait la fillette arrivent d’autres couleurs, couleurs de ses différents vêtements, au fil des pages, au fil des jours. Du bleu, du jaune, du rouge. Rien que ce procédé graphique illustre à merveille la façon dont l’univers du fantôme est perturbé. Ajoutons à cela la représentation de ce fantôme qui en fait un personnage sympathique, tout en rondeurs et en courbes, comme l’avatar d’un Barbapapa dont le rose aurait disparu. Du fantôme on retiendra d’abord les deux grands yeux blancs ouverts sur le monde, comme disant l’attente de quelque chose, d’un ou d’une autre. Ces grands yeux sont aussi ceux de la fillette, et, de prime abord, on se dit que ces deux là sont faits pour s’entendre. C’est aussi la variété des cadrages qui contribue à donner vie à cette histoire : plongées, contreplongées, gros plans, ou encore la façon dont le fantôme s’inscrit dans un autre rond, celui du hublot de son grenier, comme un ventre protecteur ?

Cette histoire d’amitié est aussi une histoire de territoires. Le grenier et la chambre, deux espaces sentis comme privés qui sont envahis par l’autre. Ce que le fantôme ressent comme une intrusion, ce que la fillette ressent comme un atout. D’où l’étrange négociation finale : la fillette renonce à aller au grenier si le fantôme vient jouer dans sa chambre. Ce serait plus drôle de jouer à cachecache au grenier, pense finalement le fantôme, qui serait alors prêt à accepter l’étrangère chez lui.

Le texte, traduit du japonais par Alice Hureau, épouse le point de vue du fantôme, ses pensées, ses sentiments, dans une langue simple qui fait la part belle au monologue intérieur du fantôme… comme une façon de suggérer qu’il n’a personne avec qui parler.

Cet album qui s’inscrit dans les récits de fantômes japonais, n’a rien de sombre ou de terrifiant. Lumineux, il raconte la rencontre et l’amitié naissante dans une maison représentée avec une foule de détails pittoresques.