Antigone

Antigone
Yann Liotard, Marie-Claire Redon
La Ville brûle, 2017

Celle qui a dit non

Par Anne-Marie Mercier

« Il était une fois dans un pays lointain, une jeune fille. Elle s’appelait Antigone.

C’était une fille qui ne se laissait pas faire.
Elle osait, dans un monde d’hommes,
être elle-même et marcher le front haut.
Elle avait le courage de penser,
le verbe qui mord, la beauté rebelle. »

Enfin, elle était une jeune fille comme les autres, « sauf qu’elle était princesse. Une princesse compliquée née dans une famille compliquée. Une princesse maudite qui vécut malheureuse et n’eut jamais d’enfant. »

Ainsi, l’auteur du texte, Yann Liotard, professeur de lettres classique qui connait les dififcultés des élèves pour aborder ce mythe, choisit d’entrer dans le mythe par la voie du conte, et la révolte du personnage par son actualisation (ici, féministe). La tragédie revient avec l’évocation du destin familial, et l’enchainement inexorable des événements, de l’abandon d’Œdipe par ses parents au meurtre de Laïos, son père, à son mariage avec sa mère Jocaste et la naissance de la fratrie maudite – à laquelle appartient Antigone. On la voit guidant Œdipe aveugle hors de la ville, puis tentant d’offrir une sépulture à son frère, mort en affrontant son autre frère, on assiste à sa condamnation, au suicide de Hémon, etc.
Le chœur accompagne ces événements ; il est composé de quatre à cinq rats des champs,  justes crayonnés sur fond rouge; ils portent une parole de commentaire, ou d’apitoiement. Les dessins de Marie-Claire Redon (dont c’est le premier ouvrage) font alterner l’histoire d’Antigone (en crayonnés ou en aplats de sombre indigo) avec les pages rouges dédiées au chœur. Ils donnent une touche fantastique à cette histoire : Antigone a une apparence de frêle jeune fille, hors les petites oreilles de chat qui émergent de sa chevelure, les corbeaux, les rats et la mort sont partout (celle-ci est représentée par des poupées qui jonchent le sol), et le pouvoir de Créon apparait sous une forme monstrueuse.

Le chœur livre la morale de l’histoire : « Il en faut des pas pour être soi. Pas fermer les yeux. Pas faiblir. Pas se sauver. Pas trahir. Pas plier. De petits pas en petits pas, Antigone sait pourquoi. Pourquoi elle a vécu et pourquoi elle s’est battue. » Voilà Antigone ramenée à son nom, celui de celle qui dit « non ». Cette version moderne offre aux adolescents une figure qui leur ressemble et des problématiques qui leur sont familières, dans un superbe album, poétique et tragique.

 

Le mystère de la basquette bleue

Le mystère de la basquette bleue
André Bouchard
Seuil Jeunesse

Une enquête sans fin…

Par Michel Driol

Lorsqu’Adèle, Hortense, Paul, Camille et Hugo découvrent sur un trottoir une basquette bleue, ils veulent en percer le mystère : comment est-elle arrivée là ? A qui peut-elle bien appartenir ? Et chacun y va de son hypothèse : à un homme mangé par un tyrannosaure, à un bébé géant ayant perdu sa chaussure… On le voit, ces hypothèses, qu’on laissera ici au lecteur le plaisir de découvrir dans leur intégralité, emportent dans un imaginaire de plus en plus éloigné de la vraisemblance, jusqu’à l’heure du gouter qui laisse le mystère irrésolu… Sauf que l’auteur y va de son hypothèse, tout aussi fantastique que celle de ses personnages, avant de faire appel à ses lecteurs pour lui envoyer leur solution à ce mystère.

De façon classique, l’album confronte un texte, page de gauche, à une illustration, page de droite. Celle-ci reprend, pour l’essentiel, le même décor urbain. Un trottoir noir, une basquette bleue, des enfants colorés, et un arrière-plan traité dans les gris : la fenêtre et la porte cochère d’un immeuble, numéro 21. Seules variations : la présence ou non des enfants, la représentation de la cause de la présence de la chaussure, et un chat roux derrière la fenêtre. Ce dernier assiste à tout, faisant le dos rond par le tyrannosaure, témoin muet mais expressif, qui s’en va en même temps que les enfants. Quelques illustrations sortent de ce cadre et entraient le lecteur dans l’imaginaire débridé des enfants.

Le texte, très vivant, fait la part belle au dialogue entre les enfants, qu’une autre illustration très expressive représente en bas de page de gauche. Cet album se présente donc comme un jeu incluant l’auteur, qui devient personnage de son livre : comment, à partir d’un fait banal, l’imagination peut se mettre en route et proposer des explications à la fois pleinement logiques et irrationnelles, entrainer dans une espèce de surenchère verbale jouissive pour le plus grand plaisir du lecteur. On peut aussi y voir une certaine conception de la littérature ou de l’art : à partir d’un fait réel, conduire le lecteur dans un autre univers surprenant, émerveillant, poétique et drôle, où tout peut arriver. Autre façon de dire le pouvoir de l’imagination et du récit pour nous divertir dans un mouvement sans fin qui entraine aussi le lecteur.

Un bel album sur l’enfance, l’amitié, et le pouvoir du langage et de l’imagination.

Louyétu ?

Louyétu ?
Geoffroy de Pennart
Ecole des loisirs – kaléidoscope- 2019

Thème et variations…

Par Michel Driol

Prenez une chanson connue – Promenons-nous dans les bois… et ajoutez lui l’univers de Geoffroy de Pennart : son loup, Igor, ses personnages fétiches, Monsieur Lapin, les trois petits cochons,  la chèvre et les 7 chevreaux, et, bien sûr Chapeau rond rouge… et opérez juste une inversion : au lieu de s’habiller, le loup se déshabille… et se met au lit, en caleçon et tricot de corps… pour le plus grand plaisir de tous ceux qui ont peur d’Igor et peuvent en profiter pour jouer à leur aise.

Album en randonnée, comme la chanson, qui permet de faire intervenir chacun des personnages effrayés par Igor à tour de rôle, répétant le refrain qui donne son titre à l’ouvrage, en alternance avec les doubles pages où Igor enlève des vêtements dont les noms riment en « on » jusqu’à ce qu’il se glisse sous l’édredon…

Album cartonné, aux images simples et lisibles, au texte répétitif facilement compréhensible, Louyétu ? constitue un bel exemple d’intertextualité pour les tout-petits. Jeu avec ses albums précédents, jeu avec une chanson enfantine connue, il illustre une certaine conception de l’enfance et de la littérature : la dimension ludique, le plaisir de la reconnaissance et de la transformation, et le plaisir de vaincre ses peurs dans un rire libérateur… Ou une invitation à profiter des moments de calme. Pendant que le chat n’est pas là, les souris dansent… Jouons tant que le loup n’est pas là !

Camping sauvage

Camping sauvage
Julia Woignier
Seuil jeunesse, 2019

Jeux et couleurs d’été

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir l’univers particulier de Julia Woignier  (auteure de La Clé chez Memo, en 2016). Comme dans cet album, plusieurs animaux font une « expérience », au sens le plus noble d’expérimentation, de découverte, de présence au monde et de relation à l’autre.  Au premier jour de l’été, un sanglier, une belette, un chat, un ou deux lapins, un écureuil, un renard, et d’autres… partent faire une randonnée en montagne. Marche fatigante et belle, pique-nique au sommet, installation de la tente dans un lieu enchanteur ; les amis ne voient pas les taches colorées qui signalent un animal bizarre, un peu… sauvage, qui les épie. La pluie qui inonde la vallée et les fait se réfugier dans l’arbre provoque leur rencontre avec le « fauve ».
Suit un temps de jeux dans ce nouveau monde lacustre où il est plus question de naviguer d’île en île, jouer, de dormir dans les branchages ou dans des hamacs suspendus à l’arbre, que sous la tente: c’est bien du camping très « sauvage ». Les formes ébauchées, les contrastes de couleurs, les belles aquarelles, font du graphisme en apparence simple et enfantin un support très riche et joyeux pour une belle escapade qui s’attache aux plaisirs de camarades en liberté.

Mes Petites Roues

Mes Petites Roues
Sébastien Pelon
Flammarion, Père castor, 2017

Sans les roues !

Par Anne-Marie Mercier

Que de douceur et de pertinence dans cet album tout en blancs et gris ! Quelques touches de rouge fluo tirant sur le rose le « réveillent », signalant l’irruption de l’étrange et de la fantaisie dans une situation bien quotidienne : un enfant part sur son vélo avec des « petites roues » qui l’équilibrent. Un personnage étrange, une sorte de nuage coiffé d’un bonnet rouge fluo surgit, l’accompagne, mange ses roues et l’aide dans ce nouvel exercice d’équilibre et d’indépendance.
Une étape importante pour l’enfant est ici décrite sous tous ses aspects : appréhension, chutes, redémarrages, et soudain, le miracle…

Où tu lis, toi ?

Où tu lis, toi ?
Cécile Bergame – illustrations Magali Dulain
Didier Jeunesse 2019

Lieux de lecture…

Par Michel Driol

Voici un album qui se présente comme un inventaire des lieux où un enfant peut lire, lieux improbables, lieux secrets, lieux mystérieux, avant de se terminer par la question qui donne aussi son titre à l’ouvrage.  La mise en page est toujours la même : page de gauche, un groupe nominal précisant le lieu, page de droite, une illustration pleine page montrant l’enfant avec un livre.

Le texte inclut une forte dimension poétique, comme si l’imaginaire propre au livre rejaillissait sur les lieux où l’on lit. Ainsi l’escalier est sans fin, le linge à repasser forme des collines et des vallées, et l’arbre a des bras… Cette poésie des lieux est vue à taille d’enfant : la cabane en bois a oublié de grandir… Métaphores et comparaisons transfigurent l’univers familier, pour lui donner une autre dimension – parfois paradoxale –  à laquelle la lecture permet d’accéder. Cet inventaire poétique, qui unit l’intérieur et l’extérieur, l’ouvert et le fermé, ouvre un vaste champ de possibles où l’on ne retrouve ni la table, ni le bureau de l’écolier, ni le lit de l’enfant…

Les illustrations prolongent le texte dans sa dimension fantastique : ainsi les yeux des personnages photographiés regardent-ils tous l’enfant lecteur, ainsi un vrai lion de mousse occupe-t-il la baignoire à pattes de lion apprivoisé… On pourra aussi parcourir les illustrations à la recherche des livres évoqués : albums, bandes dessinées, classiques de la  jeunesse. Comme un fil rouge, le chien, animal familier, accompagne, à la fois complice et libre, mais non lecteur…

Un album libérateur, qui insiste sur la liberté du lecteur, la diversité des pratiques de lecture, et qui dit à quel point les livres sont indispensables pour changer notre vision du monde.

La fois où Mémé a vaincu un taureau!

La fois où Mémé a vaincu un taureau!
Vincent Cuvellier, Marion Piffaretti (ill.)
Nathan, 2019

Ma mémé, quand elle était petite, c’était pas encore ma mémé

Par Christine Moulin

Comme son nom ne l’indique pas, Mémé est une petite fille, ou plutôt, le narrateur a choisi de raconter un épisode de la jeunesse de sa grand-mère (un autre épisode a été publié, La fois où Mémé a tapé un clown: nous assistons manifestement à la naissance d’une série). Il s’agit de la confrontation avec un terrible taureau, Angelo. Confrontation assez drôle, qui permet à la petite fille de montrer un courage et une ingéniosité au moins égales à celles de son petit copain Mimile, mais qui pourraient fâcher les détracteurs des corridas…

L’argument est assez mince mais il est relayé par des illustrations faussement naïves que l’on pourrait qualifier de « rigolotes » (la galerie des vaches est savoureuse). Le style est une transcription de l’oral: ce qui en fait le charme pour certains peut en agacer d’autres, ou les inquiéter (cela n’aide pas à faire la distinction avec l’écrit mais ne peut-on parfois s’autoriser un récit très gentiment transgressif?).

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas mort de taureau.

Eternité. Demain, tous immortels ?

Eternité. Demain, tous immortels ?
Philippe Nessmann et Léonard Dupond

De la Martinière, 2018

Forever young

Par Matthieu Freyheit

Une idée reçue laisse entendre que la littérature de jeunesse se refuse aux sujet difficiles, et en particulier la mort, alors même que celle-ci figure au rang des motifs incontournables des récits d’aventures, d’initiation, ou bien entendu des contes. Et si le panorama a pu connaître un phénomène d’édulcoration, le retour des coups durs et des coups du sort est maintenant acté par une production largement affranchie d’un certain nombre de pudeurs – qui, par ailleurs, sont loin d’avoir été son privilège. La mort, puisque c’est de cela qu’il s’agit, s’est tant et si bien installée dans l’imaginaire des publications de la jeunesse qu’elle est désormais traitée frontalement, dans la lignée des grands thèmes philosophiques dont les auteurs cherchent à s’emparer pour leur trouver un langage adéquat. Le présent ouvrage s’inscrit dans cette perspective en proposant une réflexion, plus contemporaine, sur la « mort de la mort », selon l’expression fameuse de Laurent Alexandre. Car au panthéon des rêves humains, l’immortalité figure en bonne position, ce qui suppose, comme l’annonce cet album, une spécificité humaine : la conscience du temps, et celle de la finitude.

Dans une approche tour à tour diachronique et synchronique, Eternité retrace le parcours de cette rêverie singulière qui met en jeu l’évolution de notre rapport au temps, mais également celle de notre compréhension de la vie, du vivant, et de leur opposition à la mort ainsi que de leur complémentarité avec celle-ci. La mort apparaît à ce titre, par la quête de son dépassement, aussi bien comme le support de pratiques à expliciter (la momification), de phénomènes à observer et à explorer (diversité de la chronobiologie des formes du vivants), de lecture des phénomènes de grande échelle (relativisme temporel par élargissement à l’échelle de l’évolution, prise en compte des extinctions de masse, etc.), de figures imaginaires dont nous sommes devenus familiers (le zombie, entre autres), ou de stratégies de résistance par continuation de soi (« survivre par son œuvre »).

Il s’agit donc, avant tout, de comprendre comment la vie et la mort constituent des principes structurants de notre organisation individuelle et collective, qu’il s’agisse de la compréhension de notre environnement ou de nos pratiques sociales et interpersonnelles, de notre propension à rêver et à désirer, et peut-être aussi de notre capacité à créer. Faut-il voir alors dans l’abolition de la mort le démantèlement de ces structures mentales individuelles et collectives ?

C’est nourri de ce questionnement sous-jacent que progresse Eternité pour mettre ensuite en avant les modalités pratiques du recul de la mort : qu’est-ce que vieillir, et comment évolue la perception du vieillissement ? La nature, qui semble induire le vieillissement, peut-elle paradoxalement nous aider à échapper aux effets du temps (biomimétisme) ? Quels usages faire des nouvelles technologies, dans un contexte de popularisation des rêves transhumanistes ? Et, bien sûr : comment penser l’éthique de l’immortalité ? Car le propos est aussi de distinguer ce qui peut être fait de ce qui doit être fait. De rappeler, en somme, les dangers de ce que Günther Anders appelait la « valeur obligeante » des technologies, dont il tirait, en 1977, la conclusion morale suivante : « La tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. » Et peut-être, pour ce faire, de produire et de trouver les outils nécessaires à la compréhension des phénomènes auxquels il donne naissance. En ne cédant pas à la panique mais en traitant l’inquiétude, qui est absence de repos, par le savoir autant que par l’esthétique, par le réalisme autant que par le fabuleux, par l’organique autant que par le technique, par le passé autant que par le présent et l’avenir, et bien sûr par le sérieux autant que par le ludique, Eternité. Demain, tous immortels ? est l’un de ces prodigieux outils, assurément.

 

 

 

Il va pleuvoir

Il va pleuvoir
Anne Herbauts
Casterman (« les Albums »), 2018

Au fil des eaux

Par Anne-Marie Mercier

L’attente de la pluie : une crainte, crainte d’orage et d’inondation, de projets « à l’eau » comme d’un pique-nique gâché… ou espoir, devant la végétation qui souffre, la température qui monte, les nuits étouffantes de canicule. On ne sait dans quel état d’esprit sont les adultes qui disent « Il va pleuvoir », mais on sait que les deux héros, de petits hérissons nommés Nour et Nils, ne s’en soucient guère ; mais ils constatent qu’on ne s’occupe pas d’eux ; ils contemplent le ruisseau, jouent avec leurs reflets, puis décident de partir, «avant la pluie», avant d’être enfermés par elle, car c’est bien de cela qu’elle menace les enfants. Ils descendent la rivière, abordent la forêt sous l’orage, qui ressemble un peu à celle de leur livre préféré, Pierre et le loup. Ils s’y font une cabane, s’endorment.

Tout cela est très paisible et rafraichissant. Les doubles pages de rivière et de nuages déroulent de belles aquarelles bleues et vertes, d’autres y ajoutent des crayonnés sur fond blanc, des papiers découpés, des effets de vitraux. Le texte répétitif, qui reprend la formule du titre comme un leitmotiv, s’enrichit et enfle avec la rivière, développant la poésie du bois et de la nuit. L’image de la dernière double page déplie tout le chemin parcouru, comme le message envoyé par les deux petits aux grands :

« Tout va bien, on est sur une colline dans un abri de bois. On voit les montagnes au loin. Il a plu. Le même ruisseau court entre nous ».

Cette belle rêverie est aussi un récit d’exploration et d’indépendance.

Le caméléon qui se trouvait moche

Le caméléon qui se trouvait  moche
Souleymane Mbodj, Ill. Magali Attiogbe
Les éditions des éléphants, 2019

 S’accepter   et s’aimer

Par Maryse Vuillermet

 Magnifique album !
Des illustrations somptueuses de couleurs, de vie, d’exotisme, des animaux pleins de personnalité et de beauté.
Le scénario est positif et entraînant, c’est une initiation, une quête de soi: un caméléon se trouvait moche et enviait les autres animaux qui, tous avaient des qualités et lui, que des défauts.  La sorcière lui montre  sa différence, ses atouts et finalement il s’accepte tel qu’il est,  comprend sa différence et donc sa richesse.