Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Un été pour respirer

Un été pour respirer
Katie Idle
Seuil, 2026

Une bande de jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Ils ont autour de 17 ou 18 ans, et sont à la frontière entre l’adolescence et l’âge adulte. L’année suivante, certains iront à l’université, d’autres pas.
Parmi eux, il y a un couple sans arrêt entre la rupture et la réconciliation, un beau jeune homme, homo qui cherche le grand amour sans le trouver (cela semble être une fatalité en littérature pour adolescent, il faut toujours que les homos soient malheureux). Il y a Hettie, qui rêve de devenir actrice, alors que ses parents espèrent qu’elle fera du droit comme eux (un écho au cercle des poètes disparus?) et puis enfin, et surtout, il y a Adam, toujours accompagné par sa petite sœur, dont il s’occupe avec beaucoup d’amour.
Adam leur cache quelque chose, tout en faisant semblant de n’avoir aucun secret pour ses amis. Ce secret que le lecteur comprend assez vite, grâce à de nombreux retours en arrière, c’est l’alcoolisme et la violence du père, effondré depuis la mort de sa femme. Il ne s’en remet pas et tourne sa rage contre son fils.
Il a un autre secret, c’est son amour pour Hettie, à qui il n’ose pas en parler, celle-ci, insistant sur le fait qu’ils sont amis, grands amis et c’est tout.
Le cœur du roman se passe pendant une semaine lors de laquelle tous les amis sont réunis dans une maison au bord de la mer. Cette semaine de suspens à pour but principal d’essayer de faire parler Adam et de l’aider à régler ses problèmes.
Il y a beaucoup de dialogues, souvent blagueurs, une ambiance de soirée pyjama prolongée, peu d’évènements. Les lecteurs qui cherchent des rebondissements en seront pour leurs frais. D’autres pourront sans doute apprécier cette espèce de sitcom sentimental et social.

Mes rêves au grand galop – Saison 2

Mes rêves au grand galop – Saison 2
Didier Jean & Zad
Utopique 2026

Cheval, couture , collège et harcèlement

Par Michel Driol

Inès, élève de 3ème, paralysée, est férue d’équitation. Elle est amoureuse de Sébastien, et délaisse peu à peu son amie d’enfance, Sasha. Cette dernière, qui adore coudre, est remarquée par une nouvelle élève, Mila, qui accepte de lui servir de mannequin dans des vidéos. Mais un jour tout change. Mila se désintéresse de Sasha qui doit affronter moqueries, brimades et petites agressions au point de tenter de se suicider. Inès et Sébastien tentent de comprendre ce qui s’est passé.

Ce roman est le second tome d’une série, dont le premier opus est brièvement raconté au début, afin de ne perdre aucun lecteur. Ajoutons une table des personnages pour aider à la compréhension du récit, polyphonique, car pris en charge, en alternance, par Inès, Sébastien et Sasha. L’intrigue prend du temps à se mettre en place, le début du roman étant consacré aux activités normales des trois adolescents, et à la joie de Sasha d’être repérée et admise chez elle par Mila, expansive, riche, populaire malgré son arrivée récente dans le collège. Puis différents indices conduisent le lecteur à s’interroger sur ce personnage de Mila, son comportement à l’égard de Sasha, lorsqu’elle la prend en photo nue, à l’égard de Sébastien, lorsqu’elle lui commande son portrait qu’elle paie chèrement. Le drame se noue donc petit à petit, dans une temporalité longue, sans qu’on comprenne vraiment les éléments déclencheurs, les raisons du harcèlement de Sasha. Ce dernier est particulièrement bien décrit, aussi bien dans les faits que dans les conséquences psychologiques sur la jeune fille, harcèlement à la fois physique et cyber harcèlement.

La polyphonie permet d’avoir les points de vue des trois principaux protagonistes, de montrer comment se tissent ou se détissent les liens entre eux dans ce récit à trois voix qui fait la part belle aux personnages secondaires, positifs pour la plupart comme les parents de trois adolescents, travailleurs, attentionnés, s’aidant les uns les autres.

Reste bien sûr la question des motivations de Mila, qui sont traitées avec soin par les deux auteurs. Elle s’exprime, dans une lettre de demande de pardon, et évoque aussi ce qui lui est arrivé dans un autre collège. Les auteurs font ainsi du harcèlement une spirale dont il est difficile de se débarrasser.  Mais aussi sans doute dans un roman pour la jeunesse il est difficile de construire des personnages d’ados totalement négatifs… Toujours est-il qu’après le drame évité de justesse, les personnages retrouvent une sorte de calme, de sérénité pour pouvoir affronter l’avenir. En cela le roman est bien porteur de valeurs humanistes.

Un roman adolescent qui aborde les questions du harcèlement scolaire et du cyber harcèlement, à travers 3 voix bien identifiées, et qui se termine en donnant les numéros de téléphone utiles pour venir en aide aux mineurs en danger.

La Team

La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026

Une place dans le monde

Par Michel Driol

Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.

Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des  ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame.  La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…

Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes

Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.

Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée
Eva Grynszpan – Emilie Sandoval
Nathan 2026

Horrible maitresse !

Par Michel Driol

On découvre Eva et sa copine cachées dans une armoire. Qu’y font-elles ? Lorsqu’arrive Marche-ou-Crève, leur maitresse, elles gigotent un peu trop, et l’armoire se reverse pour l’écrabouiller. Après ce prologue, un retour en arrière reprend l’histoire dans sa chronologie, montrant en quoi les enfants regrettent le maitre qu’ils avaient l’année précédente, et illustrant les multiples ruses des élèves pour se débarrasser ce cette insupportable maitresse, ruses toutes plus désopilantes les unes que les autres.

Pris en charge par Eva, qui n’entend pas céder son rôle de narratrice à une de ses camarades, le roman relate une tranche de vie scolaire et explore les relations entre une maitresse et des élèves. Et la nouvelle maitresse, surnommée Marche-ou-crève, offre un des types d’enseignants peu fréquents en littérature pour la jeunesse, et, on l’espère, dans la vraie vie. Classant dès le départ les enfants en fonction des professions et des revenus des parents, elle entend les destiner, dès l’enfance, à un déterminisme social. Revêche, peu souriante, elle impose des règles strictes et interdit toute fantaisie. Contraste assuré avec l’enseignant de l’année précédente. On comprend donc la rébellion des élèves, qui découvrent que les adultes de l’école ne leur sont d’aucun secours, et sont pleins d’égards pour la nouvelle maitresse. Clin d’œil de l’autrice, quand on découvre qu’elle est la femme du recteur !

Le roman vaut aussi par le regard que jettent ces grandes de CE sur les petits du CP, sur les adultes qui les entourent, sur leur esprit d’initiative, leur espièglerie toute enfantine qui les entrainent dans des situations bien cocasses, dans un humour bien décalé.

Au vu du titre, on peut s’attendre à ce qu’Eva devienne une héroïne récurrente, pour notre plus grand plaisir

7, rue Mirabelle

7, rue Mirabelle
Vincent Cuvellier, François Maumont (ill.)
Gallimard, jeunesse (giboulées), 2026

La Cosette des boutiquiers

Par Anne-Marie Mercier

Dédié à « tous les adultes qui tiennent debout » ce petit roman comporte de beaux portraits de personnages adultes. Ils ne sont pas idéalisés, au contraire : ils ont des peurs, des manies, des mesquineries, des ridicules, comme tout le monde. Mais quand il faut faire face, ils sont là. Les illustrations, et particulièrement celle de la première de couverture, sont fidèles à ce ton mi attendri, mi humoristique.
Personnages ordinaires, ils sont les commerçants de la rue Mirabelle, une jolie rue tranquille de Paris, un peu avant la révolution de 1848. Pour que l’histoire commence, il faut un peu d’histoire avec un grand H et aussi un peu de roman et de mystère. Un huitième personnage (comme dans Les Trois Mousquetaires, il y en a un de plus, le plus important), Alcide, le vendeur de livres d’occasion. Sa boutique a une allure inquiétante. Il n’a pas d’âge et il connaît bien des secrets sur le passé et même l’avenir. Il fait d’ailleurs un peu peur à tous les autres commerçants.
C’est lui qui devinera le mystère lié à l’abandon d’un bébé dans cette rue, et c’est lui qui parviendra à manipuler ses voisins, sans qu’ils en aient la moindre idée, pour leur faire adopter et protéger à tour de rôle cet enfant qu’ils ont trouvée au coin de leur rue. D’après le pacte qui les lie dès ce premier jour, la petite fille, que le groupe décide d’appeler Mirabelle (comme leur rue), sera confiée à chacun d’entre eux pendant un an. Après quoi elle passera chez le voisin et enfin, à sa septième année elle sera confiée à Alcide qui la réclame pour les sept années suivantes. Cela ressemble à une malédiction de conte de fées, mais c’est plutôt une bénédiction.
Ainsi, d’abord accueillie par le crémier (parce qu’il a du lait, et que c’est bon pour les bébés…,), puis par le pharmacien, persuadé qu’avec des vitamines, un enfant ne peut que croître et se mettre à marcher très vite, puis par le marchand de fruits et légumes, puis par le boulanger, puis par le boucher, puis par le poissonnier, puis par la mercière acariâtre, Mirabelle se réjouit de tout, et fait le bonheur de tous. Cela ne va pas sans péripéties : le crémier se rend vite compte que le lait de vache ne convient pas à un nouveau-né, le pharmacien doit renoncer à ses vitamines pour apprendre à cuisiner et à sourire, le marchand de fruits et légumes meurt prématurément, le boulanger a perdu sa femme sans même s’en rendre compte, etc. etc. Malgré toutes ces catastrophes, tout se résout, souvent avec l’aide d’Alcide qui agit secrètement.
Après une première moitié légère, le roman imite les romans populaires noirs du XIXe siècle : on trouve un sinistre aristocrate, des assassins, un complot… L’univers des Misérables sert de toile de fond à l’histoire, avec la description de Paris, des barricades et la solidarité des petites gens. La petite Mirabelle est une nouvelle Cosette qui aurait-eu une enfance heureuse. Mais on découvre qu’elle est plutôt une riche héritière poursuivie par de sombres assassins. Le roman n’est que le premier d’une série ; c’est un roman feuilleton, comme au XIXe siècle.
Tout cela est raconté avec beaucoup d’humour et de gaîté.

 

 

 

L’été où j’ai (enfin) eu chaud

L’été où j’ai (enfin) eu chaud
Hervé Giraud – Illustrations d’Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

L’enfant et l’oiseau abandonnés

Par Michel Driol

Noah a été abandonné à la naissance. Il vit en foyer, sauf pendant les vacances d’hiver et d’été où il est placé chez Solange et Fulbert. L’une est institutrice à la retraite, l’autre travaille encore. Un jour, Noah trouve un jeune coucou tombé du nid, et il décide de s’occuper de lui, de lui faire une place dans son petit village pour les bêtes. Entre la mare que la canicule assèche, les histoires qu’ils se racontent le soir, Solange, Fulbert et lui, et le tipi refuge, Noah, qui a toujours froid, parvient ainsi à remplir la promesse du titre, et à se réchauffer le corps et le cœur.

Ce roman est la chronique d’un été conduite par Noah, le narrateur. On apprécie sa syntaxe parfois hasardeuse, ses réflexions d’enfant malmené par l’existence, à la fois pleines de naïveté, de questionnements sur la vie, sur le fait de prendre soin des autres, dans une langue évocatrice de l’enfance.  La question du langage occupe une grande place dans le roman, à la fois dans la façon qu’à Noah de nommer les choses (un foyer, c’est pour les gens qui n’ont pas de famille) ou dans celle de Fulbert et Solange de masquer leurs sentiments par de l’humour ou des métaphores.

C’est un roman sans misérabilisme sur le manque, manque de famille pour Noah, manque de lieu à lui, manque d’enfants pour Solange et Fulbert, et sur les façons de combler ces manques (en adoptant des animaux, en s’intéressant avec amour et bienveillance à ce petit bout d’homme, si maigre qu’il n’a que la peau sur les os). Des personnages attachants, l’un par son regard sur le monde par lequel l’auteur fait bien ressentir sa profonde solitude, les autres par le soutien qu’ils savent lui apporter, en se tenant dans leur rôle difficile de famille d’accueil, en maintenant la distance nécessaire tout en montrant leur profonde affection à l’égard de cet enfant qu’il regardent grandir, aller de plus en plus loin dans le jardin, qu’ils accompagnent.

 C’est la question des racines pour un déraciné que pose aussi ce roman. Ses racines, ce lieu d’où on part pour y revenir, c’est bien le jardin de Solange et Fulbert,  et non le foyer où d’autres ont dormi dans le même lit que lui. Avec subtilité, le roman dit ce besoin de se sentir de quelque part, d’avoir un espace à soi, pour pouvoir, comme les oiseaux, quitter le nid.

Les illustrations aquarellées d’Aurélie Castex magnifient ce jardin, terrain d’aventure pour Noah, peuplé des nombreuses bestioles dont il prend soin. Elles sont pleines de vie et de gaité, avec ce qu’il faut de spontanéité et de naïveté pour être en parfaite harmonie avec les qualités du texte.

Un roman à la fois drôle et touchant, par la grâce de son jeune narrateur, un personnage émouvant et tendre, un roman qui aborde un thème cher à son auteur, celui de la protection de l’enfance, un roman qui montre comment peut se créer une atmosphère faite d’écoute, de respect, de chaleur. Il y a de nombreuses façons de faire famille. Ce roman en expose une bien belle…

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !
Rodolphe Guerra, Léa Louis (ill.)
Éditions courtes et longues, 2026

Petits enfants, grands parents, des planètes de vacances

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman est parfait pour accompagner les vacances d’ados envoyés à la campagne chez leurs grands-parents, à moins que ce ne soit le contraire… En tout cas chacun connaitra les nombreuses occasions générant l’incompréhension et les moyens de régler les situations difficiles sans appeler les parents à la rescousse. Premier point : pas de commentaires sur la longueur des cheveux !
Évidemment, tout est nul sauf les animaux (le récit est conduit par le jeune garçon), il n’y a pas de réseau,  et les grands-parents ne comprennent rien à rien. Quand, pour couronner le tout, le petit-fils se dit être un envoyé de la planète Rodor chargé d’étudier les terriens et les appelle « Mamie 328 » (parce que c’est le numéro de sa maison dans la rue), et « Papy 328 b » (parce qu’il y en a eu un autre avant), ça ne manque pas de dégénérer…
Il évoque en passant ses copains du collège qui lui manquent, ses profs débiles et ses parents, qui ne lui manquent pas du tout. Avec un ton détaché, voyant tout de Sirius, il ne perd pas une occasion de faire remarquer aux « terriens » (ses grands-parents et leurs relations) leurs inconséquences et ce qu’il appelle leur manque de logique. Quant à sa propre logique, elle est souvent totalement tordue et provoque des catastrophes.
C’est très drôle et décapant. Le désarroi des grands-parents, comique, pourrait devenir tragique si, à la fin, un début de compréhension, mais surtout la tendresse et l’humour ne venaient aligner les planètes…
Bonnes vacances… À tous et toutes !

 

 

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian
Vincent Cuvellier, ill. de Charline Collette
Hélium, 2026

Savante et détective en herbe

Par Anne-Marie Mercier

Le père d’Anna Zavatian est un scientifique, un découvreur. Il était sans doute aussi un explorateur puisque sa fille pense qu’il a disparu en Amérique du sud. Le tout est que sa fille a hérité de son goût du savoir, et un peu de ses connaissances : elle est un puits de science et raisonne comme peu d’enfants de neuf ans. Elle est aussi dévorée par l’envie de parcourir le monde alors que sa mère lui interdit de sortir. Elle ne va même pas à l’école, mais s’instruit à chaque occasion.
Les pages du carnet de découvertes d’Anna sont un régal de précision et de jeu avec les beaux mots de la science. On y voit ses tentatives pour décrire (le lierre, les différentes sortes de pluies…), définir (les cuticules), comprendre (d’où vient le vent ?)…
Une assistante sociale vient vérifier que l’enseignement à la maison est fait correctement mais pose une obligation à cette dispense scolaire : Anna doit aller en récréation tous les jours à 10h10. Sa mère l’accompagne et l’attend sur un banc pour la raccompagner… quel est le secret de cette mère ? Où est réellement le père d’Anna ?
La réponse fait diverger le roman réaliste en roman policier aux allure futuristes : le père est prisonnier d’un entrepreneur sans scrupules qui veut lui voler son invention pour devenir maitre du monde. Avec l’aide d’une amie rencontrée dans la cour de récréation (un peu simplette mais très dynamique), d’une jeune femme en mal d’amoureux et d’un libraire distrait, Anna va venir à bout de tous les mystères.
C’est drôle, inventif, surprenant… et très instructif !

La Cascade sans issue

La Cascade sans issue
Guillaume Guéraud
Rouergue 2026

Disparition inquiétante

Par Michel Driol

Voilà huit mois que Lucie, la sœur ainée d’Arthur, le narrateur, a disparu près d’une cascade dans les Cévennes. Ce devaient être les dernières vacances qu’elle passait avec sa famille, et tout se déroulait bien, jusqu’à ce soir où elle n’est pas rentrée au bungalow. Arthur raconte ce qui a précédé la disparition de sa sœur, et ce qui a suivi.

S’inscrivant à la fois dans une géographie réelle – Valleraugue, le mont Aigoual, le sentier des 4000 marches – , et fictive, mais symbolique – la cascade de l’Envol, le lac du Minotaure, le ruisseau Icare – ce roman, noir et sombre, aborde un sujet rarement traité en littérature pour la jeunesse, la disparition d’un frère ou d’une sœur, les questions qui se posent, les inquiétudes, le sentiment d’abandon et de perte, et le deuil impossible à faire, dessinant dans l’écriture un véritable labyrinthe dans lequel nulle Ariane n’est là pour guider le héros.

Dans ce labyrinthe se mêlent les souvenirs de la relation à la fois conflictuelle et complice du narrateur avec la sœur ainée, les souvenirs de la vie d’avant, en particulier de son gout pour l’escalade, et la tentative minutieuse de reconstituer chaque moment de ces dernières vacances, jusqu’au soir fatidique. Le récit est âpre, au plus près des émotions du jeune garçon, ménageant le suspense jusqu’à la chute : est-ce une fugue ? une disparition inquiétante ? un assassinat ?

Le roman sait se resserrer autour d’un temps réduit et de quelques personnages : un groupe d’ados bien caractérisés rencontrés au camping, une petite famille russe en vacances dans les Cévennes – dont la fille  aurait pu être le premier amour d’Arthur… – et des gendarmes dont le chef est peu compétent, dépassé, tragiquement caricatural.  Il sait aussi faire alterner le récit d’Arthur avec des coupures de journaux, des échanges téléphoniques, de SMS… comme autant de traces de ce qui fut, d’une vie extérieure au cercle familial et aux souvenirs.

Construit autour de ce personnage touchant d’Arthur, du manque et du vide causé par la disparation d’une sœur, un roman noir puissant construit comme une enquête policière qui révèle avec force le poids écrasant du souvenir et la douleur de l’absence.