Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

TKT

TKT
Fabien Arca
Rouergue 2026

Se souvenir des belles choses, et des moins belles

Par Michel Driol

Tristan attend, une heure durant, que la professeure de français rende les copies du brevet blanc. Si le résultat n’est pas bon, il devra aller en seconde professionnelle. Une heure à se souvenir du rendez-vous avec ses parents et cette professeure, de ses essais au club théâtre, et surtout de sa liaison avec Ava, et du moment, dans la forêt, où il l’a perdue. Une longue heure pour l’adolescent.

Fabien Arca dresse ici le magnifique portrait d’un adolescent ordinaire, touchant par bien des aspects, un adolescent rabaissé par ses parents, ses enseignants, en plein désarroi. Un adolescent qui découvre l’amour mais qui, sous l’influence d’on ne sait trop qui ou quoi, se montre trop empressé avec Ava, n’écoutant que son désir à lui, dans un comportement machiste, incarnant, malgré lui, une masculinité toxique de mâle dominant. Cette histoire d’amour perdu est le double, dans le récit, du mythe d’Icare, mythe que Fabien, conduit au club théâtre par Océane, interprète dans une flamboyante improvisation. A trop se rapprocher du soleil, certes, on se brule les ailes, mais Fabien en propose une autre interprétation, que, par timidité, il garde secrète, y voyant le signe de la libération du père. Dans quelle mesure Fabien est-il Icare, parvenant à se libérer, à force d’introspection, non seulement de la pression paternelle, mais aussi de ses angoisses, de son absence de confiance en lui ? Et ce n’est pas pour rien que le texte se termine sure l’image du labyrinthe qu’est le collège, qu’est la vie aussi. A chacun d’y trouver sa voie.

Avec réalisme, et avec sobriété, dans une langue qui enchaine les phrases souvent courtes comme autant de flashs sur le monde qui entoure son héros, Fabien Arca dépeint avec justesse les questionnements des adolescents d’aujourd’hui, donne à entendre leurs souffrances, l’absence de modèles valorisants et positifs. Ce n’est pas un texte pessimiste, au contraire, mais un texte qui laisse émerger la prise de conscience du héros, qui comprend ainsi l’impact de ses actes, choses qu’il apprend à ses dépens, mais qui apprend aussi à revoir son jugement sur les autres, sur Mme Lallier, la professeure de français, sur Océane, sur Ava aussi, qu’il a perdue à jamais.

Entre  roman d’apprentissage et éducation sentimentale, dans un court récit qui respecte avec brio la règle des 3 unités, TKT attire avec empathie l’attention sur ces garçons en manque de modèle positif, qui cherchent leur voie, en pleine adolescence, en plein désarroi.

A fleur de flots

A fleur de flots
Anne Loyer – Illustrations de Claude K. Dubois
D’eux 2026

Jeune pêcheur d’Islande

Par Michel Driol

A 14 ans, au début du XXème siècle, Pierre décide de s’embarquer comme mousse sur l’Apogée, la goélette de son oncle, à la recherche de son père qui n’est pas revenu d’une campagne de pêche en Islande. Est-il mort en mer ? ou amnésique en Islande ? Pierre garde l’espoir de le revoir vivant et de le ramener en Bretagne. Au cours du voyage, il découvre à la fois la dure condition de mousse, soumis aux brimades de l’équipage, et la rudesse du métier de marin dans les terres froides, peuplées d’icebergs.

Avec réalisme, l’autrice décrit les conditions de vie des marins pêcheurs bretons, ceux que l’on appelle les Islandais, la rudesse de la vie de paysanne de la femme restée à terre, élevant seule ses enfants. Avec pudeur est évoqué l’alcoolisme du père, alcoolisme consubstantiel avec les dures conditions d’existence à bord. Le récit vaut par le portrait des personnages secondaires. Le père, absent, idéalisé par son fils. L’ami de Pierre, qui va partir faire des études à Paris, pour sortir de ce milieu. Et surtout les marins à bord de l’Apogée,  où se mêlent des brutes épaisses ambitieuses et sans cœur, et d’autres plus compréhensifs. Deux figures féminines se détachent de ce monde masculin. La mère, d’abord, brisée par le projet de son fils, mais accomplissant comme mécaniquement les gestes, le paquetage qu’elle faisait pour son mari. Et une infirmière en Islande, qui saura écouter Pierre, et le remettre sur pied, physiquement et moralement.

Sous l’allitération poétique du titre se cache un récit initiatique âpre, un récit où grandir se conjugue avec côtoyer la mort et l’accepter. Pierre est confronté à une rude initiation conduite par des marins impitoyables, initiation au cours de laquelle il risque sa vie, initiation dont son oncle ne peut le protéger. Un récit qui révèle une humanité impitoyable, travaillant dur, au milieu d’éléments déchainés, exerçant un métier pénible dans des conditions épouvantables. Un récit initiatique au cours duquel Pierre, petit à petit, comprend ce qu’a été la vie de son père, et les raisons pour lesquels il voulait l’en éloigner, récit au cours duquel il apprendra aussi à faire son deuil.

Ce récit âpre est écrit dans une langue elle-même âpre, que ce soit dans les dialogues restituant une langue orale où les syllabes sont avalées, dans les phrases nominales, à l’image de la violence des événements, mais une langue qui sait se faire poétique pour évoquer la nature dans ce qu’elle a de plus extrême.  Claude K. Dubois propose des crayonnés en grisaille, comme saisis sur le vif, des crayonnés qui restituent l’époque et l’ambiance de ce début de XXème siècle.

Grandir, c’est se confronter à l’injustice, à la mort, à la violence de la vie… mais c’est aussi trouver l’apaisement, loin des siens. Voilà ce qui dit ce beau récit d’aventure.

Un toit pour tous

Un toit pour tous
Nancy Guilbert – Léonie Koelsch
Kilowatt 2026

Droit au logement…

Par Michel Driol

Cassy vient d’arriver dans la classe de Nell, Imany et Aslan. Elle joue avec les filles dans une équipe féminine, mais vient à manquer plusieurs entrainements. C’est qu’elle habite avec sa mère dans une caravane mal chauffée… Toute la classe, les parents, la maitresse organisent alors une manif pour qu’elle ait un toit pour passer l’hiver.

Notons d’abord la forme polyphonique de ce petit roman, qui donne, successivement, la parole aux différents protagonistes. Cette polyphonie n’a rien de gratuit, elle se clôt dans le titre du dernier chapitre : toi + moi = nous, reprenant le titre de la chanson de Grégoire. C’est ben une façon de montrer, dans les choix narratifs, le pouvoir du collectif, qui associe chaque individu dans un but commun qui lui permet de se dépasser.

Notons ensuite qu’on est bien dans le quotidien d’une classe de CM, dans un école qui a su agir pour que la cour soit partagée selon les jours et les activités, permettant à chacun et chacune de s’y retrouver. Dans une petite ville où les filles jouent au foot, autre signe d’une déconstruction des stéréotypes. Il y a des animosités, mais elles sont surtout dues à une méconnaissance des conditions de vie des autres, de Cassy en particulier. Tout cela est bien vu, et bien raconté, à hauteur d’enfant.

Notons enfin que ce petit roman est une ode à la solidarité, dans laquelle les enfants ne se battent pas seuls contre un monde adulte injuste, mais où tous, parents, maitresse, et personnel municipal vont dans le même sens. Cette solidarité fait du bien à lire.

Les illustrations, très colorées, donnent corps à ces personnages dans des attitudes et des poses bien représentatives du récit.

Un roman premières lectures sur le mal-logement, sur le devoir de solidarité envers les plus démunis, aux personnages bien sympathiques !

La Ligne d’arrivée

La Ligne d’arrivée
Gaëlle Mazars
Thierry Magnier – Petite poche – 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Dans un pays en guerre, la mère de la narratrice l’entraine, en secret, à courir. Puis, un jour, elle est repérée et devient membre de l’équipe nationale. Le jour de sa première course à l’étranger, elle décide de fuir et de demander l’asile.

C’est un court récit poignant qui se construit autour d’un long retour en arrière. Tout commence par un lieu dans lequel la narratrice ne veut pas mettre les pieds, la grande avenue de la ville où elle réside. Petit à petit, et c’est là la force du texte, se dessinent les contours de l’autre pays, celui dans lequel elle a grandi, un pays plus pauvre, où femmes et hommes sont séparés, un pays non pas de barbus, mais de moustachus, un pays où les hommes décident, un pays de guerre civile, un pays où les enfants meurent. A chacun d’imaginer de quel pays il s’agit, et l’actualité, hélas, nous laisse beaucoup de choix.

C’est l’histoire d’une rupture et d’une course vers la liberté, cette ligne d’arrivée. Le lecteur adulte pourra penser à nombre d’artistes, de sportifs, qui ont mis à profit un déplacement à l’étranger pour échapper à un régime politique dictatorial. Le jeune lecteur sera sensible, lui, à ce personnage de narratrice, dont il devinera petit à petit les intentions, et comprendra peu à peu les rêves de liberté, pour toutes les femmes, par lesquels se termine le texte.

En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, on ne saurait trop que conseiller de lire ce court récit, duquel il n’y a rien à retrancher,  qui parvient, en peu de mots, à donner à voir et à comprendre la condition des femmes dans de nombreux pays, et rend hommage au courage des femmes et des enfants qui luttent, de toutes leurs forces, jour après jour, pour leur liberté.

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange
Aurélie Magnin
Rouergue 2025

Vous avez dit paranormal ?

Par Michel Driol

Eroline Martot n’a rien pour être dans la norme : d’abord son nom, ses vêtements, ses parents – sa mère en particulier qui peint des squelettes de chats – mais aussi le fait qu’elle parle à quelques fantômes qui squattent sa chambre. En d’autres termes, non seulement elle est loin d’être la plus populaire au collège, mais en plus elle est harcelée par la bande de Blandine. Quand arrive au collège Jacky-Jackie, tantôt vêtu en garçon, tantôt en fille, et qu’il devient à son tour objet de harcèlements, c’est toute la troupe de fantômes qui va voler à son secours.

Voilà un roman qui n’hésite pas à aborder des thématiques fortes, le harcèlement et la transition de genre à travers deux personnages. Eroline, d’abord, la narratrice, enfermée dans sa solitude, son sentiment d’étrangeté et d’inadaptation. Jacky-Hortense ensuite, qui ne sent avant tout fille, fortement soutenue par ses parents, mais en butte à l’hostilité des autres élèves. Si les situations respectives d’Eroline et de Jacky-Hortense se rapprochent, ce rapprochement n’a pourtant rien d’évident, et l’autrice saisit bien la relation complexe qu’entretient la narratrice avec celle qui veut devenir Hortense. Non pas parce qu’elle la rejette, mais parce qu’Hortense est la première à exprimer ce qu’elle ressent d’autocentré chez la narratrice, qui l’empêche de se consacrer pleinement aux autres. Au-delà de la question du harcèlement scolaire et social, c’est aussi la question de la quête de l’identité qui est abordée. Bien sûr, tout cela finira bien, dans un collège ouvert à toutes les différences, après de nombreuses péripéties, grâce aux fantômes, bien sûr, mais aussi grâce aux adultes, professeurs, parents qui prennent fait et cause pour Hortense et se montrent de vrais éducateurs. Tout ceci invite à s’interroger sur ce qui est normal…

Ce roman, s’il est porté par un souci de respect des droits de toute la communauté LGBTQIA+ est aussi un formidable récit qui décrit un univers totalement farfelu. Farfelus, les fantômes qui habitent avec Eroline, chacun avec son histoire singulière souvent bien étrange et déjantée.  Farfelues, les situations bien improbables que ce récit enchaine, dans lesquelles les fantômes tentent d’agir pour aider les deux héroïnes… Le tout raconté par une héroïne qui ne manque pas d’humour et d’autodérision !

Un roman juste et sensible qui se sert du fantastique, de la fantasy, et de l’humour, pour plaider en faveur de celles et ceux qui se sentent différents, mal dans leur peau, un roman plein d’humanisme et d’optimisme qui dit haut et fort que tout le monde peut changer, en mieux !

Le Voyage de Diego

Le Voyage de Diego
Véronique Foz et L.R. Katims – Illustrations d’Aurélie Guarino
Tom Pousse 2025 Collection Adodys

Un pas après l’autre jusqu’à l’horizon

Par Michel Driol

Diego, enfant dyslexique, redoute sa rentrée en sixième. Ses parents se sont séparés, et il part avec sa sœur et sa mère rencontrer la famille de cette dernière, au Mexique. Outre sa famille proche, oncle, grand-mère, tante, cousins, il y découvre tout un pays où l’on sculpte des animaux fantastiques dans un bois spécial, les alebrijes. Et si cet art était pour lui un domaine de réussite et de passion ?

Le roman dresse le portrait touchant d’un jeune garçon souffrant, au sens premier, de sa dyslexie. Il évoque ses difficultés, mais aussi et surtout, avec précision et sensibilité, sa façon de vivre – ou plutôt de mal vivre – ce qui le handicape, le fait passer pour un nul aux yeux de son père. C’est ensuite le portrait d’une famille franco-mexicaine, portrait avec ses non-dits, ses implicites, sur la violence au moins verbale du père, et la façon, contrastée, dont les deux enfants vivent la séparation et le rapport avec leur père. Mais c’est enfin le portrait d’un pays, le Mexique, un portrait loin des caricatures et des sentiers battus. Un pays présenté tout en contraste, entre modernité des autocars, voitures dans le métro réservées aux femmes, menaces d’enlèvements, et tradition qui sait préserver le sens de la magie et du surnaturel, et l’attention portée aux autres. Avec un certain pittoresque, le récit décrit un défilé de mariage, la visite chez une vielle amie de la grand-mère, guérisseuse autant du corps que de l’âme, qui aura les mots pour redonner à Diego la confiance en lui qui lui manque, et l’atelier d’un sculpteur qui enseigne les rudiments de la création des alebrijes à Diego.

A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat. Cette citation de Sénèque s’applique parfaitement à ce récit, qui montre comment un voyage peut faire changer le regard sur soi, faire grandir, ouvrir les yeux. Découverte de l’amour pour la sœur de Diego, découverte d’une passion pour la sculpture et le fantastique pour Diego, découverte d’une histoire familiale inconnue, des raisons du départ pour la France de la mère, le voyage est l’occasion de multiples transformations pour les deux héros.

Un récit enlevé, dépaysant, écrit dans une langue simple, accessible par sa syntaxe et son lexique (expliqué en fin de livre pour les mots spécifiques à la culture mexicaine), qui pourra être lu aussi bien par des enfants souffrants de dyslexie pour y voir des héros semblables à eux que par des non-dyslexiques, qui comprendront mieux la psychologie et le ressenti de ceux qui souffrent de ce handicap. Ajoutons que, comme toujours dans cette collection, on trouve des repères pour faciliter la lecture : la présentation illustrée des personnages et du contexte en début de roman, des illustrations permettant une pause, et une police de caractères adaptée.

Un petit rien du tout

Un petit rien du tout
Cholé Bergheaud – Sara Prune
D’eux 2025

Veille de rentrée

Par Michel Driol

En cette veille de rentrée, en pleine nuit,  Céleste se dirige vers son école. Elle se souvient de l’année précédente, des mots chuchotés dans son dos, et de Firmin qui avait pris sa défense et avec lequel elle se sentait bien. Mais les vacances sont passées par là, et demain, il faudra de nouveau les affronter. Cette nuit-là, l’héroïne est seule dans un espace désert, au milieu d’un grand vide dont elle s’attend à ce qu’il soit occupé par ses persécuteurs, le lendemain.

Chloé Bergheaud propose ici un roman sur le harcèlement scolaire particulièrement touchant et troublant. Ecrit dans une langue parfaitement maitrisée, poétique d’une certaine façon, mais surtout dépourvue de tout artifice. Une langue épurée souvent aux groupes nominaux, une langue dans laquelle les anaphores font entendre ce qui hante la jeune fille, une langue dans laquelle le rythme des propositions se fait tantôt ample, tantôt plus saccadé, à l’image de la souffrance qui revient. Un roman qui dit sans fard les blessures que des paroles peuvent susciter, et l’extrême difficulté à les refermer. Un roman comme une nouvelle entièrement tendue vers sa chute.

En peu de mots, accompagnés, comme c’est de plus en plus la coutume, par une bande son pertinente, Chloé Bergheaud propose le portrait d’une adolescente semblable, hélas, à bien d’autres, dit sa douleur avec empathie et acuité, l’accompagne tout au long de ce parcours. Un roman bien loin des feel good novels, mais qui saura émouvoir à juste titre son lecteur ou sa lectrice, par sa pertinence, par son style, par la qualité de sa narration, par ses ellipses, ses retours en arrière, et peut-être surtout ses non-dits et ses implicites. Un roman qui accompagne son héroïne tout au long d’un chemin qu’on laissera le lecteur qualifier., afin de ne pas trop en dire dans cette chronique.

 

Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

A l’écoute

A l’écoute
Thomas Gornet
Rouergue dacodac 2024

Sortir des écrans

Par Michel Driol

A 9 ans, Ilyes voit un psy afin de tenter de le socialiser et de le guérir de son addiction aux écrans. Pour cela, il doit enregistrer, quotidiennement, un journal audio, dans lequel il lui faut raconter ses journées. Il ne récupérera son téléphone que s’il parvient à inviter un copain à passer la nuit chez lui….

Voilà un roman à lire autant qu’à écouter, écrit dans une langue orale, d’abord peu motivée, pleine d’hésitations, de scories, mais qui va finir par s’enrichir et se faire plus juste, plus profonde. Le style, les propos tenus sont à la mesure des progrès d’Ilyes. Ajoutons qu’on y entend aussi les bruits de la pluie ou les gazouillis de la petite sœur… C’est cette forme, proche du théâtre sans doute, du monologue, qui séduit en premier. C’est ensuite une galerie de trois personnages, chacun muré en lui-même, de différentes manières. Il y a Ilyes, plus attiré par les écrans que par les autres, qui avoue ne pas connaitre vraiment tous les élèves de sa classe. Il y a Boulmir, plus accro à l’univers d’Harry Potter que prompt à s’intéresser aux autres et à prendre conscience de leurs réactions, de leurs sentiments. Il y a enfin Olia, avec son AESH plongée dans les sudokus, une fillette qui ne parle pas, et semble murée en elle-même. Comment ces trois vont se rencontrer au-delà de leurs mutismes respectifs, autour d’un plat d’épinards aux  œufs, autour d’une activité de modelage en glaise, et se révéler les uns aux autres pour s’ouvrir sur autre chose que leur petit monde : c’est ce qui fait la force et la beauté de ce roman, qui met en scène des personnages différents, que les autres ont trop vite qualifiés de zinzins, mais qui révèlent chacun leur part d’humanité. Ajoutons aussi les personnages de parents, bien traités dans ce récit, bienveillants, sensibles, parfois hésitants dans le comportement à avoir, mais toujours présents. Enfin, une mention spéciale pour le psy, personnage aux méthodes originales, mais vu à travers les yeux sans doute déformants d’Ilyes.

C’est donc une histoire d’éveil aux autres qui nous est contée sans moralisation, sans jugement sur les personnages. Il s’agit de percer les secrets, de découvrir sans être intrusif ce qu’il y a d’intrigant, de surprenant, chez les autres. Il faut voir – ou entendre – comment Ilyes parle d’Olia. Ses singularités l’étonnent, mais il ne se détourne jamais d’elle, à la différence des autres filles de sa classe. Et, dans ce mouvement vers l’autre, le téléphone peut devenir non pas un objet permettant de se couper du groupe, mais un outil pour s’envoyer des photos, bref, pour communiquer.

Un roman sur l’acceptation des personnes différentes – c’est-à-dire de toutes et tous – qui ne manque pas d’humour non plus dans le regard que porte Ilyes sur les autres, les adultes en particulier, et un roman qui montre comment peut naitre une merveilleuse amitié, en étant simplement à l’écoute.