La Team

La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026

Une place dans le monde

Par Michel Driol

Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.

Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des  ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame.  La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…

Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes

Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.

Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée
Eva Grynszpan – Emilie Sandoval
Nathan 2026

Horrible maitresse !

Par Michel Driol

On découvre Eva et sa copine cachées dans une armoire. Qu’y font-elles ? Lorsqu’arrive Marche-ou-Crève, leur maitresse, elles gigotent un peu trop, et l’armoire se reverse pour l’écrabouiller. Après ce prologue, un retour en arrière reprend l’histoire dans sa chronologie, montrant en quoi les enfants regrettent le maitre qu’ils avaient l’année précédente, et illustrant les multiples ruses des élèves pour se débarrasser ce cette insupportable maitresse, ruses toutes plus désopilantes les unes que les autres.

Pris en charge par Eva, qui n’entend pas céder son rôle de narratrice à une de ses camarades, le roman relate une tranche de vie scolaire et explore les relations entre une maitresse et des élèves. Et la nouvelle maitresse, surnommée Marche-ou-crève, offre un des types d’enseignants peu fréquents en littérature pour la jeunesse, et, on l’espère, dans la vraie vie. Classant dès le départ les enfants en fonction des professions et des revenus des parents, elle entend les destiner, dès l’enfance, à un déterminisme social. Revêche, peu souriante, elle impose des règles strictes et interdit toute fantaisie. Contraste assuré avec l’enseignant de l’année précédente. On comprend donc la rébellion des élèves, qui découvrent que les adultes de l’école ne leur sont d’aucun secours, et sont pleins d’égards pour la nouvelle maitresse. Clin d’œil de l’autrice, quand on découvre qu’elle est la femme du recteur !

Le roman vaut aussi par le regard que jettent ces grandes de CE sur les petits du CP, sur les adultes qui les entourent, sur leur esprit d’initiative, leur espièglerie toute enfantine qui les entrainent dans des situations bien cocasses, dans un humour bien décalé.

Au vu du titre, on peut s’attendre à ce qu’Eva devienne une héroïne récurrente, pour notre plus grand plaisir

7, rue Mirabelle

7, rue Mirabelle
Vincent Cuvellier, François Maumont (ill.)
Gallimard, jeunesse (giboulées), 2026

La Cosette des boutiquiers

Par Anne-Marie Mercier

Dédié à « tous les adultes qui tiennent debout » ce petit roman comporte de beaux portraits de personnages adultes. Ils ne sont pas idéalisés, au contraire : ils ont des peurs, des manies, des mesquineries, des ridicules, comme tout le monde. Mais quand il faut faire face, ils sont là. Les illustrations, et particulièrement celle de la première de couverture, sont fidèles à ce ton mi attendri, mi humoristique.
Personnages ordinaires, ils sont les commerçants de la rue Mirabelle, une jolie rue tranquille de Paris, un peu avant la révolution de 1848. Pour que l’histoire commence, il faut un peu d’histoire avec un grand H et aussi un peu de roman et de mystère. Un huitième personnage (comme dans Les Trois Mousquetaires, il y en a un de plus, le plus important), Alcide, le vendeur de livres d’occasion. Sa boutique a une allure inquiétante. Il n’a pas d’âge et il connaît bien des secrets sur le passé et même l’avenir. Il fait d’ailleurs un peu peur à tous les autres commerçants.
C’est lui qui devinera le mystère lié à l’abandon d’un bébé dans cette rue, et c’est lui qui parviendra à manipuler ses voisins, sans qu’ils en aient la moindre idée, pour leur faire adopter et protéger à tour de rôle cet enfant qu’ils ont trouvée au coin de leur rue. D’après le pacte qui les lie dès ce premier jour, la petite fille, que le groupe décide d’appeler Mirabelle (comme leur rue), sera confiée à chacun d’entre eux pendant un an. Après quoi elle passera chez le voisin et enfin, à sa septième année elle sera confiée à Alcide qui la réclame pour les sept années suivantes. Cela ressemble à une malédiction de conte de fées, mais c’est plutôt une bénédiction.
Ainsi, d’abord accueillie par le crémier (parce qu’il a du lait, et que c’est bon pour les bébés…,), puis par le pharmacien, persuadé qu’avec des vitamines, un enfant ne peut que croître et se mettre à marcher très vite, puis par le marchand de fruits et légumes, puis par le boulanger, puis par le boucher, puis par le poissonnier, puis par la mercière acariâtre, Mirabelle se réjouit de tout, et fait le bonheur de tous. Cela ne va pas sans péripéties : le crémier se rend vite compte que le lait de vache ne convient pas à un nouveau-né, le pharmacien doit renoncer à ses vitamines pour apprendre à cuisiner et à sourire, le marchand de fruits et légumes meurt prématurément, le boulanger a perdu sa femme sans même s’en rendre compte, etc. etc. Malgré toutes ces catastrophes, tout se résout, souvent avec l’aide d’Alcide qui agit secrètement.
Après une première moitié légère, le roman imite les romans populaires noirs du XIXe siècle : on trouve un sinistre aristocrate, des assassins, un complot… L’univers des Misérables sert de toile de fond à l’histoire, avec la description de Paris, des barricades et la solidarité des petites gens. La petite Mirabelle est une nouvelle Cosette qui aurait-eu une enfance heureuse. Mais on découvre qu’elle est plutôt une riche héritière poursuivie par de sombres assassins. Le roman n’est que le premier d’une série ; c’est un roman feuilleton, comme au XIXe siècle.
Tout cela est raconté avec beaucoup d’humour et de gaîté.

 

 

 

L’été où j’ai (enfin) eu chaud

L’été où j’ai (enfin) eu chaud
Hervé Giraud – Illustrations d’Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

L’enfant et l’oiseau abandonnés

Par Michel Driol

Noah a été abandonné à la naissance. Il vit en foyer, sauf pendant les vacances d’hiver et d’été où il est placé chez Solange et Fulbert. L’une est institutrice à la retraite, l’autre travaille encore. Un jour, Noah trouve un jeune coucou tombé du nid, et il décide de s’occuper de lui, de lui faire une place dans son petit village pour les bêtes. Entre la mare que la canicule assèche, les histoires qu’ils se racontent le soir, Solange, Fulbert et lui, et le tipi refuge, Noah, qui a toujours froid, parvient ainsi à remplir la promesse du titre, et à se réchauffer le corps et le cœur.

Ce roman est la chronique d’un été conduite par Noah, le narrateur. On apprécie sa syntaxe parfois hasardeuse, ses réflexions d’enfant malmené par l’existence, à la fois pleines de naïveté, de questionnements sur la vie, sur le fait de prendre soin des autres, dans une langue évocatrice de l’enfance.  La question du langage occupe une grande place dans le roman, à la fois dans la façon qu’à Noah de nommer les choses (un foyer, c’est pour les gens qui n’ont pas de famille) ou dans celle de Fulbert et Solange de masquer leurs sentiments par de l’humour ou des métaphores.

C’est un roman sans misérabilisme sur le manque, manque de famille pour Noah, manque de lieu à lui, manque d’enfants pour Solange et Fulbert, et sur les façons de combler ces manques (en adoptant des animaux, en s’intéressant avec amour et bienveillance à ce petit bout d’homme, si maigre qu’il n’a que la peau sur les os). Des personnages attachants, l’un par son regard sur le monde par lequel l’auteur fait bien ressentir sa profonde solitude, les autres par le soutien qu’ils savent lui apporter, en se tenant dans leur rôle difficile de famille d’accueil, en maintenant la distance nécessaire tout en montrant leur profonde affection à l’égard de cet enfant qu’il regardent grandir, aller de plus en plus loin dans le jardin, qu’ils accompagnent.

 C’est la question des racines pour un déraciné que pose aussi ce roman. Ses racines, ce lieu d’où on part pour y revenir, c’est bien le jardin de Solange et Fulbert,  et non le foyer où d’autres ont dormi dans le même lit que lui. Avec subtilité, le roman dit ce besoin de se sentir de quelque part, d’avoir un espace à soi, pour pouvoir, comme les oiseaux, quitter le nid.

Les illustrations aquarellées d’Aurélie Castex magnifient ce jardin, terrain d’aventure pour Noah, peuplé des nombreuses bestioles dont il prend soin. Elles sont pleines de vie et de gaité, avec ce qu’il faut de spontanéité et de naïveté pour être en parfaite harmonie avec les qualités du texte.

Un roman à la fois drôle et touchant, par la grâce de son jeune narrateur, un personnage émouvant et tendre, un roman qui aborde un thème cher à son auteur, celui de la protection de l’enfance, un roman qui montre comment peut se créer une atmosphère faite d’écoute, de respect, de chaleur. Il y a de nombreuses façons de faire famille. Ce roman en expose une bien belle…

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !
Rodolphe Guerra, Léa Louis (ill.)
Éditions courtes et longues, 2026

Petits enfants, grands parents, des planètes de vacances

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman est parfait pour accompagner les vacances d’ados envoyés à la campagne chez leurs grands-parents, à moins que ce ne soit le contraire… En tout cas chacun connaitra les nombreuses occasions générant l’incompréhension et les moyens de régler les situations difficiles sans appeler les parents à la rescousse. Premier point : pas de commentaires sur la longueur des cheveux !
Évidemment, tout est nul sauf les animaux (le récit est conduit par le jeune garçon), il n’y a pas de réseau,  et les grands-parents ne comprennent rien à rien. Quand, pour couronner le tout, le petit-fils se dit être un envoyé de la planète Rodor chargé d’étudier les terriens et les appelle « Mamie 328 » (parce que c’est le numéro de sa maison dans la rue), et « Papy 328 b » (parce qu’il y en a eu un autre avant), ça ne manque pas de dégénérer…
Il évoque en passant ses copains du collège qui lui manquent, ses profs débiles et ses parents, qui ne lui manquent pas du tout. Avec un ton détaché, voyant tout de Sirius, il ne perd pas une occasion de faire remarquer aux « terriens » (ses grands-parents et leurs relations) leurs inconséquences et ce qu’il appelle leur manque de logique. Quant à sa propre logique, elle est souvent totalement tordue et provoque des catastrophes.
C’est très drôle et décapant. Le désarroi des grands-parents, comique, pourrait devenir tragique si, à la fin, un début de compréhension, mais surtout la tendresse et l’humour ne venaient aligner les planètes…
Bonnes vacances… À tous et toutes !

 

 

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian
Vincent Cuvellier, ill. de Charline Collette
Hélium, 2026

Savante et détective en herbe

Par Anne-Marie Mercier

Le père d’Anna Zavatian est un scientifique, un découvreur. Il était sans doute aussi un explorateur puisque sa fille pense qu’il a disparu en Amérique du sud. Le tout est que sa fille a hérité de son goût du savoir, et un peu de ses connaissances : elle est un puits de science et raisonne comme peu d’enfants de neuf ans. Elle est aussi dévorée par l’envie de parcourir le monde alors que sa mère lui interdit de sortir. Elle ne va même pas à l’école, mais s’instruit à chaque occasion.
Les pages du carnet de découvertes d’Anna sont un régal de précision et de jeu avec les beaux mots de la science. On y voit ses tentatives pour décrire (le lierre, les différentes sortes de pluies…), définir (les cuticules), comprendre (d’où vient le vent ?)…
Une assistante sociale vient vérifier que l’enseignement à la maison est fait correctement mais pose une obligation à cette dispense scolaire : Anna doit aller en récréation tous les jours à 10h10. Sa mère l’accompagne et l’attend sur un banc pour la raccompagner… quel est le secret de cette mère ? Où est réellement le père d’Anna ?
La réponse fait diverger le roman réaliste en roman policier aux allure futuristes : le père est prisonnier d’un entrepreneur sans scrupules qui veut lui voler son invention pour devenir maitre du monde. Avec l’aide d’une amie rencontrée dans la cour de récréation (un peu simplette mais très dynamique), d’une jeune femme en mal d’amoureux et d’un libraire distrait, Anna va venir à bout de tous les mystères.
C’est drôle, inventif, surprenant… et très instructif !

La Cascade sans issue

La Cascade sans issue
Guillaume Guéraud
Rouergue 2026

Disparition inquiétante

Par Michel Driol

Voilà huit mois que Lucie, la sœur ainée d’Arthur, le narrateur, a disparu près d’une cascade dans les Cévennes. Ce devaient être les dernières vacances qu’elle passait avec sa famille, et tout se déroulait bien, jusqu’à ce soir où elle n’est pas rentrée au bungalow. Arthur raconte ce qui a précédé la disparition de sa sœur, et ce qui a suivi.

S’inscrivant à la fois dans une géographie réelle – Valleraugue, le mont Aigoual, le sentier des 4000 marches – , et fictive, mais symbolique – la cascade de l’Envol, le lac du Minotaure, le ruisseau Icare – ce roman, noir et sombre, aborde un sujet rarement traité en littérature pour la jeunesse, la disparition d’un frère ou d’une sœur, les questions qui se posent, les inquiétudes, le sentiment d’abandon et de perte, et le deuil impossible à faire, dessinant dans l’écriture un véritable labyrinthe dans lequel nulle Ariane n’est là pour guider le héros.

Dans ce labyrinthe se mêlent les souvenirs de la relation à la fois conflictuelle et complice du narrateur avec la sœur ainée, les souvenirs de la vie d’avant, en particulier de son gout pour l’escalade, et la tentative minutieuse de reconstituer chaque moment de ces dernières vacances, jusqu’au soir fatidique. Le récit est âpre, au plus près des émotions du jeune garçon, ménageant le suspense jusqu’à la chute : est-ce une fugue ? une disparition inquiétante ? un assassinat ?

Le roman sait se resserrer autour d’un temps réduit et de quelques personnages : un groupe d’ados bien caractérisés rencontrés au camping, une petite famille russe en vacances dans les Cévennes – dont la fille  aurait pu être le premier amour d’Arthur… – et des gendarmes dont le chef est peu compétent, dépassé, tragiquement caricatural.  Il sait aussi faire alterner le récit d’Arthur avec des coupures de journaux, des échanges téléphoniques, de SMS… comme autant de traces de ce qui fut, d’une vie extérieure au cercle familial et aux souvenirs.

Construit autour de ce personnage touchant d’Arthur, du manque et du vide causé par la disparation d’une sœur, un roman noir puissant construit comme une enquête policière qui révèle avec force le poids écrasant du souvenir et la douleur de l’absence.

La Fille du volcan

La Fille du volcan
Benjamin Lesage
Editions courtes et longues, 2026

Le volcan, entre sciences et légendes

Par Pauline Barge

Mar est née au Mexique, dans le village de Xalitzintla, au pied du Popocatepetl. Avec ses yeux gris cendre et sa peau pâle, c’est sûr : elle est la fille du volcan. Jeune, elle aime passer du temps dans les champs avec son père, elle se questionne sur les rites des anciens, et se lie à la nature. En grandissant, sa curiosité et son intelligence se développent et la poussent à s’intéresser aux sciences. Sa vie toute tracée est soudain brisée lorsqu’elle subit un viol dans la forêt, dans son refuge pourtant si rassurant. Résiliente, elle continue à s’accrocher à sa passion, et décide de partir à Mexico pour faire des études de volcanologie. Elle veut prouver qu’il existe un lien profond et vivant entre elle et le volcan. Le volcan a une voix, que chacun peut entendre résonner en lui. En revanche pour Mar, c’est différent : le volcan lui parle, il lui envoie des images, il communique avec elle.
La Fille du volcan traite d’une grande diversité de sujets, toujours avec justesse et finesse. La science, d’abord, avec toutes les notions de volcanologie. Le lecteur ne se sent jamais perdu, même avec des connaissances faibles sur ce sujet : Benjamin Lesage rend la science accessible, et surtout intéressante. On s’implique dans les recherches de Mar, on devient curieux à notre tour. Avec la science, vient toute une mythologie autour des légendes. On en apprend davantage sur la culture du Mexique et son folklore. Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est le croisement entre ces deux aspects : il tend à réconcilier la science pure des volcans, c’est-à-dire les scientifiques et leur rigueur, et les légendes et les traditions des peuples. C’est un mélange osé, mais qui fonctionne, rendant le texte à la fois poétique et rationnel. On peut aussi relever le caractère écologique de ce roman qui, sans être moralisateur, est percutant. On sent la force des personnages pour protéger leurs terres et ce qui leur est cher.
Un autre aspect fort du livre est son féminisme, présent tout du long. Il est traité avec justesse et émotion, montrant avec précision le quotidien des femmes au Mexique, et surtout leur résilience. Il y a des moments difficiles et bouleversants, qui font que le livre n’est pas à mettre dans les mains de tout jeune adulte. La scène de viol est dure et cruelle, laissant un haut-le-cœur tant tout est réaliste et tant on est attaché au personnage de Mar. Nous nous sentons tout aussi indignés. En revanche, les mots ne sont pas crus : si les scènes sont violentes par leurs actes, Benjamin Lesage écrit avec une douceur surprenante et des mots emplis de poésie. La Fille du volcan est avant tout un roman d’émancipation, où Mar apprend à prendre possession d’elle-même, à être sûre de qui elle est, ce qui peut s’avérer difficile dans une société patriarcale.
Il faut souligner aussi l’immersion totale du lecteur dans le contexte du Mexique. Les paysages, la vie quotidienne, la nourriture… On plonge dans un tout autre pays, de quoi être totalement dépaysé. Benjamin Lesage utilise de nombreux mots espagnols. Si les noms propres peuvent être difficiles à retenir et à lire, les mots courants sont utilisés avec brio. À aucun moment il n’y a besoin de chercher une quelconque traduction, car ils sont employés à des moments adaptés, où le sens général de la phrase est compris.
La Fille du volcan est un roman puissant. L’histoire est captivante, les sujets traités le sont de manière juste et vraie, et les personnages sont tous attachants. Que ce soit l’héroïne, Mar, ses amis, sa professeure, sa famille, nous ressentons forcément à un moment donné dans le roman leurs émotions, ce qui nous immerge d’autant plus dans l’histoire. Benjamin Lesage livre une œuvre audacieuse et réussie, avec une plume rigoureuse et envoûtante.

Un rapport avec le pièce de théâtre de Marie Desplechin intitulé « La Vraie fille du volcan » (l’École des loisirs, 2004, disponible en occasion) ? Vous le saurez en lisant les deux ouvrages, pour un été explosif.

 

 

 

Gabriela

Gabriela
Cécile Roumiguière
Thierry Magnier Petite poche 2026

Mater dolor rosa

Par Michel Driol

Au début du XXème siècle, Gabriela, qui va fêter ses dix ans, vit chichement avec sa grand-mère et attend la venue de sa mère, ouvrière décoratrice dans une faïencerie. Mais cette dernière ne pourra pas venir, car l’usine a reçu une importante commande. Désespérée, la petite fille n’ouvre pas le cadeau envoyé et enterre la poupée reçue l’année précédente. C’est alors que, comme répondant à la lettre muette envoyée par sa propre mère, sa mère revient, avec une promesse d’emploi  plus proche.

En quelques mots et c’est là la force de la collection Petite poche, Cécile Roumiguière évoque le destin de familles italiennes immigrées en Lorraine. Jouant de la multiplication des points de vue, celui de la fillette, de sa mère, de sa grand-mère, elle raconte le destin de trois femmes qui se battent pour survivre, mais aussi pour leurs droits. Le récit raconte aussi une promesse d’ascenseur social : une grand-mère illettrée, une mère qui sera peut-être employée au bureau de poste, une petite fille bonne élève qui pourrait devenir institutrice, ou architecte… Mais il parle aussi des liens invisibles entre mère et fille : témoin la prière silencieuse en forme de lettre de la grand-mère à la mère, la priant de revenir, témoin le souci qu’a la mère de sa fille, sa façon de l’imaginer grandir loin d’elle.  Il s’inscrit enfin autour d’une thématique, celle des fleurs, de l’herbier que compose la fillette à celles que peint la mère sur les assiettes, tandis que la bande son évoque Bella Ciao et les chansons populaires italiennes du début du siècle, introduisant dans le texte une autre forme de poésie, celle d’une langue étrangère qui évoque aussi la grande douleur…

Un texte pur et épuré, pour dire avec empathie trois personnages féminins, trois générations. Qu’on me permette ici d’évoquer la chanson de Francesca Solleville, Sous le marronnier du jardin, pour cette façon de transmettre avec douceur et tendresse une mémoire et une histoire féminines de génération en génération, et l’espoir d’un monde plus humain.

Le Coquillage

Le Coquillage
Camille Floue
Thierry Magnier petite poche 2026

Des mots qui font voyager

Par Michel Driol

Mona vit avec sa famille dans un petit appartement.  Elle y partage sa chambre avec ses nombreux frères et sœurs. C’est l’été. Les vacances, c’est au parc, sous la surveillance des frères ainés tandis que les parents travaillent. Dans la vitrine d’un magasin d’antiquités, la fillette a repéré un magnifique coquillage. Un jour, il n’est plus là. Elle s’enhardit à entrer, et lune vieille femme lui offre le coquillage. Il lui suffit de fermer les yeux, de le porter à son oreille, pour être transportée au bord de la mer. Mais quand ses sœurs emplissent le coquillage de papier, cela ne fonctionne plus, et les enfants se rendent chez l’antiquaire qui saura bien retirer le papier, et, au-delà, raconter les histoires liées à chacun des objets de la boutique…

Le Coquillage est un récit qui flirte avec le fantastique, mais reste résolument réaliste. Fantastique de cette boutique pleine d’objets mystérieux, fantastique de la propriétaire, vieille femme mystérieuse. Fantastique du pouvoir des objets. Mais, si l’on côtoie le fantastique, c’est pour rester résolument du côté du réalisme. Réalisme de cette famille, aimante, pauvre, si bien décrite dans la promiscuité de ses conditions de vie, dans la précarité que l’on ressent, et dans l’amour des uns pour les autres. Réalisme des relations et sentiments éprouvés, entre désir d’indépendance, besoin de s’isoler, et vivre ensemble. Un réalisme qui n’exclut pas la poésie. Poésie du voyage effectué à travers les objets de la boutique, mais surtout à travers les mots de l’antiquaire, passeuse d’histoires, passeuse de pays lointains. C’est là, par la langue, par le récit, que le texte atteint une dimension fantastique pour parler avec réalisme du désir d’évasion, de rêve, de voyage, d’aventures…

Un texte sensible qui montre le pouvoir des mots, des histoires, pour s’évader quand on ne part pas en vacances, tout en côtoyant les codes les plus classiques du fantastique.