Le Regard des princes à minuit

Le Regard des princes à minuit
Erik L’Homme
Gallimard (Scripto), 2014

Le renouveau du roman scout ?

Par Anne-Marie Mercier

Le roman d’Erik L’Homme est une œuvre bizarre, à plusieurs titres : il entrelace deux temps, le nôtre et un temps ancien dans lequel sept « bacheliers » partent à l’aventure pour affronter des épreuves, combattre le mal, délivrer des princesses… Les sept histoires de bacheliers, écrites comme des pastiches de romans de chevalerie, sont intercalés avec ceux des temps modernes et ne sont donnés que sous forme de fragments, c’est au lecteur de deviner la suite.

Les récits modernes sont apparemment sans lien les uns avec les autres. On y voit des adolescents participer à des défis étranges lancés par un garçon plus âgé qui fait figure de mentor ou de maitre Jedi : prendre des risques, faire confiance ou se méfier, résister, s’abandonner… ce sont autant d’étapes vers une sagesse et un idéal de chevalerie moderne. Il s’agit de s’endurcir pour un combat, d’être prêt à se battre pour sauver des dames, faire de son corps un rempart contre la barbarie…

Citant John Keating (Le Cercle des poètes disparus) et faisant référence dans son introduction à l’éthique Jedi et au roman scout (la série du Foulard de sang de Jean-Louis Foncine), Erik L’Homme tente de réenchanter le roman d’aventure, mais aussi de donner un idéal aux adolescents en leur proposant de s’imaginer en combattants – mais contre qui ?
Que désigne cette barbarie que l’on traque et ce passé que l’on tente de faire revenir ?

Le Bondivore géant


Le Bondivore géant
Julia Donaldson, Helen Oxenbury
Kaléidoscope, 2017

Les effets de la peur

Par Anne-Marie Mercier

Un lapin rentrant chez lui entend une voix sortir de son terrier qui s’exclame : « Je suis le Bondivore géant, aussi horrible que méchant ! il appelle à l’aide un chat, un ours, un éléphant, qui tous sont terrorisé par la même voix, qui décline toutes ses qualités : horrible, terrifiant, dangereux, haut… jusqu’à ce qu’une petite grenouille intervienne pour faire cesser la contagion de la panique et rappelle son petit bébé farceur qui fait la grosse voix.

Le texte joue sur des variations sur les mots qui désignent la peur, sur les comparaisons qui permettent de faire comprendre l’extraordinaire, tant au niveau des actions que des formes, tandis que le dessin met en scène les émotions (effroi, honte, inquiétude, surprise, hilarité) et le comique de la situation. Un joli classique à lire et relire.

Les Mutants de la mine noire

Les Aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute – Les Mutants de la mine noire
Julien Delmaire- Reno Delmaire
Grasset 2017

Au Nord, y a pas qu’les corons…

Par Michel Driol

Voici le tome 2 des aventures de l’Ourson Biloute. Rappelons que dans le tome 1, Blast Ador, le chef des extraterrestres veut prendre le contrôle de la terre grâce à la sauce Z qui réduira l’humanité en esclavage. Dans ce nouvel épisode, Biloute, Papa, Maman et Kévin vont visiter le musée de la mine. Là, Biloute est enlevé par le guide qui le conduit dans le laboratoire où le docteur Veggaline fabrique la fameuse sauce Z…. Biloute va-t-il devoir la gouter ? Non, car arrive à temps Lady Sparadrap, alias Maman.

Déjanté, humoristique, cet album est un hommage réussi aux séries populaires pleines de rebondissement. Par le style, aux nombreuses phrases exclamatives, et aux jeux de mots (façon titres de série noire hors de portée des enfants – Mutins de la Mer Noire – mutants de la mine noire – l’étoile Molaire).  Par les personnages aussi : le guide, habillé de façon carnavalesque, représenté façon Johnny Depp dans le film Charlie et la Chocolaterie, le docteur maléfique, la superhéroïne… Par les lieux : la mine, les wagonnets façon Indiana Jones et le Temple maudit, le laboratoire sous-terrain façon Blake and Mortimer…  Par les enjeux : un ourson en peluche sauvant le monde d’une attaque d’extraterrestres. Sans compter les allusions à une musique très seventies (éclectique, de Magma à Motorhead, en passant par Bachelet…). Les illustrations, avec leur côté psychédélique, renforcent cet aspect !

Ajoutons à cela un arrière-plan familial à la fois familier et social : l’ourson, bien évidemment, déteste passer à la machine à laver, et pourtant cela va lui arriver deux fois. Mais aussi le chômage du père, dont l’usine de petits pois risque de fermer. On est donc de plain-pied dans une famille ouvrière ordinaire. L’un des autres attraits de la série est l’utilisation d’un lexique du Nord – expliqué dans un glossaire à la fin –  Ce lexique a le mérite de ne pas être envahissant, mais de rendre hommage à des mots d’une langue populaire.

A suivre, bien évidemment… Et on attend la prochaine livraison avec impatience.

L’Etrange é

L’Étrange É
Grégoire Aubin, Roxanne Bee( ill.)
Amaterra 2018,

Accepter l’Autre

 

 

                                                                                                       Maryse Vuillermet

 

Un album original.
Un groupe de jeunes E mènent une vie joyeuse, et agréable, baignades, jeux…
Mais voilà qu’un E aventureux au cours d’un jeu de cache-cache rencontre un É.
D’abord méfiant, et inquiet, il s’enfuit mais le É curieux le suit et rend visite au groupe des E. Eux aussi d’abord agressifs, finalement, grâce au conseil d’un plus jeune, l’acceptent et l’intègrent.
Ils feront de même avec toutes les lettres.
Les thèmes de la différence et de la tolérance sont donc joliment illustrés par cette fable et son titre à double sens (étranger et étrange é).
Une seule très légère réserve, le rapport texte et image n’est pas toujours aussi fluide qu’on l’espérerait, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour suivre l’histoire.

Solaire

Solaire
Fanny Chartres

Ecole des Loisirs, 2018

Jours sans faim (1)

Par Christine Moulin

Ernest Chatterton, élève de CM1, et sa sœur Sara, qui va au collège, vivent avec une mère gravement perturbée (2), qui passe ses journées devant la télévision ou des jeux électroniques, qu’il faut soigner et servir, qui réveille ses enfants la nuit pour dormir avec eux, qui fait des « krachs » à la moindre contrariété, basculant alors dans un monde menaçant où on ne peut plus l’atteindre. Ils vont de temps en temps, rarement, chez leur père, aimant et protecteur, mais doivent « payer » ces moments de paix par une crise maternelle aggravée.

Les deux enfants sont très unis mais vivent dans l’angoisse permanente des réactions de leur mère. Sara réagit par un comportement anorexique qu’Ernest va tenter de combattre. Quant à lui, il se réfugie dans l’imaginaire : sensible, il mêle les personnages des livres à la vie réelle, notamment le loup de C’est moi le plus fort de Mario Ramos. L’animal est en quelque sorte le symbole effrayant et grimaçant de la maladie qui menace sa sœur; sa présence est contrebalancée par la protection bienveillante du Bon Gros Géant de Roald Dahl.

Ernest est attachant, notamment dans ses efforts naïfs pour faire manger Sara. Le fait qu’il s’échappe dans la fiction permet des moments drôles et poétiques (par exemple, il écrase la queue du loup qui dépasse de sous un meuble pour faire taire son angoisse!). Les nombreuses références à des livres célèbres de la littérature de jeunesse créent une complicité certaine avec le lecteur. Mais le roman pèche un peu par manque de vraisemblance: la maturité du narrateur, même si elle peut s’expliquer par une forme de résilience, peut paraître excessive; le médecin du travail semble bien « léger » dans son diagnostic; on se demande comment le père, qui est loin d’être défaillant, n’a pas encore fait de démarches pour récupérer la garde de ses enfants; le rôle de l’infirmière du lycée est surprenant; la guérison de Sara est rapide et facile.

Bref, le propos est encourageant, le héros émouvant mais l’ensemble reste un peu coincé dans le pays des bisounours (à l’exception du sort réservé à la mère, sinistre).

(1) Titre d’un livre pour adultes sur l’anorexie, de Delphine de Vigan
(2) Peut-être pourra-t-on bientôt se demander pourquoi les figures de la mère atteintes de maladie mentale se multiplient dans la littérature de jeunesse, au détriment de celle du père.

Zita la fille de l’Espace, t. 2 et 3

Zita la fille de l’Espace, t. 2 et 3
Ben Hatke
Rue de Sèvres, 2016 et 2017

Série spatiale

Par Anne-Marie Mercier

Encore de l’espace!

Zita est une fille comme les autres… mais depuis qu’elle a sauvé la planète Scriptorius (de scriptor, l’écrivain), pas question de la laisser rentrer chez elle : elle doit aller sauver d’autres mondes en péril. Pour échapper à la cohorte de ses admirateurs et à des obligations de super héroïne, elle laisse imprudemment sa place à un robot qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau… et qui part sauver une autre planète à se place. Traquant l’imposteur, elle se met au ban de la société spatiale et est désignée comme « la terreur de l’espace ». En fuite, arrêtée, emprisonnée, contrainte aux travaux forcés… elle rencontre aussi bien de nouveaux amis que des anciens.

Les deux volumes sont aussi inventifs que le premier, plein d’humour; les formes de vie rencontrées par Zita défient les lois de l’univers connu aussi bien de de la sage SF… Les retrouvailles avec Joseph dans le troisième volume sont pleines de surprises, comme leur retour (provisoire !) sur terre, chez leurs parents. Zita, « fille de l’espace », « terreur de l’espace », « aventurière de l’espace » est l’héroïne d’une vraie série qui ajoute d’épisode en épisode, de nouvelles complexités à son monde et de la profondeur à ses personnages, sans trop se prendre au sérieux. Les adultes se régaleront eux-aussi.

Demain les rêves

Demain les rêves
Thierry Cazals / Daria Petrilli
Møtus 2015

Faire face à la crise

Par Michel Driol

Agathe est une petite fille qui, depuis la mort de ses parents, vit avec son Oncle Jean dans un monde en crise. Les signes de la crise ont bien là : usines qui ferment, arbres qui n’ont plus la force de faire pousser des feuilles, adultes qui jouent à la dinette faute d’avoir de vrais repas, l’oncle Jean qui perd son emploi. Il imagine des tas de métiers sans avenir : dompteur de papillons, facteur qui refuse les lettres de licenciement ou les factures… Mais la crise gagne… Alors Agathe sort à la rencontre des autres : un homme et une femme qui hurlent et griffent les murs, puis un garçon qu’elle embrasse. Avec ce garçon et Oncle Jean, il feront une équipe de choc pour devenir écouteurs de rêves et faire renaitre les jeux, la vie, l’espoir.

Voilà un album magnifique, qui ne cherche pas expliquer rationnellement la crise, mais à donner l’espoir. Tous les enfants entendent aujourd’hui parler de la crise. La voilà personnifiée, puissance maléfique qui a volé à Agathe ses parents et désespéré le monde entier, humains comme végétaux. Aura-t-elle le dernier mot ? Comme dans les contes, on croit un instant que le mal va l’emporter. L’imagination seule ne suffit pas à s’en tirer : Oncle Jean a beau inventer des métiers poétiques et fabuleux (éleveur de feux follets ou cultivateur d’étoiles filantes), la crise a tellement fait mourir les espoirs et les intérêts qu’il échoue. Il faudra se mettre ensemble et non pas proposer, mais écouter les rêves pour redonner l’espoir, découvrir ce que l’on a en partage, guetter le moindre souffle de vie, redonner confiance, lutter contre la peur. On le voit, c’est la poésie et le rêve qui seront capables de lutter contre la crise, l’attention patiente à chacun. Et, dans ce rôle-là, ce sont les enfants qui sont porteurs d’espoir. La crise n’aime pas les enfants qui rêvent…

L’album traite donc de façon poétique la crise, avec courage et audace : poésie du texte qui traite la crise de façon métaphorique, extraordinaire qualité des illustrations dont l’univers est proche de celui de Magritte et permettent aussi de sortir de donner une représentation surréaliste. Tout vole, des gâteaux aux oiseaux, des feuilles aux papillons, des lettres aux personnages, montrant une réalité étrange et inquiétante, jusqu’à ce qu’un bouquet de fleurs naisse dans la tête de l’oncle. L’illustration de couverture, comme un clin d’œil aux éditions Larousse (je sème à tous vents), que l’on retrouve sur les pages de garde, est porteuse de l’espoir que les fleurs s’épanouissent.

Un album en forme de conte philosophique pour nous aider à lutter contre la résignation.

Un Goûter sur la lune


Un Goûter sur la lune
Dorothée de Monfreid

L’école des loisirs (Loulou et cie), 2017

L’espace à portée de toutous ?

Par Anne-Marie Mercier

La bande des toutous de Dorothée de Monfreid expérimente tout : ici, il s’agit d’une ballade sur la lune, comme on irait pique-niquer au bois près de chez soi, il suffit d’avoir une fusée, des combinaisons spatiales en nombre suffisant, et voilà.

Néanmoins, le réel rattrape la fantaisie : les combinaisons ne sont pas forcément conçues pour des grands chiens, et enfin, comment manger son goûter alors qu’on porte un casque ? Moralité, on est aussi bien chez soi ! On aura pourtant fait un charmant voyage qui évoque un peu la polyphonie harmonieuse des Caroline de Pierre Probst.

Rouge volcan

Rouge volcan
Eric Battut
L’élan vert  2017

L’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini…

Par Michel Driol

Au milieu de l‘océan, un volcan se réveille et fait naitre une ile. Deux petits personnages, des vulcanologues, s’en approchent, en commencent l’ascension au milieu des laves, malgré les gaz toxiques. Ils effectuent leurs mesures et atteignent le sommet. Face à la montagne en furie, il faut redescendre, vite et repartir dans une mer rouge volcan. La dernière illustration envoie à la première, mais la dominante blanche est devenue une dominante rouge…

Étrange album, qui tient tout à la fois de la poésie, de la science et de la philosophie. Poésie du texte, qui parle d’apogée, de montagne en furie, de colère de la montagne. Poésie de l’illustration, qui ne recherche pas le réalisme, mais, utilisant des papiers découpés, rend compte de la puissance tellurique des éléments et leur confronte la petitesse des deux hommes. Discours scientifique aussi, qui convoque des termes précis, comme mesures, densité, qui emploie les termes techniques, magma, bombes volcaniques, mission à accomplir. Le tout est au service d’une approche philosophique : qu’est-ce que l’homme dans une nature qui peut se réveiller et se révéler dangereuse, mortelle, inhospitalière ? Un être fragile, un petit rien, menacé, impuissant. Pourtant, il lui faut continuer à aller calmement, presque paisiblement, à l’ « extrême limite » du monde, de soi et du savoir, non pas pour la  gloire, ni pour dominer la nature, mais pour la connaitre.

Un album en aller-retour, qui pose la question de la connaissance scientifique, de la place de l’homme dans l’univers, de l’esprit de géométrie, rationnel, et de l’esprit de finesse, qui joue sur l’émotion. Un album pascalien…

Le Facteur de l’espace


Le Facteur de l’espace
Guillaume Perreault

La Pastèque, 2016

Vive la poste et les postiers !

Par Anne-Marie Mercier

Cet album, entre roman graphique et BD, est un jalon dans l’histoire de la littérature de jeunesse en France : il a été le premier de son genre à recevoir un prix au Salon de Montreuil. De fait, le livre est si riche qu’il aurait pu recevoir plusieurs « pépites » d’un coup.

Bob, facteur « spatial », fait sa tournée régulière et y a pris ses habitudes. Un jour, on lui donne un autre circuit à faire et il ronchonne tout au long de cette journée, jusqu’à la fin, où son regard change. La pire journée de sa vie devient celle où il reprend un regard neuf sur les choses: il y a donc un zeste de philo dans cette petit e histoire.
Il salue ses amis les robots, son patron le poulpe, mange, et voyage dans un univers totalement futuriste mais aussi délicieusement daté, dans  un style de SF retro et humoristique. Ce voyage de planète en planète évoque celui du Petit Prince et justement c’est lui l’un des nouveaux clients de Bob, qui comme les autres a quelque chose à lui demander ou une épreuve à lui faire subir (dessiner un mouton, encore et encore, par exemple…).De la planète où il pleut à celle peuplée de chiens hurlants, il livre des objets divers : un parapluie, une théière, une lettre, un voyageur…

Tout cela donne peu à peu à ce facteur une grande humanité tout en faisant un beau portrait de ce métier qui relie véritablement les hommes. C’est drôle, surprenant, rythmé, et tendre.