Le Bateau vert

Le Bateau vert
Quentin Blake
Gallimard (l’heure des histoires), 2012

La mer dans un jardin

Par Yann Leblanc

LebateauvertQuand le jardin d’à côté se fait espace à découvrir, bateau à aborder, tempête… les vacances les plus ternes sont métamorphosées, tout comme les formes et les choses.

Tout cela sous le signe de la nostalgie d’une enfance vue comme un paradis perdu.

Pour les enseignants qui veulent préparer leurs élèves à des vacances à la campagne, voir le site lectures primaires, une entrée intelligente dans cet album aux allures si simples, et pourtant… Et pour les parents qui hésitent entre la mer ou la campagne, l’idée que ce n’est pas le cadre qui fait la réussite des vacances, mais ce qu’on y met.

La Saga de Sakari. Banquises de feu

La Saga de Sakari. Banquises de feu
Guillaume Lebeau

Rageot, 2012

Par Anne-Marie Mercier

sakariGuillaume Lebeau a  en tête une belle saga, un univers glacial superbe, des personnages attachants. Mais l’écriture à mon avis ne suit pas et c’est bien dommage. Elle adopte souvent un style épique (pourquoi pas, puisque c’est une « saga » ?), mais manque de naturel même dans ce cadre. Parfois, sur un ou deux paragraphes ce style prend, mais retombe ensuite, ce qui rend la lecture pénible.
Des astérisques signalent un lexique du nord très riche mais qui parfois qui laisse perplexe : est-il besoin de définir des termes comme « glace », « banquise », « phoque » ?

40 jours de nuit

40 jours de nuit  
Michelle Paver
Hachette, 2012

Refroidissant !

Par Maryse Vuillermet

40 jours de nuit imageJack Miller, anglais, 37 ans, végète dans un emploi de secrétaire qu’il déteste. Il a étudié mais trop pauvre pour continuer, il ne peut que  rêver  de voyages,  d’expéditions. Nous sommes à Londres en 37, des bruits de guerre lointains  n’empêchent pas quatre jeunes gens fortunés et bien nés  d’organiser une expédition dans le grand Nord en Arctique. Ils  recherchent un télégraphiste pour les accompagner.

Il s’agira de réunir des données scientifiques sur le cap norvégien de Gruhuken, dans l’archipel du Spitzberg, non loin du Pôle Nord.  Jack, bien que très méfiant à l’égard de ces jeunes aristocrates,  Algie, Gus, Teddy et Hugo, est accepté. Ils embarquent tous sur le l’Isbjörn, un bateau commandé par le capitaine Eriksson à destination de leur lieu d’hivernage. Ils sont accompagnés  de huit chiens de traîneau, d’armes,  de munitions, de caisses de vivres et de lampes pour de longs mois. Pendant la traversée, le capitaine tente plusieurs fois de les mettre en garde contre  le lieu qu’ils ont choisi, mais sans succès. Arrivés sur place,  ils installent leur nouveau campement arctique.

Ils sont  d’abord émerveillés par la beauté de ces étendues gelées. Rapidement,  la routine des journées se met en place, interrompue parfois par de curieux petits incidents qui semblent imputables au hasard,  à la solitude, au brouillard.  Hugo les a quittés, pour raison de santé. Jack,  malgré son courage et son dynamisme, sa rationalité aussi  a l’impression que quelqu’un les épie. Il n’ose pas en parler aux deux autres. Et voilà qu’à son tour Gus tombe malade et doit  partir se soigner en compagnie d’Angie.  Jack est seul pour une période indéterminée et la nuit polaire commence à s’installer.  Au fil du temps,  des tempêtes, des mésaventures, et des incidents qui se multiplient,  l’imagination de Jack s’emballe.

Seul avec ses chiens, sa radio et son appareil de télégraphe, avec lequel il communique encore un peu, Jack poursuit son journal dans lequel il décrit  la progression de l’horreur, les tempêtes, la fuite des chiens, les apparitions, il se calfeutre à l’intérieur mais est obsédé  par le poteau devant la fenêtre  qui …se met à bouger..

 Est-il en proie au Rag,  cette fameuse crise de folie  créée par l’obscurité de l’hiver arctique ou pire ?  La  progression assez subtile du cauchemar,  de l’horreur rendent le récit très prenant et très effrayant.  Le narrateur doute et fait douter  son lecteur, jusqu’à la fin du récit, on n‘a pas de certitude sur la cause de ces événements.

Les lieux, l’atmosphère  de trappeurs, de chiens de traîneau,  l’amitié avec le husky, Isaak,   rappellent l’univers de Jack London,   mais l’angoisse  savamment distillée  et les frontières poreuses entre épouvante et folie font plutôt penser  aux  récits fantastiques, au Horla de Maupassant, par exemple.

En tout cas, ça fonctionne !

La Moufle

La Moufle
Robert Giraud, Olivier Latik
Flammarion Père Castor, 2012

Conte russe

Par Anne-Marie Mercier

La MoufleEloge de la solidarité, jeu avec l’absurde, cette mise en image d’une variante d’un conte russe évoque les beaux jours des illustrations des premiers Père Castor (l’esthétique russe, justement) avec des animaux aux formes stylisées, aux couleurs bien tranchées. Du plus petit (la souris) au plus gros (l’ours), en passant par la grenouille, le lapin, le renard et le loup, tous trouvent un abri provisoire au chaud dans la moufle rouge oubliée dans la neige… jusqu’à ce qu’une fourmi vienne tout déranger.

Une bonne réédition d’un bon classique (Didier, 2009, Père castor, 2010…) qui marche bien avec les petits.

A Propos de Rien

Rien
Janne Teller
Traduit du danois par Laurence Larsen
Les grandes personnes, 2012

Réponse de François à la chronique d’Anne-Marie du 2 juin 2013

Par François Quet

Pour prouver à leur camarade nihiliste que « quelque chose a du sens », les adolescents de ce livre choisissent donc de se priver de ce qu’ils ont de plus précieux. L’intérêt du récit se déplace ainsi peu à peu de l’inventaire de qui compte (de ce qui fait sens) vers une surenchère de sacrifices (puisqu’il s’agit de faire don de ce à qoi on est le plus attaché). Si bien qu’on se demande peu à peu, ce que prouvent, où cherchent à prouver les jeunes gens (sinon l’auteure elle-même).  Les rapports de force deviennent rapidement odieux, le jeu avec les tabous anthropologiques les plus fondamentaux —mais aussi les plus stéréotypés : le sexe, la mort — prend le pas sur la recherche des valeurs, de ce qui vaut vraiment la peine. Sur cette pente, on se demande d’ailleurs pourquoi l’auteure ne va pas encore plus loin, si grande semble être sa fascination pour les jeux de l’excès et du sacrilège : suggérons lui la castration (qui ici reste symbolique), le meurtre rituel et l’anthropophagie (dont on reste finalement assez éloigné), ou le viol en série (qui aurait le mérite de relier le récit à une triste réalité).

Cette première partie du livre est doublement détestable : d’abord parce qu’elle est construite sur une progression très mécanique, on va vers toujours plus d’horreur ; vieille recette qui loin de solliciter le lecteur réflexif, exacerbe la fascination : et après ? et après ? doit-il se demander avec un frémissement d’effroi (mais aussi de plaisir). Cette dramaturgie convenue transforme en spectacle morbide ce qui aurait du activer l’intelligence. Mais ce n’est pas tout. Le glissement, de la recherche de valeurs au récit complaisant de la destruction de ces valeurs, reste sans débat. Les chapitres se succèdent sans grand suspense, sans véritable interrogation sur le sens de ces sacrifices : oh ! je dois sacrifier mes ballerines, oh ! je dois faire don de mon petit doigt. Etc. Oh que c’est dur. Mais c’est la règle et je vais le faire.

L’auteur n’oriente jamais l’interprétation de son lecteur, ce qui pourrait être une qualité si les questions se posaient de façon perceptible. Mais la deuxième partie est encore plus confuse que la première. La montagne sacrificielle est reconnue pour une œuvre d’art et immédiatement évaluée fort cher (quelle représentation de l’art contemporain ! et de l’art en général associé à  l’argent !). « Si tout cela avait vraiment un sens, vous ne l’auriez pas vendu », s’écrie finalement un personnage, opérant un retournement bien peu crédible puisque les héros se sont contentés de se priver de ce qui, accessoirement, a gagné malgré eux une valeur marchande. Un dernier épisode,  criminel et rocambolesque, vient clore le récit  sur le plan dramatique (il fallait un point d’orgue, un dernier éclat) sans pour autant ouvrir à une réflexion véritable sur  le sens de la vie, quoique puisse prétendre la quatrième de couverture. Tout semble se valoir et se succéder dans un tourbillon d’évènements d’une totale gratuité.

Ajoutons, pour terminer, que les personnages de ce roman n’ont pas plus d’existence que celle qui les relie les uns aux autres dans leur entreprise autodestructive. L’absence d’épaisseur est un véritable problème, me semble-t-il, dans une histoire qui voudrait faire réféchir. Les personnages agissent mécaniquement,  ne se troublent qu’à l’évocation de l’unique objet de leur attachement à l’existence. Ces marionnettes peu attachantes ne me disent rien, ne me font penser à rien. Sinon justement à l’habile construction de ce petit livre au fond très roublard, juste assez malin pour aborder une question sensible, juste assez pimenté pour faire frissonner d’horreur.  L’absence de point de vue sur les faits racontés me paraît poser, dans ce cas, un  problème de littérature et de morale, tout à fait indépendant du public auquel il est destiné, les adolescents qui en ont vu d’autres.

Vous souhaitez débattre de ce livre? Laissez nous vos commentaires !

Cherub encore (8 1/2)

Cherub, vol. 81/2 : Soleil Noir
Robert Muchamore

Traduit (anglais) par Antoine Pinchot
Casterman, 2012

Personnages mécaniques pour lectures univoques

Par Matthieu Freyheit

CherubSoleil NoirDans un billet publié le 22 février 2012 sur ce même site, Anne-Marie Mercier s’interrogeait sur le succès de cette série « enfin » publiée chez Casterman. À mon tour aujourd’hui de demander sobrement : pourquoi ? Des raisons, il y en a sans doute à foison, mais peu que nous ayons envie de prendre en compte, peu dont nous voudrions bien nous satisfaire, quitte peut-être à passer pour de vieux réactionnaires…

Cherub, pour les non initiés, désigne un département particulier des services de renseignements britanniques. Particuliers parce qu’il regroupe des agents mineurs (de 10 à 17ans) choisis dans les orphelinats du pays et soumis à un entraînement intensif. Les jeunes agents sont sensés intervenir lors de missions au cours desquelles des agents adultes ne pourraient passer inaperçu. Cet univers, qui caresse dans le sens du poil la part la moins riche de la culture des jeux vidéo, tente de se rendre fascinant – dans son absence de complexité – aux yeux de lecteurs et lectrices auxquel(le)s on n’explique pas que les enfants-soldats, ça existe, au sein d’une réalité nettement moins reluisante.

Bref, si le succès de cette série revient à révéler les désirs adolescents de violence, de guerre, de journées passées à l’apprentissage d’une multitude d’armes et de techniques de combat (c’est tellement plus fun que l’école…), alors oui : inquiétons-nous. Car Cherub, dans ce volume en tout cas, ne pose aucune question, n’autorise aucun autre degré de lecture, et ne sert finalement que son propre système : l’univocité. Le mauvais goût commun aurait-il lui aussi son idéologie ? En découlent des personnages mécaniques, surentraînés et inintéressants. Greg et Andy, dans cette mission 81/2, sont mis sur la piste d’une organisation criminelle appelée Soleil Noir. Objectif : se faire inviter chez un copain de classe de Greg (pour l’occasion infiltré dans un établissement classique) afin de pouvoir enquêter sur le père de celui-ci. Entre alcool, jeux vidéo et arts martiaux, l’auteur propose des personnages physiquement précoces mais intellectuellement et surtout émotionnellement retardés. Rien, on ne ressent rien. « Bien joué ! », s’amuse finalement l’un d’entre eux lorsque la nouvelle bibliothèque du campus de Cherub, à l’instant de son inauguration, est partiellement détériorée par de jeunes agents en mal d’action.

Pour les fans, tout de même, le site internet très complet comporte des interviews de l’auteur (« Ten minute guide to become a literary genius »…), un lexique spécifique à l’univers de Cherub, un descriptif des personnages, des cartes, des bonus, et autres goodies.

Par ailleurs, la série des Cherub se prête fort bien à la multiplication de fanfictions, i.e. écrits de fans qui visent à compléter une œuvre et ses personnages, en leur ajoutant des épisodes, des annexes. Une bonne manière, pour le coup, de réinvestir la série avec peut-être plus de sensibilité que l’auteur lui-même, et de prêter à l’ensemble un peu de cette humanité et de cette complexité qui lui font gravement défaut.

 

Nénuphar. Conte ouzbek (français-ouzbek-russe)

Nénuphar. Conte ouzbek (français-ouzbek-russe)
Igor Mekhtiev, Shodiyor Doniyorov
L’Harmattan, 2012

Des origines du nénuphar sur le fleuve Amu-Dariya

Par Dominique Perrin

nenUn couple fait des vœux pour avoir un enfant. Un jour, un oiseau apporte à la femme une fleur, que celle-ci respire : au soir la fleur se transforme en une fillette, pourvoyeuse de joie et de prospérité. Mais lorsqu’une sorcière envieuse cherche à s’emparer de la jeune fille, celle-ci n’a d’autre recours que de s’enfoncer dans la rivière où elle lave la vaisselle.

Ce conte sans frontière tiré ici de la culture ouzbek est présenté simultanément en français, ouzbek et russe, en une succession de pages trilingues agréablement illustrées dans un style moyen-oriental. Belle initiative éditoriale que ces albums souples dédiés aux « contes des 4 vents » ! On pourrait souhaiter cependant que la page explicative finale ne porte pas seulement sur le pays concerné, mais aussi sur le sens du conte – condition sans doute nécessaire à une lecture moins tragique de l’épisode de la dernière transformation de la fille-fleur en « nénuphar », dans un esprit proche des Métamorphoses d’Ovide.

Quand j’étais cagibi

Quand j’étais cagibi
Hélène Gaudy, Emilie Harel
Rouergue, Zig Zag, 2013

Le refuge

Par Caroline Scandale

quand j'étais cagibi

Personne ne veut m’écouter? Très bien! Vous ne m’entendrez plus! Je vais de ce pas m’enfermer dans le cagibi et plus rien ne m’en fera sortir!
Ainsi pourrait être résumée la pensée de la jeune Amy, qui face à une famille qui se désintéresse d’elle, décide de se créer un petit cocon de solitude… Dans le cagibi.

Avec toute la fougue qui caractérise les enfants, elle décrète dans un premier temps ne plus jamais vouloir en ressortir puisque ses parents et sa grande sœur la délaissent, empêtrés dans le quotidien et les problèmes « de grands »… A partir d’aujourd’hui plus question de l’appeler Amy, son nom est cagibi!

Cette petite fugue, connue de tous et au sein même de sa maison, lui permet d’abord de rassembler ses esprits, de pleurer puis de se ressaisir… Disparaître pour mieux exister! Plus encore, ce petit havre de paix, sombre mais débordant de vivres et d’objets joyeux (bateau gonflable, guirlande de Noël…) lui donne la possibilité d’écouter la maison respirer. Cette petite rébellion oblige la famille à se remettre en question et l’amour reprend le dessus. Le cagibi devient même le refuge de tous les membre du foyer et un lieu de discussion improvisé dès que le besoin s’en fait sentir…

Cette petite chronique familiale nous fait réfléchir à l’importance de l’écoute et du dialogue.  Ce petit roman illustré est une excellente surprise, une petite pépite poétique d’une grande douceur…

Les Filles de Cùchulainn

Les Filles de Cùchulainn
Jean-François Chabas
L’école des loisirs (médium), 2013

Cheval, Irlande et cryptophasie

Par Anne-Marie Mercier

LesFillescuchulainnJean-François Chabas a le talent rare de faire chaque fois un livre différent, dans un thème qu’il n’a pas abordé, un lieu autre, et de réussir chaque fois ce pari.

Histoire de bruit et de fureur, de colères, d’amour, de mutisme, de vent, de mer, et enfin de cheval, ce livre est tout cela, porté par une belle écriture. Quant à l’histoire, elle est difficile à résumer tant elle est dans l’atmosphère et dans la beauté de certaines scènes, la drôlerie d’autres ou tout simplement la poésie des éléments. Disons en deux mots que Mary l’institutrice, narratrice du récit, et son mari, pêcheur d’une île irlandaise, ont acheté un magnifique cheval de trait, borgne, qui refuse de travailler. Que Mary accouche de jumelles après la mort de son mari et que ses filles ne communiquent qu’entre elles d’une langue inventée (cryptophasie ou idioglossie – voir  Y Lebrun, « Cryptophasie et retard de langage chez les jumeaux« ) et développent une relation étroite avec le cheval. La solitude de Mary, le village avec ses superstitions et ses commérages, le contexte irlandais des années 1920 (débuts de l’indépendance et luttes incessantes), l’attaque de l’île par des pillards… tout cela tient dans ce petit roman (111 pages), et tient bon.

Dis tu dors ?

Dis tu dors ?
Sophie Blackall
Traduit de l’anglais
Didier, 2013

Je t’interroge, donc je suis

Par Dominique Perrin

disUn très jeune enfant couché près de sa mère l’entraîne dans un cycle de questions au milieu de la nuit : « Maman, tu dors ?… Pourquoi tu dors ? » L’accable-t-il ? Non, car l’interlocutrice accepte toutes les questions avec une socratique mansuétude. Ainsi la nuit se passe en une longue conversation alliant prosaïsme et profondeur, tandis qu’un petit bonhomme-éléphant tourne sur lui-même en coin de chaque page de texte, évoquant comme en apesanteur la volte rapide et lente de la Terre et celle d’un esprit en formation. C’est la force et le charme de cet album, qui joue de façon fine sur différents modes de représentation du dialogue parlé (par tirets et par bulles) : il met tranquillement en scène la souveraineté de la parole interrogative dans la structuration de la psyché humaine.