La Revanche du clown

La Revanche du clown
Sara
Thierry Magnier, 2011

Clown en fugue

Par Yann Leblanc

On retrouve tout l’art de Sara dans cet album grand format : Les papiers découpés jouent sur les formes et créent de la profondeur dans un monde chromatique sobre : rouge, noir, blanc, quelque touches d’ocre… L’absence de texte est remplacée par une narration en image claire et fluide. L’univers poétique du cirque et de la nuit est superbement illustré.

Angel

Angel
L.A. Weatherly
Traduit (anglais) par Julie Lafon
Galllimard jeunesse, 2011

Romance paranormale, très normale

par Anne-Marie Mercier

Les anges sont à la mode et sont en passe peut-être de remplacer les vampires. Comme eux, ils ont une apparence humaine, sont très méchants ; ils se « nourrissent » des humains qu’ils laissent exsangues ou fous, avant de les tuer. Les deux héros ont pour mission de sauver la planète menacée par une invasion de ces êtres venus d’une autre dimension. Cela va leur prendre quelques volumes (le deuxième tome est annoncé pour aout 2012).
Willow est en apparence une jeune fille normale, mais sa mère est folle, elle ne sait qui est son père et a des pouvoirs de divination dans un premier temps avant de se découvrir mi ange mi humaine ; ses camarades savent si bien qu’elle est bizarre qu’ils la fuient. Alex, orphelin, a été élevé dans un camp d’entraînement de la CIA (on retrouve aussi la mode des espions façon Cherub…). Entre eux, on le devine, va naître un amour fou (mais rassurez vous comme dans Twilight, rien de sexuel pour l’instant). L’intrigue qui leur fait sillonner l’Amérique est menée avec quelques longueurs mais la lutte entre anges et tueurs d’anges a de l’allure et captivera ceux qui cherchent un gros « page turner » pour l’été.
L.A. Weatherly est par ailleurs l’auteure de la série « l’école des fées » (folio cadet) sous le nom de Titiana Woods.

La voix du vent

La voix du vent
Rolande Causse
Gallimard Jeunesse, 2011

L’inflexion des voix chères qui se sont tues

par Christine Moulin

Tout, dans ce roman, est délicatesse : à commencer par la couverture et les illustrations dues au poétique pastel de Georges Lemoine. L’exergue est à l’unisson: « Les douleurs ont une clef de sol pour qui est musicien de l’intérieur » (Eric de Lucca, Le commentaire du un).

Le ton est donné car c’est bien de musique qu’il s’agit, tout au long du livre. L’héroïne, Sonia, est particulièrement sensible aux sons, comme le révèlent les premières lignes: « J’écoute le bruissement des arbres. Je n’ai pas besoin de les regarder, je les connais par cœur. Seul leur chuchotement m’importe ». Elle a perdu sa mère, Anna, et à l’ouverture du livre, elle ne parvient pas à s’ « éloigner de sa peine », comme dit son père. C’est de sa mère qu’elle tient son amour pour la musique, même si elle ne veut plus entendre parler de son piano depuis…

Peu à peu, malgré tout, elle va parvenir, à petites touches, à surmonter sa douleur. Grâce à la psy qu’elle affuble de sobriquets (« La Mère Michel », « Déteste déteste ») mais qui va vaincre son silence et ses résistances, en accueillant ses rêves. Grâce à son père, qui, bien qu’il soit très occupé par son métier d’architecte, ne sait que faire pour la distraire. Grâce à Gravie, sa grand-mère, pour qui elle nourrit pourtant une grande hostilité au départ. Grâce à Ludovic, son presque frère (« Si j’avais eu un frère, j’aurais aimé qu’il lui ressemblât, trait pour trait ») Grâce à Berthe, une jeune Ivoirienne : « Nous sommes devenues amies, très amies, une amitié partagée au cœur de nos peines inavouées ».

Le roman s’écoule doucement. Les évènements sont souvent infimes même s’ils ont un grand retentissement sur les émotions de Sonia. On assiste ainsi à une bagarre à l’école (Emilie a lancé à Sonia: « Si ta mère était à la maison, tu serais plus aimable! »); à l’entrevue avec une prof qui accuse Sonia d’avoir copié sa dissertation sur Phèdre, oeuvre qu’elle a particulièrement aimée et bien comprise; à un voyage en Jordanie; à la visite d’une cousine importune; à un pèlerinage vers l’endroit où son père a dispersé les cendres de sa mère, etc. Jusqu’au jour où arrive Olivier… Ce courant narratif nous mène jusqu’à l’épilogue qui, comme on le sent depuis le début, célèbre les droits de la vie, portée par le vent: « Toujours j’écoute la voix du vent, il m’a ouvert une voie. La voie d’Anna ». Tout l’enjeu de ce récit de deuil est là: faire d’une voix une voie.

Même si le parcours que suit l’histoire n’est pas toujours très lisible, même si la musique, à force d’être discrète, peut sembler atonale, on se rend compte, finalement, que ce roman a su épouser le rythme du deuil: rien de fracassant, de spectaculaire, mais l’impression, au bout du chemin, que l’on a surmonté l’insurmontable. Le tout est orchestré par la langue pure et classique de Rolande Causse, comme racinienne.

Jeanne, parfumeur du roi

Jeanne, parfumeur du roi
Anne-Marie Desplat-Duc
Flammarion, 2012

Inodore et incolore

par Anne-Marie Mercier

Malgré un titre prometteur (on s’attend à la description d’une ascension problématique d’une jeune fille dans le milieu des artisans parisiens) et son inscription dans une série célèbre, les Colombes du roi soleil, ce roman n’a éveillé en moi aucun intérêt : le passage par la maison des demoiselles de Saint-Cyr est escamoté (sujet usé, sans doute ?), l’ancrage dans le 17e siècle très sommaire (on voit passer Mme de Grignan, mais à quoi bon?), la psychologie des personnages et les dialogues sont d’une extrême pauvreté. A part cela, mystères, enlèvements, révélations, dons innés et invraisemblances plairont aux amateurs de ce genre, mais à tout prendre, pourquoi ne pas lire un BON roman qui réunit les mêmes ingrédients (Waterloo nécropolis, par exemple, ou Vango) ?

A ceux et celles qui en douteraient encore, ce volume montre que cette série est un avatar de mauvais romans sentimentaux pour jeunes filles avec un alibi culturel qui ne fait guère illusion. Voir les articles d’Anne Arzoumanov  (« Parler XVIIe : étude d’une fiction linguistique ») et de Christine Mangenot (« Jeunes filles du XVIIe siècle pour jeunes lectrices d’aujourd’hui, ou la fabrique du féminin en littérature de jeunesse ») dans un volume paru récemment, dirigé par Edwige Keller  et Marie Pérouse : Les représentations du XVIIe siècle dans la littérature pour la jeunesse contemporaine : patrimoine, symbolique, imaginaire

 

Insoumise

Insoumise
Ally Condie
Traduit (anglais –USA) par Vanessa Rubio-Barreau
Gallimard Jeunesse, 2012

La Belle se rebelle

par Anne-Marie Mercier

Après Promise, Insoumise ; les deux couvertures des premier et deuxième tomes se répondent aussi joliment que les titres. Et ce deuxième volume remplit en partie les promesses du précédent : l’histoire d’amour (l’héroïne hésite entre deux garçons), l’aventure (ici, survie dans un monde inconnu et hostile), la lutte contre l’oppression, tout cela se poursuit également, avec un retournement final qui nous rappelle l’interrogation du premier volume (qui manipule qui ?) et qui maintient le suspens.

Malgré cela, il y a quelques longueurs et l’évocation réitérée des sentiments de l’héroïne finit par lasser : répéter n’est pas approfondir mais ressasser. Certes, un personnage peut ressasser, mais en ce cas, il faut un grand art pour maintenir l’intérêt.

Ils nous ont encore oubliés!

Ils nous ont encore oubliés!
Yann Mens, Marie-Elise Masson
Gautier Languereau (Les petites histoires du soir, Victor et Cie), 2012

Une famille formidable

Par Caroline Scandale

La série Victor et Cie, qui se veut moderne et réaliste, traite d’un sujet dans l’air du temps, la famille recomposée. Pour cela elle utilise les codes actuels des jeunes : mise en page de la première et quatrième de couverture façon blog ou réseau social, accessoires « tendance » des protagonistes, métissage culturel…
Victor vit dans une famille XXL, entouré de demi-frères et demi-sœurs, de parents, beaux-parents, grands-parents, grands-parents d’adoption… Bref c’est à s’y perdre et c’est justement sur un imbroglio familial que repose l’intrigue de ce joyeux album.

Victor et la fille du nouveau mari de sa mère passent d’agréables vacances chez la grand-mère du jeune homme. Mais à leur retour, la maman de Victor n’est pas à la gare, remplacée au pied levé par Prosper, son fils aîné… Et là c’est le mini drame! L’accompagnatrice zélée de la SNCF ne veut pas laisser partir les deux enfants avec le grand frère de Victor car il ne porte pas le même nom que Marie-Lucie, sa sœur par alliance… A partir de là, tous les parents des deux enfants sont contactés et ils finissent par arriver en même temps à la gare… Pour le plus grand bonheur des enfants, ravis de voir leurs familles réunies…
Les enfants de parents divorcés ont tous vécu une situation semblable, quand la
complexité des liens familiaux et des noms provoque l’incompréhension volontaire ou
non d’une tierce personne. Le titre de cet album n’est donc pas tout à fait exact car
il nous oriente vers une mauvaise interprétation de l’histoire, bien qu’en filigrane
on comprenne que les parents occupés à gérer leur vie sentimentale et professionnelle
en oublient souvent leur progéniture… En réalité, les deux jeunes héros n’ont pas
été oubliés mais leur maman/belle-maman est malencontreusement retenue à son travail
par un patron autoritaire et l’accompagnatrice ne veut pas les laisser partir avec une
autre personne.
L’intérêt de cette histoire repose sur la possibilité de parler avec l’enfant de sa
perception des petits tracas liés au divorce et au remariage des parents… Et ici
justement, point de discorde mais plutôt de l’amour et de l’harmonie car l’angle
d’attaque est résolument joyeux! Un album qui renvoie une image positive d’une
situation certainement bien difficile à vivre de l’intérieur.

Le Bal d’anniversaire

Le Bal d’anniversaire
Lois Lowry
Traduit (anglais) par Agnès Desharte
L’école des loisirs (Neuf), 2011

Vive l’école, à bas les bals !

Par Anne-Marie Mercier

On a connu Lois Lowry plus inspirée, plus percutante (avec le célèbre Le Passeur, en science fiction, avec Les Willoughby, pastiche de roman réaliste, ou encore avec L’Elue, beau récit initiatique proche de la fantasy). Ici, elle s’essaie au conte et accumule les stéréotypes, tout en modifiant quelques traits sans pour autant être très originale.

Une princesse s’ennuie ; comme elle va avoir seize ans, un bal est annoncé où elle choisira un époux. Pour voir un peu le monde avant cet événement bien ennuyeux lui aussi, elle échange ses vêtements avec sa femme de chambre (histoire type « Le Prince et le pauvre » de Mark Twain (1882) reprise par Disney, Fleischer, Foster, etc.) et va à l’école sous un faux nom. Elle y découvre les charmes de l’apprentissage et du jeune maître. Quant aux fiancés, ils sont tous aussi laids et ridicules que possible, on devine la suite. Certains passages de caricature outrée feront rire les très jeunes lecteurs, le côté romantique et sage plaira peut-être à quelques très jeunes lectrices : le classement en collection « neuf » malgré la longueur de l’ouvrage est judicieux.

Le site et le blog de l’auteure sont intéressants : j’y ai appris que les Mystères de Harris Burdick de Chris Van Allsburg (publié en 1984) venait d’être enrichi de nouvelles écrites par différents auteurs (Jon Scieszka, M. T. Anderson, Walter Dean Myers, Jules Feiffer, Louis Sachar , Stephen King , Sherman Alexie ) sous le titre de The Chronicles of Harris Burdick (voir l’article du Sunday book review) : je n’ai pas trouvé de traduction française : à quand ?

 

 

 

Le Petit Chaperon rouge

Le Petit Chaperon rouge
Perrault, Dedieu
Seuil jeunesse, 2011

Double classicisme

par Anne-Marie Mercier

Dedieu joue avec la tradition et la sert bien : le texte intégral de Perrault s’inscrit dans des scènes composées à partir de motifs de toile de Jouy, répétitives, qui semblent tracer une histoire immobile. Mais des détails supplémentaires les animent ; on voit courir un lapin, travailler des bûcherons en arrière plan. Enfin, certaines pages décomposent une scène en plusieurs moments, comme celle de l’attaque de la grand-mère, ou celle de l’habillage du loup, avec un grand dynamisme. Dans ces décors monochromes, les couleurs rythment aussi le récit : le rouge du chaperon rouge, le bleu du linge de la grand-mère, le brun-rouge du loup tranchent sur les tons sépias de l’arrière plan.

Ce loup est effrayant à souhait et la cruauté de la scène finale n’est pas escamotée, au contraire, dans une dernière double page rouge où le regard des chouettes dit l’horreur de la situation. C’est beau, c’est fort : un futur classique de classique ?


Les Pakomnous

Les Pakomnous
Anne Jonas, Christophe Merlin

L’Edune, 2012

« En ces temps lointains, le monde s’occupait doucement de ses commencements »

Par Dominique Perrin

La fable est ancienne comme l’humanité, et son humour piquant aussi : deux peuples vivent en ennemis chacun de leur côté d’un fleuve, jusqu’à ce qu’un(e) innocent(e) convertisse la défiance atavique en désir de rencontre. L’histoire n’a pas une ride, et rayonne de tous ses feux sous les plumes d’Anne Jonas et de Christophe Merlin, qui semblent la réinventer, l’une dans une écriture « des commencements » associant de façon remarquable simplicité syntaxique et puissance métaphorique, l’autre dans un style graphique évoquant ici une tradition populaire russe mâtinée de clins d’oeil à Nicole Claveloux, là les stables paysages de Cézanne.

 

A comme association, t. 7 : Car nos cœurs sont hantés

A comme association, t. 7 : Car nos cœurs sont hantés
Erik L’Homme
Gallimard / Rageot,  2012

Une série hantée

Par Anne-Marie Mercier

On avait laissé dans le tome précédent Jasper en mauvaise posture. Qu’on se rassure : c’est de pire en pire ! Si ce tome a les faiblesses (enfin, à mon goût) des précédents (langage faussement ado, jeu convenu avec les stéréotypes, pastiche un peu trop systématique donc lassant des lieux de la fantasy…), en revanche il développe davantage leurs qualités : les moment de réflexion et de souvenir de Jasper sont beaux et touchants, l’intrigue surprend par ses rebondissements, la métamorphose qu’il subie bien mystérieuse, le mélange roman d’espionnage / roman de fantasy / roman d’initiation très réussi…

La série, qui avait connu un infléchissement à la mort de Pierre Bottero, co-auteur, semble ici trouver une nouvelle dynamique, un ton plus juste. On lui souhaite bonne chance sur cette voie… et on attend la suite avec curiosité, ce qui est bon signe pour une série !

Lire mes chroniques sur les vol 3 et 4.