Mouha

Mouha
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2019

Aventures terrestres

Par Anne-Marie Mercier

La petite Mouha, c’est un peu une autre Hipollène, celle qui est tombée de l’arbre maison dans L’Arbre sans fin ; contrairement à Hipollène, elle ne tombe pas de l’arbre, mais elle saute, afin de découvrir « sur le sol de par terre » toutes les choses inconnues, toutes « belles et intéressantes ». Marchant de découvertes en découvertes, toutes « belles et intéressantes », elle rencontre heureusement Blaise le poussin masqué, bien connu des amateurs de Ponti, qui la met en garde et lui livre la leçon que tout enfant doit connaître très tôt : les apparences sont trompeuses, il y a des êtres bons et d’autres méchants et il est difficile de savoir à qui se fier. Comme on est dans un récit initiatique, il lui dit aussi que des personnes « seront là à temps et au bon moment. Ce qui est important, c’est que tu es importante ». Le départ vers l’aventure se fait donc en confiance.
Mouha (on aura compris qu’elle incarne le lecteur embarqué dans le monde pontien) rencontre toutes sortes d’être hybrides, portant des noms tout aussi hybrides, tantôt aidants, tantôt menaçants. Les monstres hostiles lui proposent des énigmes (pas faciles, surtout la dernière !) qu’elle résout sans difficulté, provoquant leur colère énoncée par un discours à la fois haineux et méta : « je te déteste, on se retrouvera ! puisque c’est comme ça rendez-vous pages 38-39 ».
Canards-lapins, champignons rebondis, tortue perdue (pas pour longtemps : elle s’appelle Bienfé…) coings accueillants, cube en empilements, coccinelles en attente de couleur, de multiples rencontres agrémentent son parcours, dans lequel elle aide tous ceux qui sont en demande, avant de retrouver les « horribilivicieux monstres », aux pages 38-39, comme promis. Elle les défait avec le même stratagème qu’Hipollène qui disait au monstre « Je n’ai pas peur de moi », formule si inattendue que la plupart des lecteurs lisent dans un premier temps « je n’ai pas peur de toi ». Mouha justifie pleinement le titre de l’album : à la question insoluble qu’on lui pose (« Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? », elle répond : « Je suis Mouha, je viens de chez moi et je retourne chez moi ». Belle formule, belle assurance, belle certitude de l’enfant qui sait qui il est, et qu’il a un logis d’où partir et où revenir, et un oiseau livre de souvenirs pour le lui rappeler.
C’est un beau cru de Ponti, avec un Mouha qui ressemble à une Adèle – autre personnage récurrent – bien grandie (le livre est dédié à « Adèle, la modèle »), mi livre d’aventures initiatiques, mi fantaisie, mi livre jeu d’énigme, avec des monstres parfaitement horribles comme il se doit et bien explosés à la fin comme il se doit.

 

 

Tor et le prisonnier

Tor et le prisonnier
Thomas Lavachery
L’école des loisirs (mouche), 2018

Quel cirque !

Par Anne-Marie Mercier

Thomas Lavachery poursuit les aventures de Tor, l’ami des Trolls avec une nouvelle aventure à laquelle ses parents participent cette fois activement : ils ont été mis au courant dans un épisode précédent du fait que :
1 : les Trolls existent
2 : Tor est leur ami, ils sont gentils, si on l’est avec eux.
un jeune troll a été capturé par des chasseurs et vendu à un propriétaire de cirque cruel. Le père et l’oncle de Tor se font passer pour des dompteurs de lion (ce qu’ils ne sont pas) pour délivrer l’imprudent.
On retrouve la truculence des personnages, l’ « hénaurmité » des situations, et on se régale avec cette variation sur des thèmes connus.

Crevette

Crevette
Elodie Shanta
La Pastèque, 2019

A l’école des sorciers/ de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille nommée Crevette est orpheline et pleure tout le temps : elle est seule dans sa petite maison des bois, malgré le fait que sa mère défunte lui parle depuis l’urne où sont placées ses cendres, et en plus on l’a refusée à l’examen d’entrée à l’école de sorcellerie, alors qu’elle voulait être sorcière comme sa mère.
Heureusement, elle est recueillie par des voisins un peu bizarres : Gamelle qui ressemble à un chat gris, Joseph le diablotin rouge, Mistigriffe le chat (un vrai, mais qui a été mordu par un vampire et a des petites ailes sur le dos). Gamelle l’aide à préparer son examen et à planter les graines de plantes à potions, Joseph est un peu moins présent (il travaille à l’extérieur – curieux comme ces êtres, mâles, non humains, ont des comportements genrés. Elle finit par intégrer l’école, viennent les cours (assez drôles), la rencontre de l’amie et de l’ami…
L’histoire est découpée en courts épisodes, ce qui donne à ce livre assez épais (114 pages, très aérées) beaucoup de lisibilité. Les dessins sont esquissés à gros traits et très simplement mis en couleurs, ce qui donne à l’ensemble une allure enfantine et maladroite (la dernière page laisse penser que c’est Crevette l’auteure).
L’ensemble est charmant et parfois un peu acide, souvent drôle : les cours de runes et de potions sont cocasses. Il propose une vision de toute sorte d’initiations à travers l’épreuve de la solitude et des différents stades du deuil, des examens qu’on réussit ou pas, de la jalousie, de l’amour, de la perte, mais aussi les pouvoirs de l’amitié et de l’entraide, et la nécessité de la confiance et du dialogue.

La Promenade de Petit Bonhomme

La Promenade de Petit Bonhomme
Lucie Felix
(Les Grandes Personnes)

Livre vivre

Par Anne-Marie Mercier

Lietje a rendu compte des merveilleux Coucou et Hariki il y a peu. Leur auteure, Lucie Felix, proposait en 2015 un autre album (que nous avions recensé au moment de sa sortie mais qui mérite ici d’être mis en perspective avec les titres récents) dans lequel l’adulte qui lit ou l’enfant qui l’écoute (ou qui reprend le livre seul), sont actifs, parcourent le livre par le toucher et se promènent autant dans l’espace de la page que dans l’espace du récit.

Ce grand album cartonné propose un espace sobre, réduit à une bande colorée comportant parfois des aspérités et surmontée d’un grand espace blanc qui commence dès la page de couverture. L’espace – et donc la promenade – se complexifie peu à peu : du plat on passe à des reliefs, à un précipice qu’il faut franchir, à un toboggan… on rencontre des animaux, enfin on entre dans la maison : un goûter attend, mais avant il faut franchir les derniers obstacles…
Dans cet espace, pas de personnage inscrit : ce « petit bonhomme » est la main de celui qui raconte, suggérée en pointillés sur la première de couverture, puis absente de l’image : il s’agit de la placer et de l’animer soi-même. On va faire glisser le doigt sur le chemin bien lisse, le faire trébucher sur le caillou, sauter au-dessus du précipice.. et le replier en fin de parcours, tout tranquillement.
À chaque étape, la page doit être caressée pour faire ressentir ses reliefs. Les couleurs aquarellées sont superbes, évoquant tantôt des mousses, de l’eau, du bois, du marbre… Il est rare de voir autant de reliefs en tous genres sur une surface de papier apparemment plane,  et d’ouvrir un livre sans personnage apparent qui accueille autant de vie avec des moyens aussi simples.

Journal d’un amnésique

Journal d’un amnésique
Nathalie Somers
Didier jeunesse (romans), 2019

Reconstruction ou résilience ?

Par Anne-Marie Mercier

L’ amnésie est une situation intéressante dans un roman : le lecteur découvre ainsi en même temps que le personnage son identité, ce qu’il est, quel est son entourage… et le passé n’est pas un arrière-plan mais l’objet d’une quête, ou plutôt, ici d’une enquête.

En effet, si l’on sait très vite que Romain, 15 ans, a perdu la mémoire après une chute dans le couloir de son lycée, on ne sait pas ce qui a occasionné sa chute, ni ce qu’est devenu son téléphone portable. On ne sait pas non plus (le récit est narré à la première personne, par Romain) ce que ses parents lui cachent, ce que représentait cette photo ôtée du mur de sa chambre, et quelles relations il entretenait avec la belle Morgane et avec le trouble Elias. Le récit fonctionne comme un roman policier, avec ses fausses pistes, ses moments de suspens et sa révélation finale.

C’est la pas belle et impopulaire Adeline qui va lui ouvrir les yeux sur celui qu’il était avant, très éloigné de celui qu’il se sent être dans cet après : qu’est ce qui a forcé Romain à adopter ce profil bas, cette allure « ectoplasmique » ? La réponse est du côté des gens de son âge, sur fond de harcèlement (encore un procès contre les réseaux sociaux) et l’éducation parentale. Le portrait des parents est intéressant, complexe et sans concession, et le happy end improbable mais rassurant.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Le message adressé aux lecteurs, fait d’optimisme, d’acceptation du destin et d’ouverture à la beauté intérieure, invite à la méfiance vis-à-vis de tout ce qui brille et s’impose au groupe, et à l’évitement du grégarisme et de la lâcheté. En prime, on y trouve un éloge de la culture, du théâtre et de la musique.

 

Chez les voisins

Chez les voisins
Hélène Lasserre, Gilles Bonotaux
Seuil jeunesse, 2019

Carnaval des animaux

Par Anne-Marie Mercier

Chez les voisins, c’est formidable : il se passe toujours quelque chose. Si vous avez passé le confinement à votre fenêtre, peut-être êtes-vous de cet avis, ou peut-être pas. Dans cet album, en tout cas, le bonheur est permanent : l’on déménage ou emménage, on fait du cinéma en plein air, on récolte les légumes du jardin partagé, on regarde tomber la pluie ou la neige, on commente les travaux des uns et des autres, tout est passionnant…

Ce qui fait la grande fantaisie de cet album, en dehors de son format vertical allongé comme un immeuble, c’est sa scénographie, qui propose un même plan fixe, de double page en double page, sur l’immeuble haussmannien vu en coupe : on plonge ainsi dans les appartements, voyant la cuisine ou le salon de l’un, la salle de bains d’un autre, et un bout de jardin, le bistrot situé à un angle de l’immeuble, les chambres de bonne du grenier, la terrasse, le toit… et dans ce décor les très nombreux habitants, de tous âges, et de goûts différents, du rustique au design.

Son autre originalité, c’est le fait que les habitants sont des animaux : pieuvre, serpent, éléphant, pingouin, cochons, vaches, chèvres… le narrateur est un mouton ; on peut le reconnaitre à un indice dès la première double page et le chercher  dans chacune des suivantes. Le jeu qui consiste à retrouver dans l’image tous les personnages dont les noms sont cités dans le texte, sans mention de son espèce, est infini. Les illustrations fourmillent de détails souvent drôles, de clin d’œil à la littérature de jeunesse ou au cinéma ; les couleurs et la finesse du trait évoquent la tradition de la « ligne claire ».

 

La Malédiction des Argonautes

La Malédiction des Argonautes
Richard Normandon
Gallimard jeunesse, 2019

Bon sang, mais c’est bien sûr !

Par Anne-Marie Mercier

Troisième opus des enquêtes d’Hermès, cette nouvelle incursion policière dans la mythologie grecque commence, comme les autres, de manière tonitruante, inquiétante et comique à la fois.
C’est la panique aux enfers et Hadès est obligé de suspendre la préparation de son spectacle d’énigmes (que le jeune Éros, comme les autres olympiens, trouve ennuyeuses au possible) pour tenter de mettre de l’ordre; mais c’est, plus ou moins, en vain. Médée, jeune « fiancée » de Jason est soupçonnée d’avoir tué la fiancée officielle de celui-ci en incendiant le palais de la toison d’or. Qui est coupable ? L’enquête se rapproche de personnages importants.
Dangers, voyages, prouesses, ruses, c’est un feu d’artifice qui amène à un dénouement ingénieux, typique du roman policier à énigme : c’est toujours le coupable le plus improbable qui est le bon. Au passage, on aura révisé l’histoire complexe des argonautes et découvert le vrai motif de leur voyage : bien des surprise en perspectives, tant pour ceux qui connaissent le mythe que pour les autres.

 

 

Trois garçons

Trois garçons
Jessica Schiefauer
Traduit (suédois) par Marianne Ségol-Samoy
Thierry Magnier, 2019

Trois filles et des métamorphose

Par Anne-Marie Mercier

Les relations entre jeunes gens des deux sexes sont au cœur de ce récit, sombre et souvent violent. Deux univers s’opposent : celui des trois amies, âgées de quatorze ans, qui n’ont pas envie de quitter l’enfance et ont entre elles des relations pleines de douceur et de gaieté, de fantaisie, et celui de la rencontre avec les garçons, lieu de danger, de souffrance et d’humiliation, dans un cadre scolaire où les adultes semblent aveugles, indifférents ou complaisants, on ne sait.

Le récit vire au fantastique lorsque par accident les jeunes filles découvrent une substance qui les fait changer de sexe pour quelques heures : après plusieurs nuits passées à jubiler dans des corps puissants (elles se transforment en garçons, mais pas n’importe lesquels, c’est un peu la faiblesse du roman sur le plan des stéréotypes) et à boire des bières avec d’autres du même « genre », le groupe se scinde : si ses amies se sont lassées de rencontres et de conversations sans intérêt, la narratrice, fascinée par un de leurs nouveaux camarades, part en vrille avec lui, dans la drogue et la délinquance, et éprouve pour lui un désir qu’elle a de plus de mal à cacher… Le groupe explose du fait de l’addiction de celle-ci à la substance qui lui permet de se métamorphoser, comme explose sa relation au garçon dont elle est amoureuse, à sa famille, à la société. La fin propose une issue un peu pacifiée, mais entre filles…
Le roman est globalement très sombre dans son portrait de la masculinité, c’est sa faiblesse, mais aussi sa force : le récit est percutant et porte un certain regard féminin adolescent. Il dit bien le malaise de certaines filles, à l’estime de soi abimé; la narratrice illustre un rapport difficile à son corps et toutes les trois sont paralysées par la peur des garçons, présentés ici comme des êtres impitoyables et destructeurs ou, au mieux, inintéressants. Il y a cependant de belles échappées lumineuses dans le portrait  des amies de la narratrice, Momo la fille d’artistes, créatrice de déguisements, Bella, la botaniste, quasi orpheline (une héritière de Fifi Brindacier) régnant sur une serre aux plantes étranges et parfois… magiques.

Jessica Schiefauer a obtenu en 2011 le prix August (prix suédois, en référence à August Strindberg) en catégorie jeunesse pour ce roman (qui a été adapté au cinéma sous le titre « Pojkarna » (titre original du roman) ou « Girls lost », 2016, et au théâtre) et pour le suivant paru en 2015.

 

 

 

Sam de Bergerac

Sam de Bergerac
Sarah Turoche-Dromery
Thierry Magnier, 2019

Cyrano au collège

Par Anne-Marie Mercier

Sam est collégien, et ce n’est pas sans importance pour la suite du récit : entre des descriptions de cours savoureuses (ah ! le professeur sadique de français, « Lachique-le-diabolique » et ses beaux sujets de rédaction qui sentent bon le terroir et l’enseignement des années 50…, les séances de SVT – quoique il me semble qu’on ne dissèque plus de grenouilles de nos jours –), des réflexions sur la vie des élèves entre eux, les « bons » et les moins bons, les forts et les faibles, et les amours de ces jeunes gens, l’intrigue adopte pour son début une situation proche du modèle du Cyrano de Bergerac de Rostand.

Sam prête donc sa plume à son meilleur ami pour l’aider à faire la conquête de celle qu’il aime en secret depuis longtemps, une camarade de classe. Mis au courant, d’autres garçons lui demandent la même chose et il se trouve à la tête d’une entreprise qui demande talent (il en a) prudence (idem) et organisation. Heureusement, sa sœur plus âgée veille, et lui permet de mettre des limites à cette entreprise et à obtenir des contreparties. Le jour de la Saint Valentin, la situation dérape… On ne dévoilera pas comment mais on se contentera de dire que Sam, s’il n’est pas, contrairement à son modèle, pris de passion pour l’une des destinataires de ses lettre, a pris goût à l’écriture de lettres et découvre qu’il n’est pas le seul rusé de l’affaire. C’est drôle, conté avec une écriture et des dialogues pleins de punch, les textes écrits par Sam sont dignes d’inspirer des collégiens en mal d’amour (nota : même si la situation est un peu stéréotypée, les garçons s’activant pour conquérir des filles, les filles ont parfois l’initiative).

Ce livre a obtenu le prix Gulli du roman 2019
lire les premières pages

 

Cuisine au beurre noir

Cuisine au beurre noir
Michel Besnier, Henri Galeron
Møtus, 2019

Par Anne-Marie Mercier

Chauds les poèmes !

La cuisine, c’est beaucoup de gestes, avec le vocabulaire qui les désigne (ôter, faire revenir, ébouillanter, faire dégorger…), des objets (poêlons, marmite, soupière ;.., des ingrédients qui sentent bon « les mots ordinaires / pomme de terre, / persil, potiron / qui sent bon / le jardin le vert/les mots bien ronds/ ceux de ma mère. » On en a les papilles éveillés et, avec les crayons de Galeron, noirs sur gris,  les « yeux farcis de beauté ».

Mais il n’y a pas que de la douceur, loin de là : la cuisine peut se faire cruelle, sanglante, elle mérite alors bien son nom de noire : « Tuez/ Dépouillez / Videz / Coupez / Enflammez (…) Hachez menu / Faites sauter / Faites rôtir […] La cuisine c’est la guerre / Oui Chef ».

Rire amer, le titre est sans doute inspiré par celui du film de Gilles Grangier, « La cuisine au beurre », où Bourvil tenait le premier rôle. C’est fin, varié, un brin canaille, parfois un peu épicé.