La Boutique de Ya foufou

La Boutique de Ya foufou
Patrick Serge Boutsindi – Illustrations Sue Levy
L’Harmattan 2022

Grandeur et décadence du petit commerce de proximité

Par Michel Driol

Voici le 7ème opus des aventures de Ya foufou, le héros récurrent de Patrick Serge Boutsindi, un gros rat prédateur, une sorte de putois. Il s’est mis dans la tête d’ouvrir une boutique dans son village de Bikeri, au Congo. Dans un premier temps, il rencontre tous ses amis, qui sont des animaux vivant en Afrique, pour les informer de sa décision, et annoncer ce qu’on trouvera dans sa boutique. De rencontre en rencontre, la liste s’allonge… Le chef du village donne son accord. La boutique ouvre, et Ya foufou accepte aussi les commandes. Mais a-t-il vraiment vendu de la vraie vodka, et les layettes commandées en France viennent-elles vraiment de la Redoute ? A la suite de cela, la boutique fait faillite.

L’univers africain de Ya foufou tient du conte et de la fable. Les personnages sont en effet le Chimpanzé, l’Hippopotame, le Lion, et bien sûr le Lièvre, protagoniste traditionnellement  rusé et malin. Ils sont à la fois des animaux et des hommes : ils stockent de l’herbe à manger, mais boivent de la vodka, de la limonade et de la bière et mangent spaghettis, riz et confiture… La première partie se présente comme un conte en randonnée traité sous forme vivante de dialogue, avec la rencontre de chaque personnage qui accueille avec plaisir le projet de Ya foufou. On lui donne des conseils avec bienveillance (ne pas faire crédit, avoir des fétiches pour protéger sa caisse), et on assure de devenir client. On retrouve là toute l’oralité du conte. Et les affaires marchent bien sans que le héros ne prenne la grosse tête ou change de comportement. Quand le lièvre l’accuse d’avoir vendu de la fausse vodka, et de la layette fabriquée au Congo, a-t-il tort ou raison ? Le livre semble dire qu’il y a des preuves de la tromperie. Mais la Redoute peut bien vendre des vêtements fabriqués à bas cout dans les pays d’Afrique.  La chute est conforme à celle des autres aventures de Ya foufou, qui montrent l’échec du personnage, sans doute moins honnête qu’il n’y parait…

Un conte africain plaisant et plein de vie invitant à réfléchir sur la question de la confiance dans les affaires, illustré par de magnifiques portraits d’animaux hauts en couleurs, en pleine page.

Aponi et le peuple minuscule

Aponi et le peuple minuscule
Bernard Villiot – Illustrations de Mariona Cabassa
L’élan vert 2022

La petite fille dans la forêt amazonienne

Par Michel Driol

Chez les Wayanas, peuple installé sur les rives du fleuve Maroni, les enfants vivent libres jusqu’à un rite de passage, qui consiste à supporter la morsure de fourmis. Une fillette, Aponi, vit en contact avec les insectes qu’elle protège. Lorsqu’un groupe de chercheurs d’or vient s’installer, détourner la rivière, elle tente de sauver le plus d’insectes possibles, et, malgré elle, inonde les cultures du village. Lors de la cérémonie de son initiation, les fourmis la reconnaissent et l’épargnent, puis, avec l’aide des insectes, elle chasse les chercheurs d’or.

Dans la collection Pont des Arts, voici le premier volume consacré à un objet rituel d’Amazonie, sur lequel on trouvera, à la fin de l’album, une riche partie documentaire qui permet de mieux comprendre les peuples Wayana et Apalaï dont il est question dans l’histoire d’Aponi. Sans chercher à imiter la nature fidèlement, ou à s’inscrire dans une vision ethnographique, les illustrations, pleines de vie et de couleur, donnent à voir une espèce de paradis où hommes, plantes et animaux vivent en harmonie au sein d’une nature luxuriante. Quelque part, on retrouve une vision rousseauiste, celle du bon sauvage menacé par la « civilisation » qui détruit tout, incarnée ici par les dix prospecteurs armés de leurs fusils. Il n’est, bien sûr, pas indifférent que le héros soit une héroïne, et que ce soit avec l’aide de la nature, des insectes, qu’elle réussisse à chasser les intrus. Par là, le récit devient quelque peu conte merveilleux, tout en permettant au lecteur occidental de mieux pénétrer dans les coutumes des peuples d’Amazonie qu’il contribue à faire connaitre. C’est aussi la question des rites de passage que pose cet album. Rite en apparence sévère et cruel ici, puisqu’il s’agit de résister aux morsures de fourmis (pas si cruel en fait, dit le documentaire), rite qui accompagne le fait universel de grandir, de quitter l’enfance et de mériter de prendre place dans la communauté des adultes. Nul doute que cet album invitera les jeunes lecteurs à s’interroger sur nos rites de passage et sur ce que signifie devenir grand, en Europe, aujourd’hui…

Un bel album pour mieux comprendre les peuples amazoniens, certaines de leurs formes d’art et de leurs coutumes

La Chanson de Rose – Christmas in New York

La Chanson de Rose – Christmas in New York
Jane Méry – lu et chanté par Camille Claris, Andrew Paulsen, Chantal Jean et Matthéo
Trois petits points 2022

L’une chante, l’autre aussi

Par Michel Driol

Rose, qui a 10 ans, est élève d’une école primaire à Paris. La cour de récréation est bien occupée par les garçons qui jouent au foot. C’est l’hiver. Rentrant chez elle, elle glisse sur une plaque de verglas et se réveille à New-York, où elle retrouve Woody (voir La Chanson de Martin, chroniqué ici) qui l’invite à passer Noël dans une « Merry House », pleine de musiciens et d’enfants. Dans ce lieu enchanteur et utopique, elle découvre l’histoire de quelques féministes américaines qui ont fait avancer la cause des femmes. Puis Rose se réveille, passe Noël en famille, compose sa première chanson, et contribue à changer les relations filles-garçons à l’école.

On retrouve avec grand plaisir Rose et son petit monde : Woody, Kaïna, Tiagio dans cette histoire qui mêle avec bonheur petite histoire et grande histoire, réel et fantastique, paroles et musiques. Il y est question de la longue histoire de l’émancipation des femmes, et ce n’est pas rien d’écouter ce CD et d’écrire cette chronique à l’heure où en Iran des femmes osent se soulever. C’est bien la question de l’égalité entre filles et garçons dès l’école, dans le partage de la cour, mais aussi du partage des tâches ménagères, des Américaines qui se sont battues pour aller à vélo, avoir le droit de vote. Ces figures féminines, dont l’action est parfois racontée, mais qui sont parfois juste évoquées par leur nom, deviennent des modèles à suivre pour Rose, toujours guidée par Woody qui fait figure de mentor bienveillant à ses côtés. Mais rien de didactique dans cette histoire où prime la musique – folk bien sûr – pour chanter la vie, la promesse d’un monde meilleur, et unir tout le monde, toutes générations confondues, dans un partage de générosité symbolisée merveilleusement par cette fête de Noël multiculturelle, scène ouverte où chacun vient à son tour chanter. Avec humour, certaines chansons dénoncent les stéréotypes des cadeaux genrés liés à Noël. On apprécie aussi la chanson de Rose, intitulée notre école, beau plaidoyer pour une école des rencontres, des envies, du partage : une école vraiment à l’image de la société que Rose – mais elle n’est pas la seule – souhaite. Ce CD revisite la magie des contes de Noël : il en conserve les ingrédients principaux, la neige, le rêve, l’univers des souhaits, mais il imprime à celui-ci une résonnance toute particulière avec notre société. A l’image de Rose, qui, dès ses premiers mots, dit son amour pour les histoires qui permettent d’entrer dans l’intimité des gens et de mieux les connaitre, cet album dit comment chacun peut inscrire son action individuelle dans une Histoire qui le dépasse. On apprécie aussi le côté bilingue de cet album, où nombre de chansons sont en américain, traduites sur le livret d’accompagnement, façon de donner à entendre, mais aussi à lire le contenu engagé de ces textes.

Un album audio juste, qui donne à voir l’ouverture au monde d’une enfant de 10 ans, qui se découvre héritière de celles qui l’ont précédée pour qu’elle puisse avoir une vie meilleure qu’elles, et qui entend à son tour œuvrer dans ce sens.

On pourra entendre un extrait sur le site des éditions Trois petits points : https://www.troispetitspoints.audio/

Mademoiselle vole

Mademoiselle vole
Laurence Gillot – Illustrations d’Emma Morison
Editions du Pourquoi pas 2022

Le musée comme abri

Par Michel Driol

Hana et sa mère sont réfugiées en France, sans domicile. La nuit, elles se réfugient au musée pour y dormir. Lorsqu’Hana est invitée à un anniversaire par une amie d’école, elle trouve qu’un mouchoir brodé par sa mère ne serait pas un assez beau cadeau, et elle vole, dans la boutique du musée, une broche représentant sa statue préférée qu’elle a surnommée Mademoiselle vole. Lorsque les déménageurs arrivent tôt pour emporter cette statue dans un autre musée, ils trouvent Hana et sa mère… Heureusement, la conservatrice du musée, émue par le lien entre la fillette et la statue, permettra une fin heureuse à cette histoire dont on se demande comment, dans le monde réel, elle se serait terminée…

Ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est l’empathie de l’autrice envers les deux personnages principaux, visible dans des petits détails comme les devoirs faits – mal faits, mais faits aussi bien que possible – sur les genoux, dans la salle d’attente de la gare en attendant d’aller au musée tandis que le gardien sort les poubelles. C’est la peur de se faire prendre, le conseil donné par la mère de se faire invisible… Tout cela vu à hauteur d’enfant par une fillette qui a fui son pays à cause de la guerre, ne sait pas ce qu’est devenu son père, et se réfugie dans les tableaux du musée qui forment comme un cadre protecteur, permettant de s’ouvrir au monde. Ce qui frappe ensuite, c’est ce dialogue entre la fillette et cette statue qui donne son nom à l’ouvrage, statue bien évidemment symbolique d’un monde sans frontières, déesse protectrice et rassurante. C’est bien, d’une certaine façon, le rôle de l’art qui et questionné ici : comment il aide à vivre, comment il unit aussi au-delà des cultures et des générations cette fillette et la conservatrice du musée. C’est aussi un dialogue muet qui se noue entre la broderie orientale traditionnelle, art pratiqué par la mère, et les œuvres d’art du musée. Avec intelligence et subtilité, les illustrations montrent souvent le fil et l’aiguille, à la fois symboles d’une pratique féminine qui se transmet de mère en fille, mais aussi, plus largement, symboles de ce qui reste à coudre ensemble pour faire société. Tout est toujours à remailler du monde, écrivait Yves Bonnefoy. A sa manière, ce roman invite les lecteurs à remailler l’ailleurs et l’ici, l’orient et l’occident, le migrant et l’autochtone. Ce n’est pas pour rien que les paroles d’Hana et de sa mère sont écrites en arabe (traduites en bas de page). C’est bien une façon de dire l’égale dignité des langues, des paroles dans leur authenticité, de dire le dissemblable et le semblable qui peuvent se dépasser dans la contemplation et l’appréciation des mêmes œuvres d’art, ou dans le partage des mêmes valeurs liées à l’éducation des enfants, à l’accueil et à la dignité. Sur un thème proche, il y a trente ans, Robert Boudet avait écrit la Ballade d’Aïcha, texte beaucoup plus sombre et sans doute beaucoup plus réaliste. Mademoiselle vole tient plus du conte qui finit bien avec dans le rôle de la bonne fée la conservatrice du musée. C’est un texte lumineux, soutenu par des illustrations qui ne mettent jamais l’accent sur le côté misérabiliste de l’existence d’Hana. « Il faut bien réenchanter le monde », écrit l’auteure avec justesse.

Un court récit de vie dont la lecture est accessible à tous, simple et touchant, pour parler de ceux que la guerre a chassé de chez eux, et qui font ce qu’ils peuvent pour vivre ici et y éduquer leurs enfants, ainsi que du rôle rassembleur de l’art et de la culture dans notre monde.

 

 

 

Le Bouton magique du professeur Lapin

Le Bouton magique du professeur Lapin
Antonin Louchard
Seuil Jeunesse 2022

Ah ! la magie des livres !

Par Michel Driol

Dès la première page, le professeur Lapin souhaite la bienvenue au lecteur dans ce livre magique. Il lui suffit d’appuyer sur le bouton rouge pour obtenir tout ce dont il a rêvé. Une glace à la fraise, un cornet de frites, un dauphin… Mais lorsque le lecteur doit demander « un truc tellement extraordinaire » qu’il « n’imagine même pas pouvoir le commander à Noël », rien ne se passe, le bouton est cassé… Une fois réparé, on découvre qu’on est hélas arrivé à la fin du livre…

Antonin Louchard reprend ici son personnage récurrent de lapin. Devenu professeur, il est affublé d’une longue blouse blanche, de lunettes rondes, mais tient soigneusement son doudou à la main ! Dans des poses très expressives, il discourt depuis la plupart des pages de gauche tandis que les pages de droite sont occupées par le fameux bouton, très réaliste ! Le dialogue et le jeu conduits avec le lecteur ne manquent pas d’humour. Le sérieux du professeur Lapin contraste fort avec la légèreté des désirs qu’il suggère au lecteur. Quant au lecteur, il se voit manipulé, trompé, roulé  par ce drôle de professeur mentaliste, magicien ou charlatan pour son plus grand plaisir. Finalement, il n’y a pas de magie, on le savait bien. Juste un jeu, peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, invitant à se méfier des beaux discours et des belles promesses. Mais ceci est une autre histoire !

Un album plein de charme pour dire à quel point la magie des livres peut opérer sur chacun !

Le Jour où tout a failli basculer

Le Jour où tout a failli basculer
Brigitte Smadja
L’école des loisirs (Médium), 2021

Sur chaque main qui se tend / J’écris ton nom / Laïcité

Par Michel Driol

En Valpaisie, il y a des Frotte-Oreilles, des Plumes-Jaunes, des Sur-un-Pied et des C’est-Selon. Chacun a sa manière de saluer la lune et le soleil, ses habitudes alimentaires. Mais de tout cela le narrateur, Raymond, n’a pas vraiment conscience car tout le monde vit ensemble en bonne harmonie, préparant la fête qui réunit tout le monde, Fête des Fleurs et de l’amour car on y va par deux. Raymond aimerait bien y aller avec Suzanne, mais n’ose pas le lui dire, et fait tout ce qu’il peut pour nager aussi bien qu’elle. Elle, en secret, fait tout ce qu’elle peut pour escalader aussi bien que Raymond. C’est alors qu’arrive le cousin de Suzanne, un Sur-un-Pied du Pôle, dont l’autorité, les connaissances, et le respect des règles risquent d’entrainer la Valpaisie dans une autre façon de vivre… et de menacer l’amour naissance de Suzanne et de Raymond.

Sans que les mots laïcité ou religion ne soient écrits, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. La Valpaisie y apparait comme un pays calme, apaisé, où les uns et les autres peuvent vivre en bonne intelligence, quels que soient leurs rites ou coutumes. On y accueille volontiers l’étranger, on s’y entraide. C’est ce que montre la première partie du roman, peut-être un peu longue, consacrée à la naissance de la relation entre Raymond et Suzanne. Peut-être faut-il ce temps là pour convaincre les lecteurs que les peuples heureux n’ont pas d’histoires autres que ce que l’amour fait faire aux uns et aux autres… Les choses changent avec l’arrivée du cousin, véritable intégriste venu d’un autre pays, qui a réponse à tout, et exige une espèce de pureté dans le respect des traditions, des rituels, des interdits vestimentaires, alimentaires. Charismatique, il entreprend de transformer la Valpaisie, convainquant chacun de respecter les rites de sa « caste » interdisant à tout va les sports, les loisirs. C’est là l’une des forces de ce roman d’éviter de parler des croyances pour ne parler que de leurs manifestations extérieures, en particulier dans les interdits et les obligations qui prennent le pas sur tout le reste. Pour le cousin du Pôle, rien n’est pire que les C’est-Selon, qui n’ont pas de doctrine bien définie. Intéressant de voir aussi comment la venue d’un tel personnage auréolé de prestige transforme les mentalités, conduisant chacun à venir le voir pour l’interroger, et s’apprêtant aussi à suivre ses avis, comme s’il apportait quelque chose de plus à la façon de vivre. Reste que l’enjeu est bien la Fête des Fleurs et ce qu’elle symbolise. Est-il loisible de s’y rendre, de se fondre dans cette fête et d’y perdre son identité ? Le titre le dit bien : tout a failli basculer dans un autre modèle de société où, au nom d’on ne sait quelle pureté, convivialité et sens de la fête collective deviennent impossibles et impensables.

C’est donc un roman qui parle de ce qui nous menace et de la fragilité de ce que l’on appelle le « vivre ensemble ». Avec intelligence, le récit effectue le pas de côté de la fiction non pas tant pour montrer l’absurde des rites – et l’auteure pourtant donne libre cours à son imaginaire et à sa fantaisie pour les décrire – que la place qu’ils devraient occuper. Comment faire en sorte qu’ils ne prennent pas le pas sur le désir de faire société et de se retrouver dans des moments collectifs, comme cette Fête des Fleurs. Il conduit le lecteur à s’interroger sur les valeurs, leur hiérarchie,  le lien entre société et communautés, mais aussi sur les notions de pur et d’impur. Il invite aussi à résister aux fanatismes qui fracturent la société, à préférer ce qui rassemble à ce qui divise.

Un roman salutaire dont on ne saurait que trop recommander la lecture aujourd’hui !

La Case 144

La Case 144
Nadine Poirier – Illustrations de Geneviève Després
D’eux 2019

Le jeu de la Marelle / Va de la terre jusqu’au ciel

Par Michel Driol

Pour explorer la ville sans s’y perdre, Lia dessine sur les trottoirs une marelle géante, grâce à la boite de craies que sa mère lui a données. Mais lorsqu’il ne lui reste qu’un petit bout de craie, et qu’elle doit dessiner la case 144, le trottoir est occupé par un vieil homme couché sur un carton. Sans doute un personnage des Mille et une nuits, possédant un génie, capable de lui redonner une boite de craies neuve…

C’est donc l’histoire d’une rencontre à la fois probable et improbable que raconte cet album tendre et chaleureux. Celle de deux personnages, une fillette et un vieillard, un SDF épuisé et une fillette dont on devine qu’elle vit seule avec sa mère, qui n’a pas beaucoup d’argent. Celle d’une fillette pleine d’imagination et d’un vieillard dont on ne saura rien, si ce n’est que la vie n’a pas été douce avec lui jusqu’à ce qu’il rencontre Lia, qui saura le faire rire et lui offrir un peu de compagnie et de douceur. Le texte épouse le point de vue de Lia, donnant à comprendre sa façon de percevoir une réalité qui lui est étrangère au travers de ses lectures, de sa culture, de son imaginaire. Après l’avoir vu comme un obstacle l’empêchant de continuer de construire sa marelle, elle pense qu’il peut lui être utile grâce à ses pouvoirs magiques. C’est cette grille de lecture faussée – le SDF n’est pas un prince oriental – qui lui permet d’accepter progressivement l’autre tel qu’il est, au moment où elle prend conscient qu’aucun génie ne laisserait un homme dans cet état. Ce sera donc à elle de prendre soin de cet homme, et de lui offrir  ce qu’elle peut, une maison dessinée à la craie : quelque chose d’à la fois sublime et dérisoire. Les illustrations inscrivent l’histoire dans une ville canadienne vue comme un labyrinthe ou un formidable terrain de jeu pour Lia. Quelques pages centrales utilisent des calques, belle trouvaille graphique pour matérialiser l’imaginaire de Lia, qui fait obstacle à sa perception du réel. Les gros plans des personnages montrent des visages très expressifs : rires partagés, commisération, souffrance pleine de dignité du vieil homme.

Bien sûr, une fillette ne peut pas changer le monde et sa dureté. Mais l’album est une incitation à aller vers l’autre, et à prendre soin de lui, dans la mesure de ses moyens, et c’est déjà ça ! Un feel-good album lumineux, poignant et serein.

Amour bleu

Amour bleu
Raphaëlle Frier illustrations de Kam
Editions du Pourquoi pas 2022

Le bleu est-il une couleur chaude ?

Par Michel Driol

Ce premier roman graphique des Editions du Pourquoi pas est une belle réécriture contemporaine du célèbre conte de Perrault La Barbe bleue, façon de dire l’actualité de ce texte à une époque où les féminicides sont dénombrés et dénoncés (On en comptait 122 en France en 2021, soit 20% de plus qu’en 2020).

Du conte de Perrault, on conserve le cadre général : un homme richissime à la barbe bleue, toutefois non point inquiétante mais rassurante comme un ciel bleu sans nuages, la sœur Anne, l’amour qui unit les deux personnages, le départ de l’homme et l’interdiction d’utiliser la petite clef… Mais le récit est actualisé : tout se passe à notre époque.

On le voit, si Amour bleu conserve la trame générale du conte de Perrault, il l’actualise avec intelligence. D’abord dans sa forme, puisqu’on passe d’un conte traditionnel à un roman graphique qui associe avec subtilité différentes techniques pour raconter l’histoire. D’abord le récit à la première personne, dans une langue très contemporaine, façon de mieux pénétrer la sensibilité de l’héroïne, son attirance pour ce riche homme bien loin de son milieu d’origine. Ensuite les illustrations en double page, façon de ponctuer les temps forts de l’histoire, tantôt muettes, tantôt incluant des dialogues dans une langue aussi orale que vivante, caractérisant bien les personnages. Enfin les multiples vignettes, façon bande dessinée, façon de donner vie aux personnages et de jouer sur le rythme de la narration. Mais il est aussi actualisé dans son contenu même. D’abord en diversifiant les milieux sociaux. On a d’un côté le riche pervers, vivant dans un moulin, grand ordonnateur de fêtes, séducteur, esthète raffiné en apparence, mais menaçant quand nécessaire et surtout dangereux. De l’autre trois jeunes plus marginaux, les deux sœurs et leur colocataire, prêts à taper l’incruste chez Barbe bleue. Marie, l’héroïne, en particulier, vit sa nouvelle existence au Moulin comme une espèce de fête perpétuelle, bien loin de son quotidien d’employée ordinaire qu’elle n’hésite pas à abandonner… Cette dimension sociologique n’est pas innocente, on s’en doute ! Ensuite par le changement de perspective énonciative. Si le conte de Perrault est un récit à la troisième personne, celui-ci est un récit porté par la voix de l’héroïne. L’adoption de ce point de vue dit clairement la dimension féministe dans laquelle l’ouvrage s’inscrit, et force le lecteur à s’identifier à la jeune femme dans un mouvement plein d’empathie. Enfin, la chute diffère profondément du conte de Perrault puisqu’il n’y a pas intervention des deux frères de l’épouse, mais que c’est en fuyant que l’héroïne se sauve et dénonce le serial-killer… La femme est donc à la fois la victime potentielle mais aussi celle qui a la force de se sauver par elle-même du danger incarné ici par Barbe bleue et de dénoncer à la police ce personnage inhumain et déshumanisé au point que le récit ne donne même pas son nom.

Il faut bien sûr dire quelques mots de l’expressivité des illustrations. Celles-ci savent jouer à la fois des dominantes de couleur (le bleu, le noir quand il le faut), des cadrages (gros plans des visages, plans plus larges), mettre en évidence les obsessions de l’héroïne (comme ces clefs qui envahissent une page), ou enfin présenter le malfaisant au milieu d’une meute d’animaux féroces. Si le ciel sans nuage est bleu, symbole de bonheur et d’été, la peur aussi peut-être bleue, et l’amour laisser des bleus au cœur… C’est dire l’ambivalence de cette couleur froide, couleur de l’eau sur laquelle avance le bateau dans lequel habite l’héroïne dans les dernières pages, comme pour dire à la fois la volonté d’échapper à ce prédateur (habitant un moulin au bord de l’eau), et l’impossibilité d’y échapper tout à fait… même en cultivant des plantes vertes.

Une riche réécriture du célèbre conte de Perrault, qui sait parler à travers une fiction sans concession des réalités que représentent aujourd’hui les féminicides et qui permettra aux jeunes  lectrices et lecteurs d’ouvrir le dialogue sur les relations hommes femmes et de se questionner sur notre présent… et leur avenir.

 

 

Le Clown masqué

Le Clown masqué
Rozenn Desbordes
Editions courtes et longues 2022

Pour vivre heureux, vivons cachés ?

Par Michel Driol

Atteinte d’une rare maladie, Zélie voit son visage s’enlaidir de jour en jour, au point que sa propre famille l’a abandonnée, et que ses amies se détournent d’elle. Petite fille solitaire, rejetée et bannie de tous, elle découvre un jour dans une gare abandonnée une valise contenant un costume de clown, avec masque et perruque. Après l’avoir essayé, elle monte un premier numéro qu’elle va jouer à la gare voisine. Puis va animer la fête de l’école, et se rend de plus en plus souvent au parc où se retrouvent tous les enfants, ravis de jouer avec ce clown si inventif. Jusqu’au jour où le masque tombe par hasard, et où Zélie se retrouve encore plus ostracisée qu’avant. Heureusement, un petit cirque passait par là, dans lequel tous les artistes, qui ont une particularité physique, acceptent Zélie telle qu’elle est et lui promettent un bel avenir de clown.

Epousant au plus près le point de vue de Zélie, le roman plonge le lecteur dans les sentiments d’une petite fille de neuf ans que personne ne protège ou aime, mais qui aime tout le monde et n’a qu’un souhait, celui d’être acceptée par les autres. Le roman expose la cruauté ordinaire des adultes et des enfants, prompts à se détourner de ce qui est différent, ou leur fait peur. Cette violence est particulièrement bien montrée, avec ses répercutions psychologiques au travers du vécu d’un personnage attachant qui hésite, exprime son désarroi. SI le costume du clown masque celle qui le porte, il révèle aussi, comme un miroir, les réactions du public. Tout n’est-il qu’affaire d’apparence ? C’est ce que semble montrer le roman, qui met l’accent sur l’incapacité des habitants du village à s’intéresser aux sentiments, aux émotions, à la personnalité de Zélie pour ne s’en tenir qu’au rejet de la fillette et à l’acceptation du clown qui leur procure du plaisir dans sa maladresse, sa coquetterie, sa façon d’exagérer des traits de comportement. Si Zélie s’en tire, c’est grâce à son imagination, mais aussi à son amour des autres. Car il faut aimer les autres pour accepter de se mettre en danger, et de les faire rire. C’est ce que révèle à Zélie le clown du cirque qui l’accepte, dans une belle théorie du clown. Plus fondamentalement, le roman invite à s’interroger sur la place de Zélie : n’est-elle que parmi ceux qui vivent en marge, des circassiens tous différents, marginaux allant de ville en ville, ou dans la cité ? Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à accepter ceux qui sont différents, et à nous enrichir de leurs différences ? Ce sont ces questions que le roman laisse à méditer au lecteur, sans y apporter de réponse.

Un roman juste et touchant, drôle et plein de sérieux, pour dire à hauteur d’enfant le poids du jugement des autres et de l’apparence, et inciter à accepter l’autre dans ses multiples différences..

Papa partout

Papa partout
Emilie Chazerand illustrations de Sébastien Pelon
L’élan vert 2022

L’absence, la voilà…

Par Michel Driol

Dès le début, la mort du père est là, à peine euphémisée : Maman dit qu’il est au ciel désormais, puis énoncée directement, en une phrase non verbale qui sonne comme un couperet : Mort. Au début, pour le narrateur, il n’y a que le vide et le chagrin, le souvenir des choses qu’ils ne feront plus. Puis c’est la découverte de la présence du père dans tous les objets, vêtements, même ces objets intangibles que sont l’ombre sur la plage et le reflet des yeux dans le miroir.

Voilà un bel album bouleversant, plein de simplicité, pour dire différentes phases du deuil vues à hauteur d’enfant, de la colère et du sentiment de l’injustice profonde jusqu’au retour du sourire et de la paix intérieure, ce que l’on nomme résilience. L’album sait éviter l’écueil du pathos par une écriture qui sait être à la fois métaphorique et enfantine pour exprimer ce que traverse l’enfant. Il est question de l’oreiller salé au réveil et du cœur haché menu, par exemple. Les anaphores disent la répétition des marques de l’absence, mais surtout celles des signes de présence avec la série des groupes nominaux qui commencent par « Dans… », façon de rendre concrète l’universalité de cette présence mystérieuse de l’absent. L’illustrateur a su jouer aussi de la simplicité et de l’expressivité, semblant prendre au pied de la lettre certaines expressions comme « il est au ciel », ou donnant à voir une vision du jeu de Puissance 4 comme une sorte de prison derrière laquelle est caché l’enfant, dont seul l’œil cherche à voir au delà du jeu. Quant aux aplats de couleurs, ils se réchauffent progressivement, allant jusqu’au jaune éclatant de la plage et de la maison finale. A noter que les pages de garde reprennent aussi ce code de couleurs.

Un bel album, mélange de tendresse, de fragilité et de force, pour évoquer les étapes du deuil lié au décès le plus éprouvant qui puisse affecter un enfant.