Collection « Les petits chaussons »

Mon petit lapin
Julia Chausson
Rue du monde, 2021

Ah ! les crocodiles
Julia Chausson
Rue du monde, 2014

Collection « Les petits chaussons »

Par Anne-Marie Mercier

La Collection « Les petits chaussons », dont le nom fait référence au nom de la créatrice, Julia Chausson, est doublement bien nommée : chaque volume est comme une petite pantoufle dans laquelle on se glisse pour se sentir bien, au chaud, en sécurité, bercé par des comptines bien connues, chantées ou dites, qui pourront se déployer au rythme de ses pages. Le petit format carré aux bords arrondis, les pages cartonnées, les couleurs réduites (deux par volume, auxquelles s’ajoute du blanc), les formes simples, ont un caractère rassurant.

Mais c’est aussi au-delà de cette simplicité, du grand art : le choix des couleurs la mise en page, la découpe des épisodes, la typographie, tout est parfait et chaque volume épouse la forme de la chanson : Les Crocodiles décline d’une page à l’autre ses scansions (Ah !/  Les Crocroscros/ les cros/ cros cros/ les crocodiles…) tandis que l’image sectionne l’animal et le décor. Le lapin de la comptine dans laquelle on répète « cherchez-moi coucou coucou » se cache à chaque page.
Dans la même collection, on trouve d’autres grands classiques comme « J’aime la galette », « Je fais le tour de ma maison », « Une souris verte », « Un deux trois nous irons au bois », etc.

Rose blanche et La Petite Fille en rouge

Rose blanche
Christophe Gallaz, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2019

La Petite Fille en rouge
Aaron Frisch, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2013

Retours de classiques, sombres chemins

Par Anne-Marie Mercier

Le trait de Roberto Innocenti est ici aussi beau que ses histoires sont sombres. Dans La Petite Fille en rouge, version du « Petit Chaperon rouge », il présente une histoire tragique à la fin de laquelle une mère attend une fillette qui ne reviendra pas, perdue dans la grande forêt éclatante de lumière qu’est la ville, et capturée par un homme inquiétant. Dans Rose blanche, l’artiste délaisse l’univers du conte pour celui de l’histoire et le prédateur est ici non plus un individu désocialisé mais une société tout entière, celle de l’Allemagne nazie.
Rose vit dans une ville où elle voit passer des convois de véhicules qui emmènent des gens invisibles vers une destination inconnue. Un jour, après avoir vu un petit garçon qui tentait de s’enfuir de l’un de ces camions, elle suit la route et découvre un camp de concentration. Chaque jour, elle revient pour apporter du pain aux enfants.
On éprouve une certaine gêne devant l’invraisemblance de cet aspect de l’histoire qui risque de masquer la vérité du reste et celle du contexte historique.
Le charme, certes paradoxal, de l’album, est dans ses images aux tons bruns où l’on retrouve le souci du détail de l’artiste et l’expressivité des visages : elles donnent une vision triste d’une petite ville allemande de cette époque, pour s’échapper ensuite dans un univers qui évoque la forêt des contes, avec l’horreur et la mort au bout du chemin. La petite fille en rouge suit elle aussi un chemin compliqué et long, mais coloré de toutes les séductions de la ville moderne, jusqu’à sa fin que l’on devine tragique, comme  celle de Rose.

Rose blanche a été publié une première fois en 1985, chez le même éditeur. Il est indiqué que Christophe Gallaz est auteur du texte, « sur une idée de Roberto Innocenti ». Il existe une autre version de la même histoire avec le même titre, et comme auteur du texte le célèbre Ian McEwan, (Penguin, 2004).

 

 

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars
Alex Alice
Rue de Sèvres, 2018

Plus fort que Thomas Pesquet !

Par Anne-Marie Mercier

Le quatrième volume des aventures de Séraphin est tout aussi riche en événements que le premier (La conquête de l’espace) et les suivants : on retrouve le combat des Français et des Prussiens autour de l’éther, cette substance qui permet à la matière de voler, la quête du professeur Dulac, père de Séraphin, qui a été enlevé, et la poursuite de Louis II de Bavière, disparu en suivant son rêve aérien dans les volumes précédents.

La planète Mars est belle sous les crayons d’Alex Alice, il y pleut et ses canaux aériens sont autant de passages liquides sur lesquels filer à travers des paysages chaotiques. Mars est aussi un lieu d’illusions où un horrible monstre peut prendre les traits d’une princesse, et vice-versa, où l’on donne à ceux que l’on rencontre le visage de ce que l’on craint ou de ce que l’on cherche, où la télépathie est tantôt une chance, tantôt un piège.
Tout cela fait que les variations graphiques y sont plus riches encore, avec davantage d’ampleur que dans les tomes précédents : les paysages et l’architecture de Mars se déploient dans de grandes cases, des pleines pages, des incrustations, toute une gamme de formes pour décrire à la fois l’immense et le détail.
Poésie, action, politique de la conquête spatiale et de la recherche scientifique, aventures, tout cela est magnifiquement servi par un univers graphique subtil, riche et cohérent où les incroyables machines volantes font rêver. On pense à Philippe Druillet et à Jean-Claude Mézières (Valérian) aussi bien qu’à Hayao Miyazaki ou à Jules Verne.

On en trouve un joli décryptage sur le site de la Fnac.

 

 

 

 

 

 

Paloma, papi et moi

Paloma, papi et moi
Julie Rey – Illustré par Anne Simon
Ecole des Loisirs – Neuf – 2021

Entre ciel et mer…

Par Michel Driol

Paloma, c’est le nom du Cessna à bord duquel Marin adore voler avec son grand père. Jusqu’au jour où le grand père, victime d’un problème cardiaque, doit cesser de voler. Alors le père de Marin décide, en secret, de réapprendre à piloter pour lui faire plaisir.

Ce roman est une petite chronique familiale bien inscrite dans une région, la Bretagne, et une réalité sociologique : le père de Marin est pêcheur, sa mère, d’origine algérienne, est enseignante. Cette chronique, écrite à la première personne, met l’accent sur la relation privilégiée entre un enfant et son grand-père, mus par une passion commune. Entre les deux c’est à la fois une histoire faite de complicité, représentée ici par les bonbons que le grand père achète, des Tudisrienatamere, et d’intimité, matérialisée par le cockpit et les échanges qu’ils ont à bord, lorsqu’ils commentent le paysage. C’est un « feel good » roman, dans lequel les personnages sont bienveillants, où le lien familial est solide. C’est aussi un roman pudique, dans lequel le lecteur pressent le drame toujours possible, plus ou moins perçu par le narrateur (les adultes disent toujours que ce sont les oignons qui les font pleurer…). C’est enfin un roman à l’écriture soignée, qui offre un regard d’en haut sur la terre, les falaises, la mer. Les illustrations, souvent en tête de chapitre, en pleine page, qui reprennent la technique de la ligne claire, sont chaleureuses et colorées, dessinant un monde parfait.

Un roman agréable à lire, qui parle de relations familiales et de transmission avec optimisme.

Promesses

Promesses
Christine Roussey
Editions de La Martinière, 2021

Je te donne…

Par Christine Moulin

Le format ressemble à celui des innombrables livres pour bébés qu’on peut acheter en librairie ou… n’importe où. Mais la délicatesse peut se cacher derrière un cartonnage épais. Ne serait-ce que grâce à de poétiques fenêtres qui permettent  de s’initier aux joies de la surprise et de la métamorphose. Tel papillon est en fait un cerf-volant: il suffit de changer de point de vue en tournant la page! Cependant, l’ouvrage de Christine Roussey ne serait pas la petite merveille qu’il est sans le texte, qui dit le miracle d’être parent. Accueillir un enfant, c’est enfin être comblé, découvrir le vrai sens de la vie: « Je te donne la vie, tu deviens mon soleil et mon phare dans la nuit. » Mais c’est aussi partager, léguer les plaisirs les plus concrets, les plus délicieusement terre à terre: « Je te donne […] tes bottes pour sauter dans les flaques. » C’est faire du quotidien un tremplin pour les rêves: « Je te donne ton bain et nous traversons les océans » (comme il est doux, ce « nous » et comme il est agréable de rendre au verbe « donner » tout son poids dans cette expression pourtant si commune: « donner le bain ». Presque un baptême…). C’est faire confiance à l’avenir et à son enfant: « Je te donne du temps, tu gravis les montagnes. » C’est offrir au lecteur la magnifique phrase finale: « Je te donne ta place, tu prends racine. »  Le livre Promesses les tient toutes, et surtout celles de la quatrième de couverture: « c’est tout l’amour qui déborde  et qu’un « je t’aime » ne suffit pas à dire. »

Cet ouvrage est le troisième tome d’une série qui comporte aussi : Promesses, tome 2Promesses, tome 1 et Promesses, tome 4.

A l’infini

A l’infini
Suzy Chic et Cécile Weber – Illustrations de Monique Touvay
Didier Jeunesse 2021

Sans limites…

Par Michel Driol

Un petit bonhomme se réveille dans son nid de feuilles et va à  la source. Puis vient sa question à ses parents : d’où vient l’eau de la source ? puis où va-t-elle ? Ensemble ils suivent le ruisseau, qui en rencontre d’autres, devient rivière, puis fleuve, jusqu’à la mer. Le soir, c’est devant des milliers d’étoiles qu’il se demande où s’arrête le ciel.

Voilà un album riche et polysémique qui repose sur une grande simplicité de moyens textuels et graphiques. Une famille, d’espèce indéterminée, à la fois humaine par l’attitude, le langage, et animale par le nid de feuilles qui l’abrite. Un lieu, la source, point de rencontre entre le passé, l’origine, et le futur, le devenir. Un poisson, dont on envie l’agilité dans l’eau. Et un voyage le long d’une rivière, voyage commencé physiquement, mais qui se termine dans le récit du père. Des mots simples, écrits à la main, pour retracer le dialogue, les sensations, les sentiments, les questions et les rêves. Des aquarelles pleines de sensibilité et de douceur, pour évoquer un monde à la fois végétal et aquatique, la terre et le ciel, l’univers. Des illustrations qui jouent sur tous les formats possibles, de la double page à la petite vignette, comme pour rythmer le temps et l’espace. Un album donc qui ouvre la porte à de multiples interprétations, et c’est bien là sa richesse. Il y est question de grandir, de rencontrer d’autres, à l’image de ce ruisseau. Mais pour cela il faut quitter le nid. Il y est question aussi de notre place, et des questions que l’on se pose depuis toujours : qui sommes-nous dans l’univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand ? Il y est question aussi du plaisir des sensations, de la fraicheur de l’eau et de l’odeur de menthe, et de tout ce qui émerveille. Il y est enfin question de la complicité entre les parents – peut-être surtout la mère – et les enfants : si tu veux, je t’apprendrai à nager. C’est dire qu’enfin il y est question de transmission de savoirs, de savoir-faire, pour faire en sorte que le petit devienne autonome.

Un album qui prouve que la simplicité bien comprise laisse place à l’imaginaire du lecteur : n’est-ce pas là une belle définition en acte de la poésie ?

Le Royaume sans soleil

Le Royaume sans soleil
Maïa Brami – Karine Daisey
Saltimbanque 2020

De la nuit naitra la couleur…

Par Michel Driol

Une vallée pelée, un marécage, un roi, une reine et leur fille Blanche qui rêve d’un monde disparu, celui des fleurs et des oiseaux… Hélas, pour produire de la lumière, le roi fait tourner son usine dont les fumées ont tout fait disparaitre. Jusqu’au jour où le roi tombe malade, à cause de ces fumées. Blanche suit alors l’oiseau de meringue qu’elle avait gardé de son gâteau d’anniversaire, qui se révèle être l’esprit de la princesse Sacagawea et qui l’emmène de l’autre côté des montagnes, dans un pays où tout est luxuriant. Blanche se voit offrir un brin d’herbe, une coccinelle, et un cocon. Et le roi retrouve vie en versant sa première larme lors de la naissance d’un papillon.

Inspiré d’une légende amérindienne, racontée à la fin de l’ouvrage, voici un album qui reprend la forme classique du conte pour parler de la destruction de la nature par les hommes, d’écologie, et d’espoir. De façon à la fois allégorique et réaliste, le texte et les illustrations montrent un monde où l’artificiel a pris la place du naturel : un boitier permet de choisir les ambiances sonores. Quant à l’usine et à ses fumées toxiques, elle n’a, malheureusement, que trop de modèles dans le monde réel. Le passage par le merveilleux, somme toutes omniprésent dans l’album, a deux effets. D’abord inscrire le conte dans la tradition, où l’on croise aussi bien la gaste forest de Perceval que tous les contes dans lesquels les oiseaux sont des adjuvants. S’il peut déréaliser, ce passage au merveilleux met aussi en évidence l’importance de la tradition, de la transmission, de la sagesse qu’une industrialisation et une recherche du profit ont mis à mal. Car la morale de l’histoire est au moins double : d’une part, on retrouve le colibri qui « fait sa part », lui aussi tiré d’une légende amérindienne, évoqué tant par l’oiseau de meringue – un colibri – que par les minuscules cadeaux de Sacagewa à Blanche, qui seront capables de redonner vie au royaume ; d’autre part on invite le lecteur à se replonger dans les légendes d’autres cultures qui assignent à l’homme une place dans l’univers.

Les papiers découpés de Karine Daisay jouent sur l’opposition entre le gris du royaume et les couleurs éclatantes du rêve ou de la nature. Ils dessinent un univers parfaitement en adéquation avec le texte et ses connotations.

Un album optimiste pour dire aux enfants que le moindre petit geste peut sauver le monde.

Les dernières reines

 Les dernières reines
Christophe Léon, Patricia Vigier,
Le muscadier, 2021

 Et si les abeilles disparaissaient ! 

 Maryse Vuillermet 

Sunee, seize ans, vit dans un pays d’Afrique, dans les années 2050. Elle est la fille d’un richissime industriel de l’agroalimentaire. Sa vie est très surveillée, elle se déplace en voiture conduite par un chauffeur, ce qui ne l’a pas empêchée d’échapper à cette surveillance un jour, de se promener sur le marché local et de ramener un pot rempli d’un  liquide doré inconnu. Etrangement, à la vue de ce pot, son père devient fou de rage, et c’est le début de l’intrigue. D’où vient ce liquide, qui l’a fabriqué et vendu ?

Et on plonge dans un univers cauchemardesque où plus une parcelle de terre de ce pays n’est fertile, elles ont été dévastées par les pesticides. Quelques irréductibles autochtones vivent dans des montagnes reculées et tentent de préserver un mode de vie responsable et en harmonie avec la nature.

Sunee va de découverte en découverte sur son père, sur ses méthodes, sur le gouvernement et la police…

La collection Rester vivant chez Le Muscadier « s’adresse aux ados et préados. Elle a pour ambition en plus d’attiser l’imaginaire du lecteur, d’éveiller son sens critique et de poser un regard incisif sur nos comportements individuels et collectifs. »

Pari réussi pour ce roman !

 

Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Tony Durand
Motus 2021

Questions sans réponses

Par Michel Driol

Une trentaine de questions existentielles que se pose un drôle de petit bonhomme dont la tête est remplacée par l’empreinte digitale d’un pouce sur laquelle deux points noirs tiennent lieu d’yeux. Cela va de la question titre à Est-ce que je suis comme les autres ? ou Est-ce que j’ai le choix ? et se termine par Et toi, qui es-tu ?

Des questions que se posent tous les enfants sur leur vie présente et future, sur ce qui va changer en eux ou demeurer, des questions ou des pensées parfois autour de l’identité, soulignées par le graphisme et la tête-empreinte digitale, disant à elle seule l’unicité de chaque individu, alors que les questions évoquent au contraire l’universalité dès lors qu’elles touchent à l’intime. Parfois les questions sont très terre-à-terre, mais parfois aussi elles se font métaphysiques ou philosophiques, comme si tout était sur le même plan, ou comme une façon de souligner que l’important n’est pas dans la réponse, mais dans la question. C’est pourquoi le  livre n’apporte pas de réponse, mais éclaire ce questionnement universel. Les illustrations éclairent ces questions sur un mode souvent humoristique, prenant le parti du jeu avec et sur les mots (une mention particulière pour Est-ce que j’aimerai un jour le chou-fleur ? illustré par un mariage avec une dame chou-fleur très réussie !).  Le tout est finalement très rassurant, les images montrant que, au-delà sous les ressemblances physiques, je suis différent, mais aussi tellement semblable aux autres.

Un album dont on se plait à souligner l’originalité tant sur le fond que sur la forme graphique, et qui rassurera ceux et celles qui pensent se poser trop de questions, comme aussi pour rappeler que mieux vaut une question bien posée qu’une réponse  mal appropriée. Un album qui, sous couvert de parler d’identité, parle aussi d’altérité…