Petit beignet rond et doré

Petit beignet rond et doré
Praline Gay-Para et Rémi Saillard
Didier Jeunesse, 2013

Une alternative à Roule Galette !

Par Christine Moulin

petit beignetLa grande star des maternelles, j’ai nommé la galette, est en passe d’être détrônée par… un tout petit beignet. C’est qu’il a des atouts de son côté! Il est très mignon, tout rond comme le titre l’indique, avec une jolie « bouille ». Comme son illustre aînée de Roule galette…, il s’enfuit pour ne pas être mangé et permet ainsi à un conte de randonnée de se développer selon la tradition, pour finir en conte des origines à la Edouard Manceau, en passant très près d’un récit de ruse  : après s’être enfui de chez le « p’tit garçon glouton », il échappe, assonances obligent, à toutes sortes d’animaux (le chaton maigrichon, le dindon fanfaron, le mouton marron, le cochon à la queue en… tire-bouchon) et finit… mal!

C’est d’ailleurs ce qui pourrait attrister le jeune lecteur qui se serait par trop attaché à notre héros. Le dessin, rehaussé de gros traits noirs, est à la fois drôle et lisible, sans se refuser des détails amusants destinés au lecteur moins pressé: la vache dansante du pack de lait, une chenille qui traverse la route et qu’on retrouvera en témoin de la fin de l’aventure, telle la coccinelle de Gotlib, ou encore un oiseau qui poursuit un ver de terre… Bref, voilà une variante moderne réussie d’un grand classique!

Pour voir comment ce grand classique est décliné dans les classes et comment cela se fait parfois sans l’accord des concepteurs, mais en toute innocence, voir le site materalbum…

Jonah, vol. 1, les sentinelles

Jonah, vol. 1, les sentinelles
Taï-Marc Le Thanh
Didier Jeunesse, 2013

Chasse à l’enfant- bonheur

par Anne-Marie Mercier

jonah1Comme beaucoup de héros de romans pour adolescents, Jonah est orphelin, de parents inconnus. Il a en plus la caractéristique d’être né sans mains. Cela pourrait faire de lui un personnage plein de tristesse et c’est tout le contraire. Ici, le roman ne se contente pas de délivrer la rassurante théorie de la résilience et de l’espoir mis à portée de tous mais propose un développement fantastique (ou fantaisiste) intéressant : à la place de ces deux mains, de petites excroissances se sont formées de chaque côté du cerveau de Jonah, comme de toutes petites mains. Elles le massent, orientent ses pensées dans une direction positive, le maintiennent dans la joie, le conseillent parfois. Si Jonah les entend rarement, les deux voix, appelées voix A et voix B, conversent entre elles dans des dialogues très réjouissants, et lui procurent un don qui se révélera sans doute très utile dans les volumes suivants.
Mais pour l’heure, dans ce premier tome, ce don lui apporte surtout des ennuis car il est traqué par une mystérieuse organisation qui surveille les naissances d’enfants étranges pour emprisonner ceux qui lui semblent intéressants. L’enlèvement de Jonah provoque de multiples péripéties, mobilise ses amis de l’orphelinat qui partent à sa recherche, le directeur de l’institution, qui a été transformé par la présence heureuse du héros, et jusqu’au mystérieux jardinier psychopathe et misanthrope, touché par la grâce grâce à cet enfant.
Et ce livre est effectivement porté par une certaine grâce, un goût du bonheur qui rend les menaces d’autant plus inquiétantes. De roman social optimiste, dans lequel un orphelin handicapé transforme un lieu et des personnes sinistres en instruments du bonheur, le texte se transforme en thriller efficace et original à de nombreux égards. Que la nature soit la principale force acharnée à détruire le héros en est une marque  intéressante : on sait combien le discours écologique mou est en vogue actuellement dans ce secteur éditorial.
L’écriture est d’une grande plasticité, tantôt enjouée, tantôt nerveuse, et porte parfaitement les différents aspects du récit. Le texte ignore tout ce qui pourrait être fioritures ou remplissage et se concentre sur les détails significatifs, les dialogues savoureux, et une composition impeccable.
Le lecteur ne peut qu’attendre impatiemment la suite…

Garçons sans noms

Garçons sans noms
Kashmira Sheth
Ecole des loisirs, 2014,
Traduit de l’anglais par Marion Danton

  L’horreur de l’esclavage des enfants

                                                                                                       Par Maryse Vuillermet

garçons sans noms image Le triste anniversaire de l’incendie et de l’effondrement de l’usine textile de Dacca eu Bengladesh surnommée l’usine de la misère est là pour nous rappeler l’actualité atroce du travail/ esclavage des jeunes femmes ou des enfants dans les pays  en voie de développement.

Dans ce roman, un jeune garçon débrouillard et intelligent, Gopal,  est le narrateur de l’histoire de  sa famille à la fois singulière et représentative de milliers de famille en Inde. Ses parents cultivateurs ont fait faillite à la suite d’d’une récolte trop abondante d’oignons qui a fait chuter les cours. Criblés de dettes, ils sont à la merci de l’usurier et ne peuvent plus que fuir en ville, à Bombay,  en laissant tout derrière eux. Durant le voyage, la famille se sépare du père et le voilà qui disparaît, ne revient plus. La mère, Gopal et ses frères trouvent enfin la masure de l’oncle dans un bidonville où s’entassent déjà des centaines des familles. Gopal pressé d’aider les siens suit un jeune homme qui lui promet du travail. Mais,  dès l’arrivée dans l‘atelier de confection de cadres, il se retrouve enfermé, avec six autres enfants ou jeunes de son âge. Un chef d’atelier a instauré tout un système de terreur, d’humiliation  de privations pour faire travailler ces enfants en leur faisant perdre tout espoir de fuite ou d’une vie meilleure ; il va même jusqu’à les menacer de travailler dans les usines de feux d’artifice très dangereuses, ou de s’en prendre à leur famille. Gopal raconte alors son quotidien atroce, sa fatigue, les humiliations ou sévices corporels imposées par le chef ou ses camarades, le temps, le manque des siens.

 Mais  grâce à son intelligence, à sa farouche volonté de retrouver les siens pour les aider, au souvenir lumineux de sa mère, et à son talent de conteur, il va peu à peu réussir à gagner la confiance des autres enfants.En effet, il faut absolument qu’ils cessent de s’entre-déchirer et forment une équipe soudée pour espérer un jour s’enfuir ensemble.

Le roman est très riche, tous les personnages existent, chaque enfant a une personnalité, une histoire, qu’on découvre peu à peu. Ils n’ont plus de noms car on le leur a interdit, ils sont recroquevillés sur eux-mêmes, évitent de penser et de se souvenir de leur vie d’avant pour ne pas trop souffrir. Le lecteur est pris au piège lui aussi, il s’attache à ses enfants et veut savoir comment ils vont s’en sortir. Gopal va,  grâce à ses histoires, leur redonner une parole puis une identité et enfin, un espoir. C’est ainsi un hymne au pouvoir puissamment réparateur de la fiction.

Loulou, l’incroyable secret

Loulou, l’incroyable secret
Grégoire Solotareff, Jean-Luc Fromental
Rue de sèvres, 2013

Histoire trans-médiatique, histoire mosaïque

Par Anne-Marie Mercier

louloulincroyable secret« D’après le film », oui, c’est clair. Une BD ? pas vraiment : plutôt une suite de vignettes dans lesquelles on a copié des bulles avec des bribes de dialogues savoureux. Certes, tout cela est drôle et on a plaisir à retrouver le couple Tom et Loulou ; c’est plein de jeux de mots pour les « grands » (le « festival de Carne, » la prison de la Loubianka…), mais des vignettes juxtaposées ne font pas une BD, cela manque de dynamique, de liant, d’implicite… Autant aller voir le film, ou relire les albums de Loulou, ou ceux de Jean-Luc Fromental, auteur de la série superbe des 10 p’tits pingouins chez Helium.

D’ailleurs, les amateurs de BD pensent la même chose (voir le blog de planète BD)

waf & waf

Waf & waf
José Parrondo

Editions du Rouergue, 2014

Histoires sans paroles

Par Michel Driol

wafDans cet album sans texte, Waf et Waf sont un bonhomme-chapeau et son chien, dont on suit les aventures absurdes et fantaisistes d’une page à l’autre.

Chaque page est conçue comme un strip de quelques vignettes, tendues vers une chute surprenante  et cocasse souvent, pleine d’humour. Le monde s’y désagrège à loisir, une barrière masquant en fait un paysage  morcelé. Du miroir sort un double avec lequel on prend plaisir à jouer. Certains éléments sont récurrents, comme ce petit train qui circule parfois, abandonnant ses passagers au  pied d’une montagne, lorsqu’on découvre que les rails sont en fait une échelle, ou ce bus, interdit aux chien. Les bandes des passages cloutés deviennent des pièges redoutables. L’auteur – avec, dit-il, la complicité pour certaines pages d’Anne Herbauts – nous livre un univers qui n’obéit qu’à ses propres lois.
Si certaines pages se laissent appréhender facilement, d’autres demandent au lecteur un effort d’observation et de compréhension pour trouver ce qui a été déréglé dans l’univers.

Un album burlesque dans lequel le monde n’arrête pas de se métamorphoser.  Et c’est bien réjouissant !

Urkisu, Bernardo Atxaga

Urkisu
Bernardo  Atxaga
La joie de lire, réédition 2013,
Traduit par André Gabastou
1° édition en français en 2002, la joie de lire

Vivre avec les Inuits     

par Maryse Vuillermet

 urkisu image C’est l’histoire d’un jeune marin basque,  Urkisu, mousse sur un bateau de pêche. Ces bateaux partent pour de longs mois pêcher la morue et font escale à Terre Neuve. C’est là qu’Urkisu fait la connaissance d’une tribu d’Inuits.  Curieux, doué pour les langues,  il s’initie à leur langage et leurs coutumes.  Son  patron décide alors de le laisser  dans le village pour l’hiver afin qu’il tisse des liens de confiance avec eux et que les Blancs établissent  à leur retour un troc profitable de fourrures de renard blanc. Urkisu accepte avec joie. Il se fait des  amis,  initie les jeunes  Inuits au plaisir de la toupie. Mais a-t-il mesuré la longueur et la rudesse de l’hiver qui approche ?  Bientôt la faim, et surtout l’ennui,   car ils sont cloîtrés au fond des igloos,   le font douter. L’angoisse l’envahit d’autant plus que l’attitude des chefs a changé vis-à-vis de lui. Après tout, il est une bouche de plus à nourrir.

 C’est un roman d’aventures autant que de formation et d’ethnologie. Il est écrit dans une langue simple mais aborde  des questions fondamentales, le racisme et l’avidité des Blancs, les différences culturelles  quasiment infranchissables, la violence et la non-violence.  Les réponses, quand il y en a,  sont très nuancées et profondes.

Lune Mauve. Tome 3 : L’affranchie

Lune Mauve. Tome 3 : L’affranchie
Marilou Aznar

Casterman, 2014

@psychotiquetweets

Par Matthieu Freyheit

lunemauve3Troisième tome de la tétralogie (voir les chroniques des tome 2 et tome 1). Séléné a quitté Viridan et un mariage imposé par des sardines magiques (ou quelque chose comme ça) messagères d’Isthar. Le retour à Darcourt signe le retour des personnages auxquels le lecteur s’est attaché. L’auteure assume elle-même ses préférences en éclipsant quelques figures moins percutantes (on pense à l’excentrique Rimbaud), tandis qu’elle donne une épaisseur nouvelle à Alexia, définitivement très réussie, ou à Thomas, dont la relation avec Séléné capte très bien l’intérêt.

Il reste que le titre de ce troisième volume est trompeur : Marilou Aznar nous rappelle que Séléné s’affranchit de Viridan à la fin du deuxième tome, sans nous laisser anticiper que c’est d’un autre monde que l’héroïne s’affranchit au terme du troisième. C’est donc très bien joué. Entre ces deux moments de tension et de passage d’un monde vers un autre, d’une existence vers une autre, Séléné (dite « la Sigismonstre », il faut dire que c’est plutôt amusant et bien trouvé) tente de reprendre le cours de sa vie, sans voir que malgré elle tout concourt à la ramener à ce qu’elle a jusque là cherché à quitter. Mais la machinerie est en route : quête d’un objet destructeur, manipulations diverses, rencontres étranges, meurtres non élucidés. Ajoutez à cela un voyage au Japon, et l’aventure est complète. Parallèlement, si l’on retrouve au début du volume un peu de l’humour développé dans le premier, la tension prend peu à peu le dessus, soulignant l’impossibilité pour l’héroïne d’échapper à son ‘destin’. Un thème vu et revu, c’est vrai, qui ne semble peut-être pas révolutionner le roman adolescent. Mais enfin, ce n’est pas ce que l’on demande nécessairement. L’écriture de Marilou Aznar n’est pas seulement efficace mais intelligente, prenant le pouls discret des différents usages qui peuvent être faits des réseaux sociaux (loin des clichés dans le cas des psychotiquetweets d’Alexia), tandis qu’elle parvient tout à la fois à prendre le rythme de l’aventure et celui de l’aventure amoureuse. Une série à défendre et à lire, dont il n’y a qu’à attendre le dernier volume.

Lola

Lola
Oliver Douzou
Editions du Rouergue 2013

La petite fille de Jojo la mache

Par Michel Driol

lolaComme Jojo la mache, il y a 20 ans,  Lola est une vache qui perd petit à petit tous ses attributs  (dents, cornes… de lait !). Mais à l’été, tout a repoussé, et la voilà redevenue telle qu’elle était au début, mais est-elle vache-animal de pré ou vache-image sur une brique de lait ? Sans doute les deux, puisqu’à la fin, on ne retrouve sur le pré que sa cloche… « Mais on raconte qu’elle se promène sur la voie lactée ».
Au format carré de Jojo la mache succède un format allongé, avec des dominantes de  bleu et d’orange. Le dessin est encore plus stylisé, géométrique. Le dessin en belle page accompagne cette disparition des attributs de la vache, qui jonchent petit à petit le sol. Le texte joue avec les graphismes, souligne par deux couleurs les tremblements, les éternuements. Il y a du Malevitch et du constructivisme dans la façon de jouer avec les lettres de Lola sur la page de gauche.
Un bel album anniversaire, épuré à souhait, qui évoque le cycle de la vie. On attend avec impatience le suivant, dans 20 ans !

14 auteurs racontent… Les chroniques de Harris Burdick

14 auteurs racontent… Les chroniques de Harris Burdick
Chris van Allsburg, Lemony Snicket, Tabitha King, Jon Scieszka, Sherman Alexie, Gregory Maguire, Cory Doctorow, Jules Feiffer, Linda Sue Park, Walter Dean Myers, Lois Lowry, Kate DiCamillo, M.T Anderson, Louis Sachar, Stephen King
L’école des loisirs, 2013

Quand le rêve devient réalité

Par Anne-Marie Mercier

chroniques-de-harris-burdick-van-allsburg-199x300Le très célèbre album d’images de Chris van Allsburg, Les Mystères de Harris Burdick, paru en 1985 à L’école des loisirs, trouve ici son texte à travers ces « chroniques » ; il s’agissait d’un manuscrit fictif abandonné par un auteur de nouvelles, contenant des images en tons de gris accompagnées chacune uniquement d’une légende et d’un titre. Le jeu du lecteur était de s’inventer des histoires à partir de ces univers apparemment réels où quelque chose d’étrange détonnait.

Ce jeu a été poursuivi par une pléiade d’écrivains reconnus en jeunesse ou dans le genre de l’étrange, et le résultat est assez réussi, toujours surprenant, ceux-ci ayant mis un point d’honneur à ne pas aller dans le sens le plus attendu. Chacune de ces nouvelles est très réussie, mais curieusement, il en va comme d’un film adaptant un livre très aimé : on ressent une pointe de déception à voir ainsi figé ce qui restait une rêverie jamais terminée. Pour ceux qui découvrent l’album, ce sera une belle découverte, pour les autres, cela dépend, d’eux, de la nouvelle elle-même, et de leur envie de poursuivre le jeu sans garde-fou.

Pour poursuivre (ou commencer), voir sur le site de l’école des loisirs le concours d’écriture sur Harris Burdick avec les nouvelles de collégiens primées : http://www.ecoledesloisirs.fr/harrisburdick

Même chose sur le site de l’école des lettres.

Et les étoiles dansaient dans le ciel

Et les lumières dansaient dans le ciel    
Eric Pessan
Ecole Des Loisirs, Medium  2014

  Que ne faut-il pas faire pour être écouté et compris ?

Par Maryse Vuillermet

et les lumières dansaient dans le ciel image Un bon petit roman assez subtil qui traite de sujets courants avec originalité. Les thèmes sont la séparation des parents et la guerre familiale. Eliot, pour oublier cette sale guerre, se réfugie dans les étoiles, l’observation du ciel, passion qu’il partageait auparavant avec son père mais qu’il poursuit désormais, seul la nuit, dans la campagne. Il quitte la maison et part en train, en vélo,  vers l’inconnu et vers la paix de l’astronomie.Un jour, il découvre des lumières vertes et oranges. A qui faire part de sa découverte ? Qui va le croire ? Pas son père obnubilé par sa nouvelle relation et sa nouvelle vie, pas sa mère noyée dans sa déprime. Alors, il part à Toulouse rencontrer les spécialistes du Gepan, groupe spécialisé dans les phénomènes inexpliqués. Son voyage sera long et difficile, en train, sans argent, seul, mais que ne faut-il pas faire pour être écouté et compris ?  Et parfois, on trouve à la fin ce qu’on ne cherchait pas.