Le Petit Chaperon bleu

Le Petit Chaperon bleu
Guia Risari, Clémence Pollet

Le Baron perché, 2012

Le jeu des contes

Par Anne-Marie Mercier

Chaperon-BleuExercice n°1 : lire une énième histoire de chaperon, placée dans notre époque, et peu respectueuse des grands mères et des injonctions maternelles. Une jeune fille rencontre un garçon avec un costume de loup (Max devenu grand ?) qui tente de l’impressionner et de l’entrainer dans une histoire où il aurait le dessus. A la fin de l’histoire, ils sont devenus amis. Les illustrations de Clémence Pollet, qui présentent les deux enfants en bleu (la fille) et en rouge (le garçon) sur un fond blanc/beige et un décor urbain stylisé, suffiraient à elles seules à démontrer le côté décalé de ce Chaperon bleu. Pas très original.

Exercice n°2 : Un conte peut en cacher un autre : la fille propose au garçon de jouer d’autres contes, d’autres rôles. Les deux enfants se livrent ensuite au jeu des métamorphoses (les auteures nous invitent à imaginer en quoi la peur nous transformerait) : le jeu est une façon de décliner de multiples histoires et d’échapper aux rapports de forces.

Exercices N°3 : on lit les notes qui accompagnent certaines pages du texte. Faussement sentencieuses, elles commentent sur un ton moralisateur, disent le probable et le faux, proposent des listes, compléments, précisions, et donnent à l’ouvrage une bonne part de son originalité.

 Pour d’autres chaperons rouges, une page de croqulivre …

 

La Meilleure nuit de tous les temps

La Meilleure nuit de tous les temps
Séverine Vidal
Rouergue (dacodac), 2012

Premier amour fantasque

par Sophie Genin

LameilleurenuitdetouslestempsLa meilleure nuit de tous les temps, c’est celle où le narrateur, Raph, se marie avec Colombe, rencontrée un mois auparavant : coup de foudre, amour fou, interdiction de se voir par les parents, chef et employés dans un même magasin de bricolage et, finalement, fugue chez la mamie et dans le cabanon de jardin de l’amoureux !

Ce livre, bref mais riche en rebondissements, adopte le point de vue du héros, garçon de 11 ans, pas dénué d’humour, arrivant en sixième et foudroyé par l’amour d’une jeune fille étonnante, surprenante et douée d’une imagination débordante !

Séverine Vidal a su adopter un ton très juste et son écriture s’adapte parfaitement à la collection « Dacodac », réussite éditoriale, adaptée à tous types de lecteurs et traitant de sujets vrais et profonds.

Comme mise en bouche, un extrait du mariage des amoureux :

« Colombe a crié un énorme oui, qui venait de loin, genre du coeur ou des environs.

 Quand ça a été à moi de dire oui, j’ai eu le hoquet. Le stress sans doute. » (p. 55)

 

Conquise

Conquise
Ally Condie
traduit (américain) par Vanessa Rubio-Barreau
Gallimard jeunesse (grand format), 2013

Conquête de la maturité ou refus de l’utopie ?

Par Anne-Marie Mercier

conquiseAprès Promise, au sujet duquel je me demandais si la dystopie était un genre réactionnaire, Insoumise, qui proposait de beaux cas de manipulations, voici le dernier volet, Conquise. Il n’a pas le défaut du précédent (un peu trop de sentimentalisme ressassé) et a le mérite de trancher enfin dans le vif des hésitations du personnage principal, de faire des omelettes en cassant quelques œufs, enfin de montrer que les héros ont grandi et sont passés d’une adolescence rose à un âge adulte durement gagné. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le titre, un peu trompeur.

promiseLes différentes intrigues se rejoignent, le monde se complique, c’est passionnant et cette trilogie, portée par la poésie de Dylan Thomas et d’Emily Dickinson, est attachante. Les trois couvertures sont parfaites et illustrent (comme celles de Twilight) l’effort des éditeurs pour faire du sériel même en images. Sur la dernière, l’héroïne enfin libérée de sa bulle, nous tourne le dos et semble prête pour d’autres aventures.

Il semble que le traitement actuel des utopies (voir l’excellent dossier de la revue Europe sur ce sujet) se confirme ici : l’utopie est à la fois « porteuse d’espoir et désenchanteresse » (J. Berchtold), notre temps souffre d’un « déficit d’avenir » (B. Baczko). Dans le roman pour adolescents, toute société quelque peu organisée est vue comme une entrave aux libertés (à consommer comme à se cultiver, ce qui brouille uinsoumisen peu les pistes idéologiques) et toute rébellion est suspectée d’être téléguidée par des personnes en place, ou d’être récupérée. Il n’y a pas d’avenir radieux ; le triomphe d’un camp sur l’autre est le gage d’une redistribution des cartes qui n’est que partielle et temporaire. Le désenchantement est la règle. Cette littérature pour adolescents remplit une fonction critique, mais se refuse à dire que d’autres mondes sont possibles, aussi bien dans la fiction que dans la réalité.

Les Petites Bêtes bizarres de ta chambre à coucher

Les Petites Bêtes bizarres de ta chambre à coucher
Loes Riphagen

Traduction (néerlandais) de J.M. Frère et D. van Brempt
Editions Clochette (Le livre ami), 2013

Des amis qui vous veulent du bien ?

Par Anne-Marie Mercier

LespetitesbetesbizarresLes auteures du Nord ont toutes les audaces. Ainsi, la néerlandaise Loes Riphagen propose une encyclopédie farceuse mais quelque peu effrayante de toutes les petites bêtes qui pourraient se cacher dans une chambre, se nourrissant de toutes les saletés et de toutes les sécrétions émises par le corps de son occupant(e). Il ne s’agit pas bien sûr de faire un tableau de tous les acariens et autres bestioles existantes, mais de peupler des lieux bien connus de toutes sortes de petits êtres cocasses.

L’allure savante est parfaitement bien mimée : nom latin et nom vulgaire, habitat, habitudes, nourriture, mœurs, cris, taille ; on a même parfois la description des petits de ces charmants animaux.

Leurs noms sont évocateurs : nigo (doué pour rien, toujours seul, souvent tristounet), kislapet, quoscinus, rigolol… et les dessins qui les accompagnent ne font rien pour adoucir leur caractère hirsute et décalé !

A déconseiller aux phobiques (à moins de considérer cela comme une cure salutaire ? Les tailles des bestioles, indiquées en centimètres sont un garant de l’irréalité) et à conseiller à ceux qui aiment animer les lieux grâce à toutes sortes d’amis inconnus.

 

Cet album a été nominé, aux Pays-Bas, pour le Children’s bookstore prize, en 2009.

Comme deux confettis

Comme deux confettis
Didier Jean et ZAD, Sandrine Kao
2 Vives Voix, 2013

Difficultés du conte de fées considéré comme document

Par Dominique Perrin

imagesL’impulsion de cet album, telle que l’explicite la présentation de l’éditeur, est singulière et ambitieuse : évoquer par la voix d’un enfant la « naissance » des parents en tant que couple procréateur. Cela remonte à leur première rencontre – d’où le titre un peu décalé de l’ouvrage, qui en pointe le caractère parfois philosophiquement improbable. Ensuite est évoqué le désir d’enfant, et d’être parent, et le baptême que constitue le fait de recevoir le nom de « papa » et de « maman ». Ce trajet est évoqué ici non sans humour et sans finesse, mais sur le mode très particularisant d’un récit à tendance mi-comique et mi-romantique, où la rencontre amoureuse passe par un long blocage d’ascenseur. C’est à ce niveau que le bât blesse : l’enfant narratrice ne relativise jamais le récit plutôt idyllique qu’elle relaie, et l’ouvrage semble au contraire en promouvoir l’exemplarité.
Etrange rupture de ton donc, lorsque de la poésie à la fois efficace et convenue du récit enfantin on passe à une page documentaire terminale sur la diversité des configurations familiales aujourd’hui – loin, notamment, d’une adéquation mécanique entre parentalité et procréation, et du statut souverain de l’enfant uniment désiré par un homme et une femme qui n’ont encore jamais été parents.
Que penseront les jeunes lecteurs du décalage entre la complexité de leur réel – riche par définition, mais parfois douloureux – et ce qui apparaît finalement comme une sorte de conte de fée ?

Mon Imagier Deyrolle

Mon Imagier Deyrolle
Collectif
Gallimard jeunesse, 2013

L’éternelle jeunesse des images

Par Anne-Marie Mercier

imagierdeyrolleDeyrolle, ce nom évoquera sans doute de lointains souvenirs à certains. Cet imagier permet de découvrir que cette institution vénérable, la maison Deyrolle, fondée en 1831 par des amateurs d’entomologie, existe encore. C’est elle qui avait publié les planches en couleurs sur « les animaux de la ferme », « les fleurs », « le cacao », etc. qui ornaient les salles de classes primaires d’antan et qui avaient fait rêver les surréalistes.

Cet imagier en format de petit carré, épais, propose une version livre de ces images, une par page, avec le nom de l’animal ou de la plante sagement écrit dessous. Ainsi, l’oiseau se décline, dans une rubrique, en poule, caille, canard, etc, et dans une autre en pinson, geai, moineau, martinet, chardonneret… il y a toutes sortes de champignons, différentes araignées, des fleurs, des légumes… un régal.

deyrolle papillonPub (gratuite : la maison Deyrolle, située rue du Bac à Paris (escale laïque à côté d’une autre), propose sur son site une visite virtuelle superbe qui nous plonge dans un autre temps, elle vend des reproductions des anciennes planches – certaines sont en espagnol ou en arabe–, et de nouvelles planches orientées par d’autres préoccupations (le développement durable). On y trouve même des papiers peints : si vous voulez décorer votre bureau, bibliothèque ou salle de classe…

Plus tard je serai moi

Plus tard je serai moi
Martin Page
Rouergue,  2013

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? »

Par Anne-Marie Mercier

Plus tard je serai moiMartin Page s’est fait une spécialité de situations familiales cauchemardesques ou absurdes. Ici, une jeune fille tout à fait ordinaire, sans problèmes, connaît l’enfer parce que ses parents ont décidé que plus tard elle sera artiste. Cadeaux orientés, emploi du temps contraint, régime alimentaire, tout y passe, jusqu’à la conviction qu’un artiste doit avoir eu une enfance difficile…

On retrouve ici un monde à l’envers, les parents étant ceux qui poussent vers une profession qu’ils déconseillent souvent à leurs enfants. Mais cette histoire plaira aux adolescents indécis sur leur avenir. Elle leur dira qu’il faut « être patient avec les parents » et, en attendant, trouver des alliés : les amis, le principal amateur de rock, la tante de Bretagne…

Je vous écrirai

Je vous écrirai  
Paule du Bouchet
Gallimard, scripto, 2013

Romanesque !

Par Maryse Vuillermet

je vosu écriria imageMalia, l’héroïne, dix-sept ans, commence des études de philosophie à Paris. Elle loge avec  son amie d’enfance, Gisèle, étudiante en théâtre. Nous sommes en 1955. La mère de Malia est l’ancienne bonne de la tante de Gisèle, les deux jeunes filles ont grandi ensemble. Son père,  Mattéo,  est un saltimbanque, il montre des animaux dressés dans les fêtes de village. Elle a aussi un demi-frère. Un milieu très modeste et très frustre, sans culture et sans manières.

Malia, à Paris,  trouve un emploi de baby-sitting chez une famille d’intellectuels, elle garde leurs enfants. Sa mère lui a fait promettre d’écrire ;  une correspondance intense s’installe entre la mère et la fille, les lettres de Malia sont sensibles,  remplies de ses découvertes et enthousiasmes,  celles de sa mère sont pleines de considérations les plus terre à terre,  de peur, de recommandations,  de reproches,  et le tout,  dans un français vraiment maladroit. Malia,  parfois,  voudrait s’éloigner de cette mère envahissante et trop aimante, elle en a honte bien souvent.

A Paris, grâce à Gisèle, Malia découvre le monde du théâtre, elle joue dans une pièce de Tchekhov,  elle va au cinéma et rencontre un metteur en scène plus âgé qu’elle,  avec qui elle noue une relation affectueuse et tendre.

Le père de Malia tombe malade et meurt,  sans avoir pu lui révéler un secret. Sa mère sombre dans la dépression et la folie. Quel est le secret qui les ronge ?

Un beau roman sur la filiation, la honte de classe, la jeunesse et ses enthousiasmes, la culture des années 60 à Paris…

 

Enfant de la jungle

Enfant de la jungle
Michael Morpurgo
Gallimard jeunesse (folio junior), 2012

Mowgli du XXIe siècle

Par Anne-Marie Mercier

enfantdelajungleMichael Morpurgo sait réactualiser les mythes. Comme auparavant il avait mêlé dans Le Royaume de Kensuke, robinsonnade et souvenirs d’Hiroshima, il réactualise Le Livre de la jungle de Kipling en proposant des variations tirées de l’histoire de notre siècle. La guerre en Irak cause la mort du père du jeune Will, le tsunami qui tue sa mère et l’isole du monde, alors qu’il était parti en promenade à dos d’éléphant durant des vacances en Indonésie, évoque les images de la catastrophe de décembre 2004, tandis que ses démêlés avec des chasseurs d’Orangs Outans font référence au massacre des grands singes, toujours d’actualité, décrit par de nombreux films (dont Gorilles dans la brume (1989) de Michael Apted où Sigourney Weaver incarnait la célèbre éthologue Dian Fossey, assassinée en 1985).

Sauvé par une éléphante, accepté par les orangs outans, pourchassé par les chasseurs et réfugié dans une réserve (dont le modèle a été pris dans la réalité) animée par une femme au grand cœur, Will se trouvera devant un dernier dilemme : doit-il rentrer en Angleterre chez ses grands parents qui n’ont plus que lui ? ou entendre sa propre voix qui lui dit que le monde des humains ne vaut pas qu’on s’en occupe ?

La réponse de Morpurgo est à la hauteur de ces questions. Au XXIe siècle, Mowgli serait devenu tout autre que celui imaginé par Kipling.

Cet ouvrage reprend le grand format publié en 2010.

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada

La Fabuleuse méthode de lecture du professeur Tagada
Christophe Nicolas, Guillaume Long
Didier jeunesse, 2013

La lecture est un jeu…

Par Anne-Marie Mercier

tagadaComment décrire cette « méthode » de lecture ? Son titre en dit beaucoup; ajoutons que ce professeur a un assistant nommé « tsoin-tsoin », un petit oiseau qui se démène sur toutes les pages pour accompagner efficacement les lettres nécessaires à la leçon.

Voici le début du texte :

« Leçon n°1 : Tu ne sais pas lire, c’est dommage. Mais la grande personne qui te lit ce livre sait lire. Il faut en profiter. Ta grande personne peut lire des mots faciles comme bébé, bobo, mémé, popo. Elle peut aussi lire des mots difficiles, comme plénipotentiaire ou hexakosioihexekontahexaphobie. Qu’est ce que ça veut dire ? La grande personne qui sait lire te l’expliquera plus tard. »

Suivent des leçons sur les avantages qu’il y a à savoir lire (bonne idée de commencer par aiguiser le désir d’apprendre avec de vraies raisons), les lettres, voyelles et consonnes (on est dans une méthode syllabique traditionnelle), les cas compliqués (comment faire le son [k])… enfin, en 10 leçons, l’affaire est réglée.

Ce n’est peut être pas si simple, mais en tout cas on s’amuse, les illustrations sont tordantes, parents et enfants riront ensemble, et ce livre pourrait être un accompagnement joyeux de méthodes moins mécaniques et sans doute plus efficaces mais moins drôles, quoique… le rire fait bien des miracles.