Liberté

Liberté
Paul Eluard, Anouck Boisrobert et Louis Rigaud
Flammarion, 2012

Liberté, je déploie ton nom

Par Dominique Perrin

On sait que ce plus fameux des poèmes d’Eluard semble ne jamais devoir s’avouer fini. Dans cet album aux tons à la fois doux et tranchés, à la matérialité  surprenante et signifiante, la continuité des vers obstinés et lumineux et la superposition patiente des pages esquisse la complexité d’un paysage – substrat géologique, milieu végétal, présence humaine et animale, verbe inscrit dans la calligraphie du monde. Mais ce paysage se déplie aussi, et l’album s’allonge alors encore et encore – comme pour faire le tour de la table familiale autour de laquelle les enfants courent autant de fois qu’ils ont d’années pour fêter leur naissance. Cette épure iconopoétique a pour point d’orgue la photographie d’un groupe de maquisards du Vercors en 1943, dont les sourires percutent l’esprit autant que l’œil – sans paratexte superfétatoire.

 

Histoire du prince Pipo

Histoire du prince Pipo, de Pipo le cheval et de la princesse Popi
Pierre Gripari
Illustré par Laurent Gapaillard
Grasset; 2012

La merveille : une fiction vraie, de 11 à 111 an

Par Anne-Marie Mercier

Voila bellement réédité un livre indispensable, un classique qui mérite de figurer dans toutes les bibliothèques et chambres d’enfants et d’être méditée par tous les parents et éducateurs. L’Histoire du prince Pipo est une petite merveille, moins connue que les Contes de la rue Broca et pourtant tout aussi parfaite, plus grave et plus profonde.

Dans ce conte qui emprunte aux thèmes classiques, on trouve un couple royal qui se désespère de n’avoir pas d’enfant, une promesse imprudente, un prince chassé du paradis de l’enfance qui part à l’aventure sur son cheval, rencontre un dragon, délivre une princesse… Pipo est aussi un autre Candide, qui découvre le monde adulte et ses malheurs, la guerre, l’embrigadement et la solitude et fait face avec courage. Mais on trouve aussi bien d’autres choses qui montrent que Gripari a médité sur la psychanalyse: Sont-ce les parents qui choisissent l’enfant où l’enfant qui choisit ses parents? Quel est le poids d’une promesse non tenue? Comment se fait-il qu’un jour les parents merveilleux se transforment en couple maléfique? Comment défaire les maléfices, sinon en racontant des histoires, et particulièrement la sienne propre? Que signifie ce dragon que l’on tue la mort dans l’âme – pourquoi les tueurs de monstres des peintures ont-ils l’air si triste? Et enfin, quand on a trouvé la princesse, qu’on est devenu roi à son tour, devant quel manque irréparable se trouve-t-on? Pipo et son cheval (qui porte le même nom que lui car il est son désir et son allant) sont l’image approfondie de tous les princes de conte et de tous les destins humains du monde.

 

 

La maison de Yu Ting

La maison de Yu Ting
Anne Thiollier

HongFei, 2012

« Deviens ce que tu lis »

Par Dominique Perrin

Pourvoyeuses de beaux récits à mi-chemin entre orient et occident, de forme souvent assez classique, les éditions HongFei donnent ici un album marquant par sa forme atypique, tout à fait familière et déconcertante à la fois. L’ouvrage explore simultanément deux principes esthétiques. Au plan du texte, il fonctionne par expansion progressive d’un premier noyau verbal (« La maison /de Yu Ting »), auquel s’agrègent de page en page différents compléments (qui l’insèrent à terme dans un texte complexe). Au plan de l’image, l’ouvrage explore le double enjeu du cadrage et de l’angle de vue : plongée sur la maison et son jardin intérieur, vue de la grand-mère de dos en train d’y coudre, gros plan sur le nécessaire à couture posé à terre, point de vue haut perché du chat noir poursuivant un criquet dans l’arbre du jardin… Il faut relire l’album comme un poème proposé à la mémoire de ses lecteurs, simple et complexe, prévisible et foisonnant, agrémenté de visions qui désamarrent en chacun l’esprit de rêverie le plus vagabond.

 

Sacré père Noël

Sacré père Noël
Raymond Briggs
Grasset jeunesse (1974), 2012

Merry Christmas !

Par Anne-Marie Mercier

sacreperenoelChacun sait que le Père Noël a une « sacrée » journée, le 24 décembre, mais rares sont ceux qui comme Raymond Briggs peuvent en détailler tous les instants et nous le rendre si proche : le réveil qui sonne alors qu’il rêve de sable chaud, la nourriture aux animaux, le petit déjeuner, l’habillage et le départ pour le froid, tout cela en sacrant et pestant contre tout : le temps, ces idiots de rennes, les cheminée ou l’absence de cheminée…

Enfin, après une ultime livraison chez la reine d’Angleterre, le Père Noël rentre et refait toutes les tâches qu’il a accomplies le matin, parfois à rebours : nourriture aux animaux, déshabillage, repas (une bonne dinde, une bonne bière…), lavage de dentier, remplissage de bouillotte… et se tourne enfin vers le lecteur, toujours grognon, en disant:

« Sacré joyeux Noël à vous aussi ! »

Alors joyeux Noël, ou bonne fêtes de Solstice, à tous les lecteurs de littérature de jeunesse, petits et grands !

La Fille verte

La Fille verte
Vincent Cuvellier, Camilla Engman
Gallimard, 2012

Daphné adolescente

Par Dominique Perrin

Une collégienne arrive dans un nouvel appartement, dans une nouvelle ville. Ballotée entre les usages familiaux et ses propres aspirations, elle élit mentalement domicile dans le fond ensauvagé du jardin de son immeuble. La première lecture de ce récit amplement illustré peut laisser charmé et dubitatif à la fois. L’écriture ne manque ni de liberté ni d’élégance ; le texte et l’image forment une unité assurément singulière, au service d’une narration que la subjectivité radicale de la première personne permet de laisser flotter entre récit de vie réaliste, onirisme poétique et investigation fantastique.
Un tel flottement est indéniablement intéressant et périlleux. Le caractère à la fois référencé (il semble y avoir notamment là du Le Clézio) et bizarrement imprévisible de cette œuvre appelle, la chose n’est pas si fréquente, une relecture qui permette de saisir sa dynamique intime : celle d’une métaphore, assez audacieuse, assez réussie, de l’adolescence – peinte sous l’espèce d’une jeune fille hibernant plénièrement et dangereusement dans le monde végétal, le temps de se retrouver en phase avec son propre corps et avec ses semblables.

Un courant d’air

Un courant d’air
Juliette Binet
Le Rouergue  2012

Album courant d’air

Par Maryse Vuillermet

un courant d'air image 2Cet album est un livre accordéon en noir et blanc. Seule,  la couverture est en rouge et blanc.  Il se lit de gauche à droite mais à la fin,  on revient à la première image, il est donc circulaire aussi.

Au bord de la première image, on voit les pieds d’un jeune homme dont on verra le corps dans la dernière image. Au tout début, une jeune fille  joue d’un instrument bizarre, un cor à l’immense tuyau qui s’enroule à l’infini.  L’air qui sort de l’embouchure du cor forme un triangle noir puis va ébouriffer les cheveux d’autres femmes,  gonfler leur robe, (l’une est enceinte ?) les déséquilibre. Le triangle noir devient un cerf-volant  tenu par un enfant qui a du mal à résister à son mouvement. Puis,  les cheveux d’une des femmes  deviennent bâtiments, usines avec fumés qui deviennent lettres puis arbres, qui deviennent éléphant. Sa trompe crache de l’eau qui devient océan, vagues  où nagent des poisons qui se mettent à voler et deviennent des nuages. Un jeune homme  celui dont on voyait les pieds attrape l’un des nuages, il a lui aussi les cheveux ébouriffés et est en déséquilibre.

Le titre Un courant d’air, nous indique  plusieurs  pistes de lecture, un air courant sur la page, le souffle de l’instrument, métaphore du souffle vital, de l’inspiration poétique, de l’imagination qui emporte et transforme tout, ou métaphore du pouvoir de l’artiste ou du pouvoir de l’amour. D’autres circuits de lecture peuvent se deviner. La jeune fille devient femme, avec une robe gonflée comme si elle était enceinte. Les univers de ville et de forêts s’entremêlent, les animaux se métamorphosent, tout est mouvement et  circulation. Ou la jeune fille, grâce au vent, au souffle, à la musique  rencontre le jeune homme qu’elle ne pouvait voir,  au début, elle ne voyait que ses pieds.

Le livre se referme en cercle, revient sur lui-même.

Ce dessin  à la fois précis et fluide, fixe et fuyant,  et la disposition en accordéon, confèrent à l’image une dynamique, un mouvement  très puissants. Le « lecteur, spectateur » est emporté par  les métamorphoses de l’image,  par sa circulation rapide et  par son imagination.

 

Nox, t. 1 : Ici-bas et Aerkaos, le retour

Nox, t. 1 : Ici-bas
Yves Grevet
Syros, 2012

Cadeau d’ados : SF en série

Par Anne-Marie Mercier

noxC’est une très bonne nouvelle que le retour d’Yves Grevet dans le genre de la science-fiction – plus précisément de la dystopie. Il renoue avec le talent qu’il avait montré dans la trilogie de Méto. Comme dans cette œuvre, il allie inventivité et simplicité, chocs de mondes et d’êtres peu fait pour se rencontrer, réflexion sur la société et l’exploitation des faibles par les puissants.

Le monde de Nox est peu attrayant et ressemble au monde que l’on nous promet si nos habitudes de consommation ne changent pas. Autant dire qu’il est un manifeste écologique « catastrophiste », tentant de convaincre, à la manière du « prophétisme catastrophiste » (voir les analyses de J-C. Dupuis) une humanité sceptique. Les pauvres vivent dans le monde de la « nox », perpétuel brouillard de pollution ; il s’y éclairent à la dynamo et l’on voit des patineurs acharnés, ou des cyclistes faisant du sur-place afin d’alimenter un éclairage, une machine… ils se dirigent aussi à l’odorat et survivent avec différents métiers comme policier, récupérateur, bricoleur, éleveur de rats, recycleur de cafards… Dans ce monde on meurt très jeune.

La société est organisée de telle manière que les enfants fassent le métier de leur père et épousent en général une fille qu’ils n’ont pas choisie mais qui a été déclarée leur « compatible », censée leur donner à partir de 17 ans de nombreux enfants. La société décrite est assez proche dans son organisation sociale et politique (en dehors de la misère et de l’inégalité) de celle des romans d’Ally Condie portés par une héroïne féminine, Promise et Insoumise. Le sort des femmes stérile est également « réglé » d’une façon qui fait frémir… En haut, vivent les puissants ; au dessus de la crasse, des nuages, ils connaissent la lumière, le soleil, le confort. Ils vivent cette aisance grâce aux efforts des êtres qui rampent en dessous ou qui pédalent dans les caves – ils les ignorent ou les méprisent.

L’intrigue se noue par une suite de rencontres et d’incursions du haut vers le bas et du bas vers le haut, avec tous les dangers que cela entraine ; on y trouve aussi des amours contrariées, des amitiés en péril dans un groupe de garçons tiraillés entre résistance, terrorisme ou participation à une milice de répression, et des conflits de loyauté : amis ou famille, justice ou vérité…

La seule ombre au tableau est le choix fait par Yves Grevet de chapitres proposant des points de vues alternés ; si ce dispositif fonctionne très bien au début et permet de découvrir le monde d’en haut vu par une jeune héroïne riche et le monde d’en bas vu par un fils de « récupérateur », amoureux d’une fille qui refuse d’être mère, et par d’autres jeunes gens de son âge, le récit s’essouffle un peu dans le milieu du roman : les personnages vivant les mêmes événements, la différence dans leur manière de les vivre n’est pas assez constante pour que l’on sente une vraie nouveauté. En revanche, les derniers chapitres, dans lesquels on voit exploser les couples, le groupe et les familles, et se fissurer la société, reprend une belle allure et laisse impatient de connaître la suite !

aerkaosEnfin, une autre bonne nouvelle pour les amateurs de science fiction : la réédition de la trilogie Aerkaos de Jean-Michel Payet, publiée chez Panama en 2006 et quasi introuvable depuis la fin de cette belle maison d’édition, est réédité chez la très belle maison d’édition qui a repris le flambeau (et plus encore), Les Grandes personnes.

Emilie au marché

 Emilie au marché
Domitille de Pressensé

Casterman, 2012

D’une génération à une autre, le regard d’Emilie

Par Dominique Perrin

Voici l’attachante Emilie au chaperon rouge en route avec son frère vers le marché aux fruits et aux légumes, aux fromages, aux fleurs et aux poissons. Bien que la très grande classe de trait et d’écriture des albums des années 70 n’ait pu sortir intacte des opérations d’actualisation esthétique présumées nécessaires à leur poursuite, les enfants du 21e siècle peuvent continuer à se délecter des aventures d’une petite fille aux allures certes désuètes, mais au tempérament toujours bien trempé. Si le présent album semble d’abord sacrifier – non sans charme d’ailleurs – à un principe d’utilité documentaire sur le « petit monde du marché », on retrouve finalement le sel poétique des décisions d’Emilie au cœur d’une narration associant classicisme et art de l’ellipse.

Contes de la rue Broca

Contes de la rue Broca, l‘intégrale
Pierre Gripari
Illustrations de Claude Lapointe
Grasset, 2012

 Hommage!

Par Anne-Marie Mercier

Les contes de Pierre Gripari, publiés pour la première fois en 1967 (chez La Table ronde), sont connus, archi-connus, mais risquaient d’être méconnus, transposés à présent en dessins animés. Il est temps sans doute de se souvenir de ce qu’ils étaient dans leur fraîcheur. Réédition en un volume des deux tomes publiés en 1990 par Grasset-Fasquelle, toujours illustrés par Claude Lapointe, ce beau livre carré, au dos « effet toilé » et aux belles illustrations pleines pages est un vrai cadeau des éditions Grasset. On retrouve la verve du texte : La sorcière de la rue Mouffetard, Scoubidou la poupée qui sait tout, La sorcière du placard à balais, Le prince Blub et la sirène… les contes sont présentés dans une typographie claire et aérée, et les dessins de Lapointe, n’ont rien perdu de leur charme.

Pour lire et relire, et pour offrir sans doute en ce temps de fêtes, à moins d’opter pour les autres rééditions que propose Grasset, de textes moins connus, en version poche, avec d’autres illustrateurs? (A suivre)

Kill all enemies

Kill all enemies
Melvin Burgess
Gallimard jeunesse (scripto), 2012

Metallica comme un havre de paix

Par Anne-Marie Mercier

C’est d’abord Billie qui prend la parole. Le lecteur francophone met un peu de temps à comprendre que ce personnage violent est une fille. En décrochage scolaire, placée en foyer, elle vit sa dernière chance avant le centre fermé pour adolescents. Puis c’est au tour de Rob, un garçon un peu trop enveloppé, qui adore sa mère, est martyrisée par son beau-père et par les autres élèves de son collège. Il n’a qu’une passion dans la vie, la musique « metal ». Chris à une vie plus normale, il vit avec un père et une mère aimants et soucieux de son avenir mais il refuse depuis plusieurs années de rendre des devoirs écrits. Ces trois adolescents en échec scolaire vivent tout au long du roman des événements de plus en plus graves qui les conduisent à se retrouver ensemble dans un centre ouvert pour adolescents difficiles. A ces points de vue alternés qui se succèdent d’un chapitre à l’autre s’ajoute celui d’une éducatrice qui suit Billie depuis longtemps; sa perspicacité lui permet de comprendre ce que vivent les deux garçons alors que leur entourage est aveugle. D’abord ennemis, les trois adolescents s’unissent enfin pour un happy end dans lequel la musique « metal » joue un grand rôle, celle du groupe dont le nom a donné le titre du livre.

Melvin Burgess, connu pour ses romans qui dépeignent de façon crue les excès adolescents, a enquêté dans un centre pour élèves délinquants exclus de leurs établissements scolaires (voir son blog) et il propose une vision de l’école assez manichéenne : le collège des trois adolescents est incapable de les prendre en charge, méconnaît totalement la situation familiale dans laquelle ils se trouvent, ou, dans le cas de Chris, ne peut pas diagnostiquer la raison de son refus de l’écrit. À l’inverse, les éducateurs du centre sont présentés comme des professionnels dévoués, soucieux de rester des professionnels tout en développant pour ces enfants perdus une réelle affection.Sur son site, l’auteur explique qu’il a découvert dans cette enquête que ces adolescents n’étaient pas des losers mais des héros : ils ont d’autres soucis que ceux de l’école, des soucis graves, et sont pénalisés pour cela au lieu d’être aidés.

Entre violences scolaires et violences familiales – aussi bien psychiques que physiques – les personnages se débattent et se battent, ou sont battus. Ils sont des êtres désemparés qui s’accrochent à la moindre lueur d’espoir. Le paradoxe est que c’est un groupe de musique « métal » qui s’avérera être un lieu de douceur, de respect et de courtoisie. Le roman est un puzzle qui se construit peu à peu, entre terreur et errance, c’est un tableau dur et bouleversant d’adolescents en crise, malmenés par la vie.