Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Ensemble, on décrochera la lune

Ensemble, on décrochera la lune
Han Ra Kyoung – Illustrations de Mouun
La Martinière jeunesse 2026

A deux, on va plus loin…

Par Michel Driol

Taupe voit un monde flou. Lapine a peur de tout. L’un astique ses multiples lunettes tandis que l’autre contemple sa collection de cartes. Quand Taupe demande à Lapine de lui décrire la lune, elle a du mal, mais propose à son ami d’aller la voir de près, sur la colline aux éclipses.  Ne dit-on pas que là-bas la lune est si grande qu’elle occupe tout le ciel ? Mais le terrain ne ressemble pas vraiment à ce qui est représenté sur les cartes, et il faudra toutes les qualités de Taupe pour parvenir, avec Lapine, au sommet de cette colline tant espérée.

Cet album tout en douceur et en tendresse prend la forme d’un récit de voyage initiatique pour dire la force de l’amitié, de l’entraide et de la solidarité pour parvenir à surmonter ses handicaps – l’hyper anxiété et la vue basse. Le texte, qui fait la part belle aux dialogues, laisse aussi percevoir, dans le récit, les émotions éprouvées par Lapine : peur, fierté d’avoir surmonté les obstacles. Assumant son rôle de guide, Lapine devient plus confiante en elle. Quant à Taupe, il  se révèle dans sa capacité à aider à franchir les obstacles que sont le pont suspendu et la haute montagne, grâce à son défaut, la vue basse, mais aussi grâce à sa qualité de creuseur.  Ainsi se révèle, dans l’adversité, la complémentarité entre ces deux personnages, bien attachants, deux enfants puisqu’on les voit sur les bancs de l’école. Deux enfants dont l’une, Lapine, semble particulièrement se soucier du second et chercher à lui venir en aide pour pallier son handicap visuel.

Les illustrations, en pleine page, présentent deux personnages  tout en rondeur, d’emblée sympathiques. Tous deux sont anthropomorphisés, habitent des logements confortables sous terre. S’opposent à ces logements clos la forêt du voyage, lieu certes baigné d’une douce lumière, mais ouvert, vaste, démesuré par son gigantisme : gigantisme du pont, gigantisme de la montagne.  Mais les illustrations ne manquent pas d’humour, dans la représentation du voyage sous la montagne, où l’on nous montre de nombreux habitants vivant confortablement – mention spéciale pour le ver de terre roulé en boule sur son lit, bonnet de nuit sur la tête ! Pour faciliter l’immersion des jeunes lecteurs dans l’histoire, les illustrations font alterner un point de vue extérieur à celui des personnages, dans une dynamique très cinématographique.

L’album se clôt par une page documentaire sur la lune et par une double page consacrée à la façon d’organiser une soirée sous les étoiles, avec de bons petits biscuits en forme de lune dont on nous donne la recette. Biscuits à partager avec ses amis, pour terminer cet album qui est une ode à l’amitié. Les deux personnages, dans les pages de garde finales, ne vont-ils pas vers le village des amis ?

Un album apaisant qui dit avec poésie l’importance de l’amitié, de la solidarité grâce à deux personnages bien touchants caractérisés par leurs différences complémentaires, un album qui dit aussi qu’on peut décrocher la lune et réaliser ses rêves…

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

 

 

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit (coréen) par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés 

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.

On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.

Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »

Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…

Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

A l’écoute

A l’écoute
Thomas Gornet
Rouergue dacodac 2024

Sortir des écrans

Par Michel Driol

A 9 ans, Ilyes voit un psy afin de tenter de le socialiser et de le guérir de son addiction aux écrans. Pour cela, il doit enregistrer, quotidiennement, un journal audio, dans lequel il lui faut raconter ses journées. Il ne récupérera son téléphone que s’il parvient à inviter un copain à passer la nuit chez lui….

Voilà un roman à lire autant qu’à écouter, écrit dans une langue orale, d’abord peu motivée, pleine d’hésitations, de scories, mais qui va finir par s’enrichir et se faire plus juste, plus profonde. Le style, les propos tenus sont à la mesure des progrès d’Ilyes. Ajoutons qu’on y entend aussi les bruits de la pluie ou les gazouillis de la petite sœur… C’est cette forme, proche du théâtre sans doute, du monologue, qui séduit en premier. C’est ensuite une galerie de trois personnages, chacun muré en lui-même, de différentes manières. Il y a Ilyes, plus attiré par les écrans que par les autres, qui avoue ne pas connaitre vraiment tous les élèves de sa classe. Il y a Boulmir, plus accro à l’univers d’Harry Potter que prompt à s’intéresser aux autres et à prendre conscience de leurs réactions, de leurs sentiments. Il y a enfin Olia, avec son AESH plongée dans les sudokus, une fillette qui ne parle pas, et semble murée en elle-même. Comment ces trois vont se rencontrer au-delà de leurs mutismes respectifs, autour d’un plat d’épinards aux  œufs, autour d’une activité de modelage en glaise, et se révéler les uns aux autres pour s’ouvrir sur autre chose que leur petit monde : c’est ce qui fait la force et la beauté de ce roman, qui met en scène des personnages différents, que les autres ont trop vite qualifiés de zinzins, mais qui révèlent chacun leur part d’humanité. Ajoutons aussi les personnages de parents, bien traités dans ce récit, bienveillants, sensibles, parfois hésitants dans le comportement à avoir, mais toujours présents. Enfin, une mention spéciale pour le psy, personnage aux méthodes originales, mais vu à travers les yeux sans doute déformants d’Ilyes.

C’est donc une histoire d’éveil aux autres qui nous est contée sans moralisation, sans jugement sur les personnages. Il s’agit de percer les secrets, de découvrir sans être intrusif ce qu’il y a d’intrigant, de surprenant, chez les autres. Il faut voir – ou entendre – comment Ilyes parle d’Olia. Ses singularités l’étonnent, mais il ne se détourne jamais d’elle, à la différence des autres filles de sa classe. Et, dans ce mouvement vers l’autre, le téléphone peut devenir non pas un objet permettant de se couper du groupe, mais un outil pour s’envoyer des photos, bref, pour communiquer.

Un roman sur l’acceptation des personnes différentes – c’est-à-dire de toutes et tous – qui ne manque pas d’humour non plus dans le regard que porte Ilyes sur les autres, les adultes en particulier, et un roman qui montre comment peut naitre une merveilleuse amitié, en étant simplement à l’écoute.

Les p’tits détours

Les p’tits détours
Michela Nodari – Matilde Tacchini
Passepartout 2025

Caminante, no hay camino

Par Michel Driol

On le sait, les cigognes sont des oiseaux migrateurs qui, à l’arrivée du froid, partent en Afrique. Mais voilà que l’une d’entre elles, au lieu de filer droit vers la destination, se laisse distraire, discute avec les hirondelles, contemple un chameau pour se retrouver en Ecosse, puis en Arctique, à New York, avant de rejoindre enfin ses congénères.

Voilà un album qui est une belle ode à la singularité, à la diversité, au non conformisme. Un album qui associe un texte d’une grande sobriété à des illustrations pleines de fantaisie, faisant de l’héroïne de l’histoire un vrai personnage de cartoon. Il faut d’abord la voir, en couverture, coiffée de ce curieux bonnet rouge qui ne la quittera pas. Voir aussi comment les pages de garde la présentent, en trois images, observant, méfiante, se redressant. Une cigogne ? Il faudra le texte pour s’en convaincre, car pour l’instant on n’a affaire qu’à un oiseau, au long bec jaune, et au bout des ailes noires, comme des gants. On la verra ensuite se détacher du groupe qui vole en escadrille, arborant des tenues appropriées au lieu où elle se trouve : grosse parka et moon boots au Pôle Nord,  tee shirt NYC à New York. Cette cigogne, de ce fait, a une vraie présence dans l’album.

Le texte est conduit avec un humour pince sans rire, tant dans le récit que dans le rapport que ce dernier entretient avec son personnage principal. En effet, le récit n’hésite pas à affirmer le contraire de ce qui est montré par l’illustration, pour le plus grand plaisir du lecteur qui se sent ainsi à la fois supérieur à ce personnage, et en empathie avec elle, dans ses multiples tentatives de retrouver l’Afrique promise. Sans didactisme, tout ce dispositif est au service d’un message clair et implicite. Si certains se coulent dans le moule et suivent la voie directe, conformiste, avec son côté un peu militaire, d’autres vagabondent, se perdent, prennent le temps, font des p’tits détours qui les enrichissent, car, au final, ce sont eux qui peuvent parler de leurs expériences singulières. Ode au rêveur, à celui qui ne fait pas comme les autres, qui prend son temps. Ode aux chemins de traverse, aux solutions alternatives dont notre monde aurait grand besoin, loin de la pensée unique et dominante.

Caminante, no hay camino, (Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin), écrivait Machado. Voilà un album qui invite chacun à tracer son propre chemin, à trouver sa propre voie, à être lui-même. Voilà un album qui dit aussi qu’on peut se tromper, s’engager sur de mauvaises voies, mais, qu’au final, avec un peu de persévérance, on arrivera au même but que les autres. Un album bien salutaire en ces temps de rentrée des classes pour dire qu’il ne faut jamais se décourager !

Toto

Toto
Hyewon Yum
Traduit (anglais) par Ilona Meyer et Caroline Drouault
Les éditions des éléphants, 2025

Ma tache est moi ou ma tache et moi

Par Anne-Marie Mercier

Quand on subit une compagnie indésirable, autant s’en faire une amie : c’est ce qui se passe avec la tache de naissance rose qui couvre la moitié du front d’une petite fille. Pour l’apprivoiser, elle l’a appelée Toto. Elle sait que cette tache révèle son humeur, changeant de couleur avec ses émotions mais aussi qu’elle est parfois la seule chose que les gens voient d’elle, au prime abord.
Tentatives pour le masquer, discours rassurants de l’entourage, Toto connait des hauts et des bas, jusqu’au jour où la fillette se fait une nouvelle amie…
Les crayonnés au crayon de bois créent un univers de gris variés sur lesquels tranchent la tache rouge de Toto et les rougeurs subites de honte. Les interrogations de la fillette sur son identité, avec ou sans sa tache, les scènes de contemplation de miroir ou de vis-à-vis lui donnent toute sa profondeur.
En dernière page, un texte de l’auteure racontant sa propre expérience de tache de naissance accompagne cette réflexion et invite à considérer ces détails comme des traits distinctifs comme d’autres.
Cette confrontation de soi à soi rappelle un album récent de Béatrice Alemagna, Bertha et moi, dans lequel le nom de Bertha est donné à une croûte provoquée par une chute.

 

Bertha et moi

 

Grand n’importe quoi chez les Tout-bien-faire

Grand n’importe quoi chez les Tout-bien-faire
Agnès de Lestrade, Yves Dumont
Utopique, janvier 2024

Et si le mieux était l’ennemi du bien ?…

Par Edith Pompidou-Séjournée

Nous voici chez les Tout-bien-faire, chez eux, tout est bien comme il faut : du village à la maison, de la maison au jardin et il en va de même pour les enfants, qui sont polis et bien habillés. Les couleurs dans un camaïeu gris-bleu-vert sont classiques et en parfaite harmonie. Mais l’ordre et le calme sont rompus par l’arrivée de la famille des Grands-n’importe-quoi. Rien de commun chez eux, à commencer par les prénoms un peu extravagants de papa Gontran et maman Kunégonde ou de leurs filles Antoinette et Poulette. Bien sûr, ils veulent changer de décor et commencent par repeindre leur maison en rose et vert à pois. Les Tout-bien-faire sont outrés et catégoriques : « Ils sont chez nous ! Ils n’ont pas le droit ! » Puis, les Grands-n’importe-quoi décident de déstructurer leur jardin en y semant des mauvaises herbes, en faisant les fous comme à leur habitude. Mais lorsqu’ils décident de mettre une étoile sur le toit c’est la catastrophe et tout le monde se blesse. Heureusement, leur voisin médecin, Anselme, passe par là et les soigne tout en leur faisant remarquer : « voilà ce qui arrive quand on fait n’importe quoi ! ».
Une fois guérie, la petite famille décide de remercier son docteur en lui faisant une surprise. Ils peignent des pâquerettes sur sa maison, la nuit, en cachette. Le lendemain matin, Anselme n’en croit pas ses yeux, il est fou de rage et accuse son voisin. Dans leur querelle, ils s’affrontent à coup de pots de peinture.
Les autres habitants, alertés par la dispute, apprécient toutes ces couleurs et décident de décorer la ville. La question de la standardisation en rapport à l’individualisation ne se pose plus. C’est le bazar, mais tout le monde est heureux et repeint sa maison comme il veut. Tout se termine par une grande fête : pourtant, une famille manque à l’appel, les Grands-n’importe-quoi qui sont partis en laissant un mot pour expliquer qu’ils vont « essayer de faire mieux la prochaine fois ».
Les Tout-bien-faire sont déçus : finalement, ils avaient mal jugé les Grands-n’importe-quoi qui leur ont apporté le petit grain de folie nécessaire pour enjoliver leur vie et se rebaptisent d’ailleurs : « les Tout-bien-faire-mais-pas-tout-le-temps » ! Tout est bien qui finit bien, il suffirait donc d’accepter l’autre tel qu’il est pour mieux le découvrir et devenir meilleur… Belle leçon de vie en tous cas avec beaucoup d’humour et de légèreté !

 

 

Le Petit de la poule

Le Petit de la poule
Anne Fronsacq, Kiko
Flammarion (« Les Histoires du Père Castor), 2024

Petit croco deviendra grand

Par Anne-Marie Mercier

Publié sous couverture rigide en 1975 sous le titre « The chicken’s child » avec un texte et des illustrations de Margaret A. Hartelius, traduit en France et paru dans la même présentation en 1979, le revoilà, avec un changement d’auteure entretemps… Bizarreries de l’édition jeunesse. Il est regretable que les collections patrimoniales ne soient pas plus respectueuses des attributions (c’était déjà le cas pour La plus mignonne des petites souris d’Etienne Morel – également auteur illustrateur de La Petite Poule rousse – devenu Souricette veut un amoureux chez Didier jeunesse).
Anne Fronsacq a certes donné un texte à cet album fameux, mais on ne peut pas dire qu’elle en est la seule auteure : ce n’est pas parce qu’un album n’a pas de texte qu’il n’a pas d’histoire et donc d’auteur d’histoire. Notons aussi que sur le site sur lequel on peut voir les planches originales le nom de l’auteure première est mal orthographié (Hartelins au lieu de Hartelius).
Donc, il s’agit du petit de la poule. Non, ce n’est pas un poussin : Poulette, sans enfant et désespérant d’en avoir, a trouvé un œuf abandonné, l’a couvé et il en est sorti un petit alligator que, par amitié pour elle, le fermier et les autres animaux ont accepté, jusqu’au jour où…
Jolie fable sur l’amour maternel, souvent aveugle, sur l’acceptation de la différence et ses limites possibles (ici repoussées à la fin), sur les talents particuliers de chacun, elle est illustrées en images naïves aux couleurs vives. La couverture de Kiko a le mérite de créer et maintenir le suspens sur la nature de ce petit qui va sortir de l’oeuf.

 

 

 

Qui veut jouer dehors ?

Qui veut jouer dehors ?
Valerie Dupuy – Virginie Blondeau
Utopique 2024

Par tous les temps

Par Michel Driol

Barnabé le hérisson cherche un ami pour jouer dehors alors que les nuages sont bien gris. Mais Léon le papillon préfère le grand soleil, Hector l’escargot la pluie… et ainsi de suite. Ce n’est le bon temps pour aucun de ses amis jusqu’à ce que l’arc en ciel les mette tous d’accord pour jouer ensemble.

Cet album, cartonné, s’adresse aux plus petits à travers une histoire en randonnée qui permet d’évoquer la question de la diversité. La structure est simple : page de gauche, le hérisson parle, page de droite on a la réaction ou la réponse de l’autre animal. Des animaux humanisés par les vêtements, mais qui conservent leur aspect, tenue, position naturels. Le texte est conçu pour s’adresser aux plus jeunes, et les illustrations, vives, colorées, montrent des personnages souriants, sympathiques, tout en restant parfaitement lisibles par les plus jeunes.  Cette histoire d’animaux montre les différences de gouts, d’habitudes, de modes de vie, mais met aussi l’accent sur ce qui réunit, à travers le beau symbole de l’arc-en-ciel, réunion de toutes les couleurs, symbole du beau temps revenu.

L’album permet aussi d’aborder le premier vocabulaire de la météo, froid, chaud, vent, neige, nuages. pluie, des noms contextualisés par les illustrations. Il donne aussi des clefs pour signer ces mots, à la fois sur chaque page où on les voit réalisés par un enfant, et à travers un lien permettant d’accéder à des tutoriels en vidéo. Il s’agit de donner des outils pour approcher la communication gestuelle, inspirée de la langue des signes française, façon de communiquer avec les bébés avant l’acquisition du langage oral.

Un album destiné aux plus jeunes, qui vise un double objectif : montrer qu’il n’est pas forcément simple de trouver un ami pour jouer avec lui, développer le vocabulaire lié à la météo et apprendre à le signer.