Le Fil rouge

Le Fil rouge
Géraldine Collet, Cécile Hudrisier

Philomèle, 2011

Au fil des contes

Par Anne-Marie Mercier

maquette-fil.inddL’expression « fil rouge », est prise ici au pied de la lettre comme au sens figuré : c’est celui qu’une petite fille tire, faisant apparaître des personnages de conte, puis le Père Noël, dont le pull se détricote. C’est aussi celui de la fantaisie, de l’accumulation joyeuse, de la juxtaposition des contraires, du jeu avec l’imaginaire et l’image.

Fondées en 2009, les éditions Philomèle publient des albums pour les jeunes enfants qui jouent sur les mots et les situations, avec simplicité et originalité.

 

 

Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée

Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée
Olivier Douzou, Frédérique Bertrand
Le Rouergue, 2014

Pour ou contre la fessée ?

Par Anne-Marie Mercier

conteduprinceendeuxVoilà une histoire en deux moitiés, l’une englobant l’autre et toutes deux tournant autour de la même question : que penser des châtiments corporels infligés aux enfants par leurs parents – et plus précisément de la fessée ?

Le conte inséré répond catégoriquement : un jour un roi fessa si fort son fils qu’il le fendit en deux moitiés, de part et d’autre du sillon fessier. L’une des moitiés, qui se révoltait, fut enfermée dans une tour et l’autre, docile, tint le rôle du prince en tentant de masquer qu’il n’était que la moitié de lui même. On devine tout ce qu’il peut y avoir comme sous-entendus à une situation que le dessin montre de façon littérale, si l’on peut dire cela d’un dessin : les princes sont effectivement comme une pomme coupée en deux.

L’autre histoire est celle d’un débat, qui commence par un micro trottoir dans lequel une mère condamne ces pratiques, disant que « en Suède par exemple… » et se poursuit à l’intérieur de la classe par un échange entre les enfants, puis à la sortie d’école où la même mère se contredit de façon spectaculaire.

On ne copie pasC’est donc bien un album doublement double, porteur d’une certaine ambiguïté pour ne pas dire duplicité. On retrouve donc ici le duo d’auteurs du merveilleux album On ne copie pas, au mieux de sa forme !

Petit beignet rond et doré

Petit beignet rond et doré
Praline Gay-Para et Rémi Saillard
Didier Jeunesse, 2013

Une alternative à Roule Galette !

Par Christine Moulin

petit beignetLa grande star des maternelles, j’ai nommé la galette, est en passe d’être détrônée par… un tout petit beignet. C’est qu’il a des atouts de son côté! Il est très mignon, tout rond comme le titre l’indique, avec une jolie « bouille ». Comme son illustre aînée de Roule galette…, il s’enfuit pour ne pas être mangé et permet ainsi à un conte de randonnée de se développer selon la tradition, pour finir en conte des origines à la Edouard Manceau, en passant très près d’un récit de ruse  : après s’être enfui de chez le « p’tit garçon glouton », il échappe, assonances obligent, à toutes sortes d’animaux (le chaton maigrichon, le dindon fanfaron, le mouton marron, le cochon à la queue en… tire-bouchon) et finit… mal!

C’est d’ailleurs ce qui pourrait attrister le jeune lecteur qui se serait par trop attaché à notre héros. Le dessin, rehaussé de gros traits noirs, est à la fois drôle et lisible, sans se refuser des détails amusants destinés au lecteur moins pressé: la vache dansante du pack de lait, une chenille qui traverse la route et qu’on retrouvera en témoin de la fin de l’aventure, telle la coccinelle de Gotlib, ou encore un oiseau qui poursuit un ver de terre… Bref, voilà une variante moderne réussie d’un grand classique!

Pour voir comment ce grand classique est décliné dans les classes et comment cela se fait parfois sans l’accord des concepteurs, mais en toute innocence, voir le site materalbum…

waf & waf

Waf & waf
José Parrondo

Editions du Rouergue, 2014

Histoires sans paroles

Par Michel Driol

wafDans cet album sans texte, Waf et Waf sont un bonhomme-chapeau et son chien, dont on suit les aventures absurdes et fantaisistes d’une page à l’autre.

Chaque page est conçue comme un strip de quelques vignettes, tendues vers une chute surprenante  et cocasse souvent, pleine d’humour. Le monde s’y désagrège à loisir, une barrière masquant en fait un paysage  morcelé. Du miroir sort un double avec lequel on prend plaisir à jouer. Certains éléments sont récurrents, comme ce petit train qui circule parfois, abandonnant ses passagers au  pied d’une montagne, lorsqu’on découvre que les rails sont en fait une échelle, ou ce bus, interdit aux chien. Les bandes des passages cloutés deviennent des pièges redoutables. L’auteur – avec, dit-il, la complicité pour certaines pages d’Anne Herbauts – nous livre un univers qui n’obéit qu’à ses propres lois.
Si certaines pages se laissent appréhender facilement, d’autres demandent au lecteur un effort d’observation et de compréhension pour trouver ce qui a été déréglé dans l’univers.

Un album burlesque dans lequel le monde n’arrête pas de se métamorphoser.  Et c’est bien réjouissant !

Poisson chat

Poisson chat
Dedieu
Seuil jeunesse, 2013

?!

Par Christine Moulin

chat dedieuL’ouvrage frappe d’abord par la géniale simplicité des moyens employés: de larges aplats de couleurs franches qui attirent le lecteur vers ce qu’il faut remarquer, comprendre, ressentir. Si bien que cet album sans texte provoque aussitôt des réactions intérieures fortes, plus bruissantes que des mots.  Dès la première double page, tous les éléments de la tragédie sont en place: un chat, un guéridon et sur le guéridon, un bocal, et dans le bocal, une minuscule et fragile tache rouge, en forme de poisson… Il y a encore un étage et un fauteuil entre le guéridon et le chat mais dès les pages suivantes, voilà que le cadre se resserre et le chat, pourtant représenté sans yeux, sans moustaches, devient de plus en plus présent…: l’insouciance du poisson rouge qui saute joyeusement, dangereusement (stupidement?) fait mal, fait peur! Le chat ouvre un œil et ce qui devait arriver arrive… le poisson tombe par terre, hors du bocal, frétillant frénétiquement. L’histoire continue, tendue, haletante, alternant couleurs froides pour le poisson et chaudes pour le chat.

La chute, entre fin tragique et fin par trop mièvre, trouve une troisième voie pleine d’ironie et de distance. De quoi s’indigner, discuter… Voilà une histoire très féline en somme, qui se livre et se dérobe pour mieux séduire…

La fabuleuse aventure de Frida Cabot

La fabuleuse histoire de Frida Cabot
Lise Renaux
Motus, 2012

Perplexité…

Par Christine Moulin

fridaOui, perplexité devant ce petit livre de la collection « Mouchoir de poche »: comme les autres ouvrage de la même collection, il comporte des illustrations en noir et blanc. Mais au lieu qu’elles soient stylisées, comme souvent, elles sont complexes, détaillées, faites de tissus collés, si bien qu’on en vient à regretter la couleur…

Perplexité aussi devant cette histoire, celle d’une fugue dont l’héroïne ne sort pas vraiment transformée, même si elle se révèle fort sympathique en tant que narratrice canidé.

Perplexité devant ce mélange d’humour à destination des adultes (le jeu de mots du titre en est un exemple: Frida Khalo/Frida Cabot…) et à destination des tout petits (« J’avoisinais les six cents milliards de kilomètres à l’heure »). Perplexité devant des procédés utilisés de façon un peu désordonnée: la parodie des superhéros mais aussi le contraste entre texte et image (Frida voit des chats partout!) ou le côté circulaire de l’histoire (certes, on en revient à la fameuse leçon « il ne faut pas habiller les animaux » mais la fin peut-elle vraiment être considérée comme une chute?).

Finalement, à force de perplexité, on se dit que ce petit album n’est pas désagréable mais qu’il n’est pas non plus inoubliable…

Une Fois encore !

Une Fois encore !
Emily Gravett
Ecole des loisirs (Kaléidoscope), 2011

Emily Gravet a encore frappé !

par Sophie Genin

encoreunefoisEncore un livre avec un trou, cette fois-ci occasionné par la colère d’un jeune dragon, dont la mère en a par dessus la tête de relire encore et encore la même histoire, tous les soirs: celle de Cédric le dragon qui ne va jamais dormir et préfère manger. Cédric qui menace de recommencer encore et encore son forfait nocturne, tout comme le petit héros de l’album, jeune tyran domestique répétant à l’envi « encore » !

La mise en abîme est une spécialité de l’auteure illustratrice à l’humour ravageur. Une fois encore, si on ôte la couverture papier de l’album, on découvre celle du livre placé dans les mains du jeune dragon. Lorsque sa maman, éreintée, s’endort (quelle expressivité possède son visage qui se plisse !) et, peu à peu, simplifie à l’extrême la trame du conte, il crache du feu et transperce les livres, celui de l’histoire et celui que tient le lecteur dans les mains. L’écriture de ce nouveau récit de lecture a dû être jubilatoire, sa découverte (et redécouvertes successives assurées !) l’est tout autant et peut-être même encore plus pour les adultes acculés à la relecture jusqu’à ce que mort (ou sommeil !) s’ensuive !

 

Poules et poulets. Quatre douzaines de poèmes extra-frais

Poules et poulets. Quatre douzaines de poèmes extra-frais
Jean-Hugues Malineau, Lucile Placin

Rue du monde, 2013

L’œuf ou la poule, le mot ou le sens

Par Anne-Marie Mercier

PoulesetpouletsQui aurait dit qu’il y aurait tant d’expression autour des poules et autre volailles ? Chair de poule, Poule mouillée, couver un rhume, cocoter, sauter du coq à l’âne, être comme un coq en pâte, ma poule, les poulets, avoir une prise de bec, casser trois pattes à un canard, oie blanche, être comme un paon, un pinson… et tout ce qu’on peut imaginer quand les poules auront des dents.

Toutes ces expressions, prises au pied de la lettre, servent de départ à 4×12 quintils irréguliers (cinq vers toujours, mais parfois sur trois rimes au lieu de deux) savoureux et souvent irrévérencieux. Les illustrations très colorées et pleine de fantaisie (on reconnaît un style Rue du monde) redoublent cette fantaisie.

Jean-Hugues Malineau, prix de Rome de littérature, poète et professeur en poésie et en livre de jeunesse, pionnier des ateliers d’écriture, éditeur, a un site qui montre toutes les facettes de son talent.

 

Le jour du slip, Je porte la culotte

Je porte la culotte / Le jour du slip
Thomas Gornet / Anne Percin
Le Rouergue, Boomerang, 2013

A pile ou face…

Par Caroline Scandale

La collection Boomerang porte bien son nom.  A l’image de l’arme aborigène, le livre doit être retourné pour être lu en entier et chacun des romans qui la composent peut se parcourir dans les deux sens, de façon indépendante et complémentaire. Les deux histoires se rejoignent au centre du livre et reposent sur deux points de vue qui s’inversent lorsque l’on retourne l’objet livre. Ainsi le jeune lecteur est acteur du renversement magique de la réalité…

Dans Le jour du slip/Je porte la culotte, Anne Percin et Thomas Gornet croisent leur plume pour se glisser dans la peau d’un personnage du sexe opposé. Grâce à eux nous investissons tour à tour le cerveau de Corinne qui se réveille un matin dans le corps de Corentin et celui de Corentin qui se réveille dans le corps de Corinne. Les deux points de vue croisés mettent en exergue le décalage entre l’identité de genre et les attentes ultra stéréotypées de la société (de la maîtresse, de la classe…) en fonction du sexe. 

Cet ouvrage est très intéressant tant sur la forme que sur le fond. Son titre efficace et un brin provocateur fait sens pour les adultes ( l’expression courante « porter la culotte » et la référence inversée à la journée de la jupe…) et surtout, surtout, surtout, donne envie aux filles et aux garçon de lire ce roman…

Plus tard je serai moi

Plus tard je serai moi
Martin Page
Rouergue,  2013

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? »

Par Anne-Marie Mercier

Plus tard je serai moiMartin Page s’est fait une spécialité de situations familiales cauchemardesques ou absurdes. Ici, une jeune fille tout à fait ordinaire, sans problèmes, connaît l’enfer parce que ses parents ont décidé que plus tard elle sera artiste. Cadeaux orientés, emploi du temps contraint, régime alimentaire, tout y passe, jusqu’à la conviction qu’un artiste doit avoir eu une enfance difficile…

On retrouve ici un monde à l’envers, les parents étant ceux qui poussent vers une profession qu’ils déconseillent souvent à leurs enfants. Mais cette histoire plaira aux adolescents indécis sur leur avenir. Elle leur dira qu’il faut « être patient avec les parents » et, en attendant, trouver des alliés : les amis, le principal amateur de rock, la tante de Bretagne…