Le Méli-mélo des cadeaux

Le Méli-mélo des cadeaux. Une histoire de Noël
Taro Gomi
Autrement jeunesse, 2014

Tout le monde peut se tromper, même le Père Noël !

Par Yann Leblanc

Un derniLe Mélimélo des cadeauxer cadeau à acheter ? Une solution pour traiter avec humour les ratés du Père Noël ? Ou tout simplement pour le plaisir d’une histoire pleine d’humour et d’inventivité, cela fait trois temps pour offrir ce livre.

Un Père Noël tout en rondeur en combinaison et bonnet fuchsia, avec une moustache blanche mais sans barbe, atterrit en hélicoptère et fait sa distribution dans les maisons des animaux endormis. Des découpes au niveau des fenêtres lui font apercevoir leurs habitants et lui permettent de choisir le cadeau adéquat pour chacun. Sauf que… les apparences sont parfois trompeuses : le père Noël voit un petit animal alors que c’en est un fort gros,  il en voit deux quand il n’y en a qu’un, un quand il y en a trois, point quand il y en a un…

Au lendemain, tout s’arrange, avec des échanges entre amis et des détournements d’objets : même à Noël, savoir s’adapter et partager reste une belle règle pour être heureux. Jolie « leçon » pleine de fantaisie et portée par de beaux contrastes de couleurs, tandis que le père Noël parcourt une nuit bien noire semée d’étoiles blanches.

Chasse à l’ange

Chasse à l’ange
 Ingelin Røssland
Rouergue, 2014

Policier nordique

Par Christine Moulin

413t+cst1YL._SL160_Le titre et l’incipit font d’abord croire à un roman fantastique. Mais très vite, apparaissent cadavres, meurtres et complots. Enfin, très vite… C’est à un policier qu’on a affaire, mais à un policier norvégien, embourbé dans la pluie et un froid à la Millenium: on s’y déplace plus souvent en bateau qu’en voiture, le nœud de l’intrigue se noue sur une île, on consomme de la poudre de tabac en la mettant sur sa langue (entre autres poudres…), on y boit plus que de raison, on y mange des boulettes de viande à la confiture d’airelles et de la gelée à la menthe, et les o sont des ø. A la tête de l’enquête, une jeune journaliste : c’est sans doute son âge qui a permis à ce roman de figurer dans la catégorie « jeunesse » (que fait-elle, en revanche, à 17 ans, à un poste de reporter dans un journal, certes local, mais dans un journal, quand même?). La lenteur de l’ensemble, certaines scènes de sexe ou de violence, la vision déjà désabusée du monde que traîne le personnage, auraient tout aussi bien pu pousser ce livre vers le rayonnage « adultes » (d’ailleurs, aucune mention de LA loi de 1949).

Engel, donc, s’obstine à fouiller dans un ancien fait divers qui met en cause une association d’aide au drogués. Mais finalement, ce n’est pas cela l’important: on se prend bien davantage à apprécier la galerie de personnages secondaires qui gravitent autour de l’héroïne, on s’intéresse à ses relations familiales compliquées, à ses démêlés sentimentaux, à ses peines d’amitié, on se laisse prendre au rythme liquide et hypnotique d’une histoire qui avance par petites touches, sans avoir l’air de rien raconter d’essentiel. On songe à la narration dépressive d’un Mankell. Ce qui, finalement, ne serait pas un mince compliment si le cœur de l’intrigue avait plus de consistance.

L’accumulatôr à bidouilleries

L’accumulatôr à bidouilleries
Leïla Brient, Julie Grugeaux
Winioux , 2013

 Drôle d’album, album sérieusement drôle

Par Anne-Marie Mercier

Curieux album a priori, d’abord pL’accumulatôr à bidouilleriesar son format haut et très étroit (on se demande où on va pouvoir le ranger), puis par son graphisme composite fait de papier découpés, gravures, photos, journaux collés, bandes de tissus, petits objets récupérés (façon Christian Votz). A l’intérieur ça se complique encore, on pense à Béatrice Poncelet. Et puis, au fil des pages, on ne cherche plus de références, le style prend, bien à elle (Julie Grugeaux), tandis que l’histoire contée par Leïla Brient se déroule en dévoilant peu à peu ses mystères, sa pertinence et sa drôlerie.

Hector et Archibald vivent dans une petite maison au milieu des gratte-ciels, c’est petit mais ils ont tout ce qu’il leur faut : deux hamacs, un potager, des livres, une guitare, deux verres à citronnade ; le temps passe agréablement jusqu’au jour où Hector découvre une publicité proposant une offre super-spéciale qui le jette dans une spirale de consommation. Les objets envahissent l’espace malgré les protestations d’Archibald, obligé de dormir dans des lieux de plus en plus bizarres et étriqués (Archibald est un chat, on l’apprend progressivement). Tout cela progresse jusqu’à l’arrivée du diabolique accumulatôr et l’explosion finale. La morale est claire, le message utile, et on s’amuse beaucoup en chemin.

Bravo aux auteures et à Winioux !

Winioux a été créé par Marion Fournioux et Rafaele Wintergerst en 2010, et vit entre Lozère et Bruxelles.

Les Contes de Noël de Pierre Lapin

Les Contes de Noël de Pierre Lapin
Beatrix Potter
Gallimard jeunesse, 2014

Petits animaux, grande œuvre

Par Anne-Marie Mercier

Pour les amLescontesdeNoël_dePierreLapinateurs de Beatrix Potter, et pour les autres aussi, voilà une belle idée d’album de noël. Il s’agit de la réédition de quelques-uns de ses contes célèbres : Le tailleur de Gloucester, Le sucre cassonade, Sam Balance, Deux vilaines souris, avec plusieurs aventures de ses fameux petits lapins : Pierre Lapin, Jeannot Lapin, La famille Flopsaut, accompagnés d’autres textes comme des chants de Noël anglais, ou images (cartes de vœux, Le Noël des Lapins…).

On retrouve avec plaisir le cadre champêtre (une carte du monde des lapins permet de faire le lien entre leurs histoires), l’exubérance des petits animaux saccageurs de vêtements, briseurs universels et chapardeurs, les farces à M. MacGregor, mais aussi un monde plein de dangers (le père de Pierre Lapin a fini dans un pâté de M. MacGregor et ses rejetons risquent dans chaque histoire de finir de la même façon). Un manque toutefois : le format de l’album fait perdre la dimension d’éloge du minuscule des parutions antérieures en tout petits volumes séparés –  on ne peut pas tout avoir, même à Noël!

Chaque histoire est précédée d’une notice la situant dans la vie et la carrière de leur auteur et c’est un des atouts de cet album qui lie biographie et création. Une occasion de donner aussi envie de lire ou relire le merveilleux Miss Charity de Marie-Aude Murail inspirée de cette grande et toujours actuelle ancêtre de la littérature pour enfants.

J’en profite pour replacer une notice sur Miss Charity, parue en 2008 sur feu Sitartmag

Nous, notre histoire

Nous, notre histoire
Yvan Pommaux (ill.), Christophe Ylla Somers
l’école des loisirs, 2014

« Nous sommes tous des homo sapiens », les femmes aussi !

Par Anne-Marie Mercier

nousnotrehistoireD’abord deux mots sur la forme : L’école des loisirs publie là un bel album ambitieux, de format original, grand et carré, dense et épais (93 p.), qui se lit « comme un roman », bellement illustré par Yvan Pommaux (magnifique, drôle, terrible parfois) et soutenu par un propos ferme et cohérent sur l’histoire, celui de Christophe Ylla Somers. Un « beau livre », cadeau idéal pour ceux qui veulent offrir utile, savant et plaisant (Noël arrivant, nous allons vous proposer quelques idées…)

Livre documentaire, cet album l’est de façon impeccable, proposant des dates, des cartes et envisageant toute la civilisation humaine : les débuts de la maîtrise des techniques, de l’alphabet, les religions avec leurs calendriers différents, le commerce, l’art, la condition des femmes, celles des enfants, et aussi les épidémies, les guerres perpétuelles, notamment entre nomades et sédentaires, la pratique généralisée de l’esclavage, les inégalités (le début du texte reprend l’hypothèse rousseauiste), les crises climatiques, sanitaires, religieuses, économiques et politiques… C’est bien une histoire totale qui est visée. On est frappé aussi par la volonté d’ouvrir cette histoire à d’autres régions que l’Europe. L’histoire de l’Afrique et de l’Asie, la route de la soie, les empires qui naissent et meurent, tout cela donne une vision large du monde. L’histoire contée ici est collective : aucun nom de chef d’état, de découvreur ou d’artiste n’est cité. On retrouve quelques grandes figures en fin d’album, à travers une sélection originale où les savants, philosophes et artistes sont plus nombreux que les militaires.

Ainsi un livre peut être documentaire et avoir un parti-pris. Ici c’est, entre autres, celui d’une affirmation de l’égalité des hommes entre eux. « Nous » c’est bien le mot qui structure cet album, aussi bien le « nous » des premiers temps, ceux où l’on peut imaginer une humanité unique (et que l’on n’appelle pas préhistorique !), avant les premiers empires, que les « nous », ou les « je », qui suivent : celui du Celte, puis du Romain, du Germain, du Chinois, du Viking, du Juif, persécuté, du marin portuguais, du Dominicain espagnol, du marchand vénitien… belle polyphonie, jusqu’au « nous » final, après 1945, qui réunifie l’humanité avec le constat qu’elle a pu commettre le pire.

Il est significatif que l’album fasse une bonne place à l’Utopie, à travers l’insertion des couvertures de La Terre australe de Gabriel de Foigny (1676), et aux Lumières à travers celle de L’Encyclopédie. L’idée que nous venons tous d’une même origine et que, au cours de l’histoire, nous nous sommes toujours déchirés pour les mêmes causes : « comment devient-on extrémiste, fanatique ? » Telle est la question posée par le livre. Quant à la question de savoir de quoi sera fait l’avenir d’une société mondialisée, marchandisée, robotisée sur une planète en danger, la question reste aussi ouverte. En revanche, à la question de savoir ce qui est la marque spécifique de notre époque, une réponse est donnée : la place des femmes. Une raison d’espérer ?

Petite chose

Petite chose
Agnès Laroche, Iratxe Lopez de Munain
Amaterra, 2013

L’art d’aimer

Par Christine Moulin

petite-chose-de-agnes-laroche-966696565_MLAlors, voilà, c’est l’histoire de Petite Chose, qui fuit depuis longtemps un terrible danger : on ne sait pas grand-chose de plus, ni ce qui la menace, ni ce qu’elle est, comme son nom l’indique. Elle apparaît sous la forme d’une minuscule bonne femme, habillée de bleu, avec de grands yeux tout ronds et un air de Perlette, la petite goutte d’eau, en plus décidé. Mais c’est aussi l’histoire d’Ours, avec une majuscule: un ours très ours. Et l’une s’incruste, malgré tout ce que peut tenter l’autre pour s’en débarrasser.  Finalement, l’un tombe malade, si bien que l’autre, « si vive, si fragile, si têtue, si douce » le soigne et le sauve. A son réveil, il l’accepte enfin.

A première lecture, l’histoire est charmante, mais presque convenue, dans la grande tradition hollywoodienne de l’ours mal léché et de la Belle. Seulement, on la relit, ne serait-ce que pour revoir Petite Chose lovée contre Ours ou levant vers lui son nez mutin. C’est alors qu’on se prend à penser que Petite Chose avait tout calculé depuis le début: « Il était parfait. Impressionnant. Effrayant. Terrifiant ». C’était donc un protecteur qu’elle cherchait ? Ne l’a-t-elle donc soigné que pour qu’il la défende contre le danger qui la poursuivait? Déçu, presque amer, on relit la fin: « Elle avait désormais un compagnon impressionnant, effrayant, terrifiant. Mieux, un ami. Alors, elle osa regarder le danger [qui] recula puis, sans hésiter, […] s’effaça ». Rassuré, on se dit que dans ce « alors » réside toute la puissance de l’amour. Désintéressé. Et on relit l’histoire, ne serait-ce que pour revoir Petite Chose lovée contre Ours.

Geek girl, vol.1

Geek girl, vol.1
Holy Smale
Nathan, 2014

La Geek s’habille en Prada

Par Anne-Marie.Mercier

Une belle idéegeekgirl de départ : une lycéenne « Geek » (au sens de personne éloignée du monde et des relations sociales) se retrouve par hasard repérée par une styliste célèbre et embarquée dans le monde de la mode (ça rappelle un film…). Réticente, elle prend cette occasion pour tenter de changer de peau, être une autre pour sortir de son isolement et atténuer ou renverser l’hostilité qu’elle subit de la part de ses camarades.

Malheureusement, si le point de départ et la description d’un monde scolaire sans pitié sont prenants, si le portrait que la narratrice fait d’elle même est drôle, notamment avec les épisodes où son savoir immense s’avère inutile, la suite vire au conte de fées bavard.

 

Pool!

Pool
Pascale Petit,  Renaud Perrin (ill)
Rouergue  2014,

  Jeux avec les mots  et les lettres

Par Maryse Vuillermet

Pool image  Pool comme poule sans « e » ou comme équipe en anglais.  En effet une écrivaine et un dessinateur se sont associés  pour parler de la poule et jouer avec les mots, les proverbes, les fables, les noms d’oiseaux, tout en respectant une consigne oulipienne : écrire sans « e ». Cela donne des jeux sur le langage, et sur toutes les figures autorisées. La recette de la tortilla sans e, des petites annonces de rencontres d’oiseau sans « e », des fables ( par exemple Le renard et le corbeau deviennent boss corbac and boss goupil) et des pages de Tintin revisitées, beaucoup de clins d’œil à l’OULIPO, à Georges Perrec dont on reconnaît le visage dessiné par Renaud Perrin, ou encore des références au cinéma de Hitchcock.

Le dessin et le texte  sont très inventifs, intelligents, drôles. A  recommander  aux enfants débrouillards et même aux parents rigolards.

Cour des miracles

Cour des miracles
Henri Meunier (texte) – Jean-François Martin (Illustrations)
Rouergue

Freaks, ou Compère, qu’as-tu vu ?

Par Michel Driol

courmiraclesLe narrateur discute avec tous les personnages improbables qu’il rencontre Cour des Miracles. Deux angelots marron, un éléphant dans un magasin de porcelaine, l’âme sœur, le sage cyclope de Catalogne, l’ornithorynque, une cartomancienne… Ceux-ci lui donnent des leçons de vie ou de sagesse, sa devise : « Pourquoi pas ? », des incitations « Essaye ! Sois touche à tout ». A la fin, le narrateur se retrouve sur le grand boulevard, dont on ne voit pas le bout, et s’y lance, content et rassuré.

Cour des Miracles, bien sûr, on ne rencontre que des monstres et des éclopés : un personnage qui porte sa tête dans son bras, un ours, un éléphant ou un ornithorynque humanisés, un cyclope chauve. Le narrateur lui-même perd dans les dernières pages sa rigidité pour s’onduler, comme une figure de papier. On part donc à l’exploration d’un univers imaginaire  mythique et inquiétant : les illustrations, aux dominantes marron et noir, renforcent ce côté sombre par la présence de nombreux murs en brique  qui enferment les personnages. Les vêtements – chapeau melon,  costumes noirs évoquent les années 20 : le dadaïsme ou le surréalisme.

Qu’est ce qui est beau ? Qu’est ce qui est normal ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comme dans la monstrueuse parade de Tod Browning, les monstres révèlent leur humanité, leur drôlerie, leur sagesse, leur esthétique  ou leur philosophie.

Le texte, d’une façon très poétique, joue avec la langue « Passer, c’est leur gagne-pain béni, aux anges ! », l’étoile éteinte « m’a confié ses feux, tous intérieurs ». Et ce ne serait pas forcer le texte que d’y lire un art poétique.

A la croisée entre la leçon de sagesse et l’exploration des faces cachées de notre inconscient, l’album nous laisse sur une fin ouverte, à la fois rassurante et inquiétante car le personnage est devenu lui aussi quelque peu mou… et monstrueux, partant à la conquête de la vie.

Un bel album, qui nous interroge sur nos différences, sur nos apparences et qui nous invite à aller au-delà des préjugés et à voir la part d’humanité et de douceur présente en chacun de nous.

Ouvrage sur Christian Bruel

 Notre ouvrage sur Christian Bruel vient de paraître: Christian Bruel auteur-éditeur, une politique de l’album, Dominique Perrin et Anne-Marie Mercier-Faivre (dir.), Electre-Ed. du Cercle de la Librairie, novembre 2014.

Une étude c1deCouv_Bruel_mediumollective menée sur plusieurs années par le groupe PRALIJE, qui propose une introduction à l’oeuvre éditoriale et littéraire de C. Bruel, du Sourire qui mord à Être éditions, avec des notices sur chacune de ses oeuvres, le tout accompagné de nombreuses images, merci Au Cercle de la Librairie pour ce beau travail.