Département 19

Département 19
Will Hill

Traduit (anglais) par Frédérique Fraisse
Seuil, 2011

Gore rose

Par Anne-Marie Mercier

Will Hill a réalisé un croisement a priori monstrueux, donc intéressant entre deux genres fort éloignés : le roman d’espionnage et le roman frénétique hanté par les vampires, loups garous et autres créatures. Il a ajouté au passage des personnages tirés de romans classiques, Frankenstein et Dracula. Des chapitres alternés racontent soit les aventures modernes du jeune Jamie, soit celles de son ancêtre, valet du héros du roman de Bram Stoker. Il y a donc une certaine ambition littéraire dans le projet. Des vers de Robert Frost mis en exergue fondent des espoirs de lecture, hélas en partie déçus.

Si le mélange est vraiment intéressant (l’ambiance James Bond – le héros ne s’appelle-t-il pas James ?– est pimentée par la terreur face aux créatures maléfiques) de nombreux passages laissent perplexe, tant on insiste souvent et lourdement sur les blessures infligées par les vampires, les tortures et démembrements. Il y a une jouissance du sang qui donne la nausée à ceux qui ne la goûtent pas et qui leur fait s’interroger sur ceux qui la goûtent. En outre, le roman manque de rythme et s’attarde sur des descriptions précises et gratuites qui donnent l’impression d’être davantage face à un synopsis de cinéma qu’à une fiction qui laisserait au lecteur un peu d’initiative (on sait jusqu’à la marque et la couleur des chaussures de Jamie).

Enfin l’intrigue est timide sur bien d’autres points : le père de Jamie n’est pas le traître que l’on croyait, la belle jeune vampire dont Jamie est amoureux n’est pas le monstre assassin qu’elle feignait d’être. Et ce héros qui gémit « maman ! » toutes les dix pages (oui, sa mère a été enlevée et il va la délivrer et sauver la réputation de son père…) est une tête à claque qui croit –malheureusement avec raison – rester maître de son destin quand tout s’y oppose.

Amateurs de vraie noirceur, allez vers celle de Patrick Ness (voir plus bas, chronique précédente) ou du chilien Roberto Bolano, lisez 2666 qui illustre la déclaration de son auteur :

« Qu’est-ce qui fait une écriture de qualité ? Savoir s’immerger dans la noirceur, savoir sauter dans le vide et comprendre que la littérature constitue un appel fondamentalement dangereux ». (discours d’acceptation du Prix Romlo Gallegos, 1999)

Quelques minutes après minuit

Quelques minutes après minuit
Patrick Ness

Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Illustrations de Jim Kay
Gallimard jeunesse, 2012

Lumière noire

Par Anne-Marie Mercier

Siobhan Dowd, dont L’étonnante disparition de mon cousin Salim vient de sortir en poche, n’a pas eu le temps d’écrire cette histoire dont elle avait eu l’idée et que Patrick Ness a écrite en lui rendant hommage. Elle est décédée prématurément d’un cancer et ce livre pourrait être un vade mecum laissé à un enfant qui aurait vécu la maladie de sa mère sans supporter le regard des autres ni sa propre culpabilité, son impatience et sa colère. Mais Patrick Ness ne traite pas cette histoire comme une leçon ou un récit de vie mais en fait une œuvre véritable, superbe, très noire et poétique.

Le jour, Conor subit les brimades de brutes  de son collège, il enrage de ne plus exister véritablement aux yeux des autres, de ne voir son père, divorcé qu’à la sauvette, de cohabiter avec sa grand-mère venue s’installer à demeure pour soigner sa fille. La nuit, le jeune garçon fait un cauchemar récurrent : l’if qui fait face à sa fenêtre s’anime sous une forme monstrueuse et s’adresse à lui, pénètre dans sa chambre, le tourmente, cherche à lui arracher son secret. Une nuit, il lui annonce qu’il va lui raconter trois histoires en le prévenant :
– Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, les histoires chassent et griffent et mordent.
– ça, c’est ce que les profs racontent. Mais personne ne les croit non plus.
– et quand j’aurai terminé mes trois histoires, tu m’en raconteras une troisième. […] et ce sera la vérité. Ta vérité […] celle que tu te caches, Conor O’Maley, est la chose que tu crains le plus ».
– Et si je ne le fais pas ?
– Alors, je te dévorerai vivant.
Chaque histoire pousse un peu plus Conor dans ses retranchements. L’if entre dans la vie diurne et accomplit des actes de plus en plus violents dont Conor réalise après coup que c’est lui-même qui en est l’auteur, sombrant dans des épisodes de folie tandis que sa mère agonise. Pas de happy end, sinon celui d’un retour à la présence à autrui : la grand-mère dure et meurtrie, l’amie stupéfaite et incomprise sont merveilleusement traitées. Conor avance jusqu’à la crise finale vers l’acceptation de ses émotions et de ses sentiments. Il se libère en disant enfin ce qui est resté enfoui en lui. Dire la vérité, se regarder soi même en face, pouvoir raconter sa propre histoire et faire face, telle est la leçon de l’arbre noir.

Les encres de Jim Kay, superbes, sobres et noires, accompagnent ce récit hanté et ancré dans le réel. Sans en faire un traité ni une leçon, P. Ness montre toutes les formes de la souffrance à travers son personnage et pose la question de la part de responsabilité de chacun dans son malheur. Il dit des choses très justes sur la solitude de ceux qui souffrent.

Au moment où tant de romans montrent des enfants face à la maladie de proches sans jamais entrer dans le cœur de la noirceur, celle de l’intériorité des êtres, Patrick Ness réussit le tour de force de proposer une fable fantastique plus vraie que tout ce qu’on peut lire. On retrouve sa capacité à utiliser les genres comme le fantastique et la science fiction (voir son magnifique cycle du Chaos en marche) pour toucher au cœur des émotions et de la vérité humaine. Ce livre qui tient en haleine, beau et juste, va au bout de la noirceur et il en sort une lumière qui ne doit rien à l’artifice et à la facilité : quel changement ! (voir chronique suivante)

Le grand trou américain

Le grand trou américain
Michel Galvin
Rouergue, 2012

 Vertige et admiration

Par Maryse Vuillermet

Quel enfant  n’a pas rêvé des Américains, leurs fusées, leurs grandes voitures, leurs grandes maisons, leurs grands westerns,  leur grand tout… ?

Cet album est fondé sur cette admiration et ce rêve américain mais en même temps qu’il l’exalte, il le détruit. En effet, les Américains « qui inventent toujours des choses extraordinaires », (comme l’auteur) ont inventé   un grand trou et ils l’ont placé sur une immense place. Mais ce trou est dangereux. Il ne faut pas s’en approcher. Une femme  qui poursuit son chien y tombe  avec  lui et elle est multipliée avec lui.  Qu’à cela ne tienne, on invente une machine pour la/les ressortir et  on lui/leur construit une maison,  chacune avec une voiture américaine, et  une niche…

Y tombent ensuite successivement des boulettes de viande,  du coca et même un bandit. Là c’est plus embêtant s’il se trouve multiplié, on y a donc envoyé des agents secrets,  multipliés eux aussi…

Le dessin est en noir et blanc avec  des traces de couleurs, comme les vieux films colorisés, ou la télévision à ses débuts, souvenirs ou rêves ? Nous sommes donc plongés dans un univers loufoque de la toute puissance et de la démultiplication.  Le rêve américain avec tous ses mythes, agents secrets, bandits, maisons, machines,  usines, progrès…  est convoqué mais aussi le cauchemar américain de la démesure, de l’uniformité, de la course  en avant, de l’abondance  infinie et envahissante.

Imaginaire  délirant mais critique angoissante, magnifique travail de représentation d’un rêve qui,  poussé jusqu’au bout de sa logique,  vire au cauchemar.

Toute une année

Toute une année
Etsuko Watanabe
Seuil jeunesse (Clac book), 2012

Les livres qui savent se tenir

par Yann Leblanc

Selon le principe du Clac book, ce livre se déplie en accordéon en faisant un beau bruit, et il peut tenir ouvert tout seul. Ce que l’on y trouve est assez décevant : il y a certes toute une année mais on va de cliché en cliché (oui, certes, en décembre il y a Noêl, et en mai on peut cueillir du muguet dans les bois). Mais on a l’impression que l’année entière se passe dans un jardin, au ski et à la plage : où est la  vie quotidienne ? On sait que les repères sont utiles, et donc les clichés, mais un peu d’originalité n’est pas interdit, même pour les tout petits.

J’ai pensé à vous tous les jours

J’ai pensé à vous tous les jours
Loupérigot
Gallimard Jeunesse  2002 pour le texte,
Folio junior,  Réédition 2012

 Un conte de fées assez noir

Par Maryse Vuillermet

 

Cédric abandonné par sa mère est,  depuis sa naissance, un garçon  plein de rage et de colère. Méchant, grossier,  révolté, sa vie, de foyers en familles d’accueil,   se résume en  une succession de conflits et de fugues.  Seul,  son éducateur, Bernard le comprend  parce qu’il est lui-même un enfant abandonné, il le soutient et  réussit à le retrouver à chaque fugue. Cette fois, il a une grande nouvelle à lui annoncer. Il a fait des recherches sur ses origines  puisque c’est désormais possible et  lui a retrouvé  un frère, Adrien.  Mais ce frère,  abandonné comme lui,  a été adopté par une famille très riche et très bourgeoise habitant le XVI° arrondissement. Une rencontre  entre les deux frères est organisée par Bernard et les parents  adoptifs et… c’est la catastrophe.

Mais peu à peu, les deux frères, loin des adultes et à leur manière,  vont s’apprivoiser, et la dernière fugue de Cédric se fera  en compagnie de son frère pour retrouver leur mère biologique.  Hélas,  tout ne se passera pas comme prévu,  à la fois plus noir  que tout ce qu’on peut imaginer et  plein d’espoir malgré tout!

Ce roman parle  de la douleur insupportable de l’abandon mais aussi des différences sociales dues au milieu  et à l’éducation,  qu’il faut  savoir dépasser pour se comprendre.

100 jours en enfer

100 jours en enfer
Robert Muchamore, John Aggs, Ian Edginton
Casterman, 2012

Manga douteux

Par Anne-Marie Mercier

On a dit il y a quelques temps tout le mal que l’on pensait de l’idéologie portée par la série romanesque Cherub qui a commencé avec ce volume. On sait qu’elle compte environ 3 millions de lecteurs, 2 600 fans face book… Ces nombres vont sans doute augmenter avec la version BD.

L’esthétique proche des mangas malgré sa colorisation est bien adaptée au récit, le scénario est efficace, pour un peu on aimerait… Curieux comme les idées se « voient » moins en images…

Le Papillon Voyageur

Le Papillon Voyageur
Susumu Shingu
Gallimard jeunesse, 2012

Quand le documentaire s’épure

Par Dominique Perrin

Un jour, pendant le bref été du Nord…

Œuvre d’un grand sculpteur, peintre à ses commencements, Le papillon voyageur évoque les six mois que dure la vie des papillons monarques. Parfaite épure documentaire, l’album réalise un équilibre rarement atteint, mais aussi rarement visé entre la transmission d’informations puissamment signifiantes sur le monde qui nous entoure et le pouvoir d’évocation dynamique de la double page illustrative à l’italienne. Si le thème visuel de la métamorphose et l’immense sobriété du texte rappellent les œuvres pionnières de Iela et Enzo Mari, l’intensité propre à l’enquête documentaire nue, dédiée sans médiation fictionnelle ni jeux de langage au mystère du vivant, apparaît ici indépassable. Ce livre, comme la pensée qui l’irrigue, est de toute beauté.

 

Grosse peur!

Grosse peur!
Nathalie Dieterle, Patricia Berreby

Casterman, Drôles de têtes, 2012

Par Caroline Scandale

Le mouvement en trois dimensions

 

Dans cet album pop-up se cachent tous les standards de la peur enfantine, du monstre vert à la méchante sorcière en passant par Dracula. Plus qu’un simple livre qui s’anime en trois dimensions, cet objet littéraire est interactif et ludique. Grâce à des poignées découpées dans l’album et des trous à l’emplacement des yeux, l’enfant peut porter le livre devant son visage et devenir le personnage, caché derrière son masque… Chaque double page s’ouvre sur un monstre rigolo dont la bouche s’anime verticalement ou horizontalement, provocant ainsi un mouvement qu’il est plaisant de répéter en ouvrant et refermant plus ou moins l’album… Effet de mouvement 3D garanti!

Menthe aux grands pieds

Menthe aux grands pieds
Masini Béatrice

Hachette jeunesse, La Bibliothèque rose, Belle intelligente et courageuse, 2012

Par Caroline Scandale

Du côté des petites filles

La Bibliothèque rose propose une série à destination des filles de 6-8 ans, « Belle intelligente et courageuse ». Une énième collection stéréotypée « girly » où l’héroïne aime le cheval ou la danse? Perdu! A contrario, les personnages féminins principaux sont plutôt iconoclastes et rebelles.

Menthe, l’héroïne de cet ouvrage, a des grands pieds et ses parents ne l’acceptent pas telle qu’elle est. Ils voudraient les lui faire raccourcir alors qu’elle-même apprécie cette spécificité anatomique qui la rend unique… D’ailleurs elle se fait faire un paire de bottes rouges sur mesure qu’elle porte fièrement comme un drapeau! Un jour, fatiguée par ses géniteurs intolérants, elle décide de fuir pour parcourir le monde à la découverte des autres. Durant ce périple, elle vit de nombreuses aventures avec brio et panache et comprend rapidement que sa différence est une force.

L’intitulé de cette série aurait juste pu se passer de l’adjectif belle, raccoleur et inutile. Les petites filles n’ont vraiment pas besoin d’entendre encore et toujours qu’elles doivent être jolies… Les héroïnes de ces histoires ne sont pas centrées sur leur image mais veulent plutôt se réaliser à travers le mérite. Et si nous attendions autre chose des filles, notamment qu’elles soient ce qu’elles désirent être? C’est justement ce que Menthe nous enseigne à travers ce conte fantastique.

La Sorcière Rabounia

La Sorcière Rabounia
Christine Naumann Villemin, Marianne Barcilon

Kaleidoscope, 2012

 sorcière + doudou = ?

par Anne-Marie Mercier

Cette sorcière est dans un premier temps un concentré de tous les clichés des histoires de sorcières qui font peur. Normal, elle est enfermée dans un recueil intitulé « Histoires pour le soir »… Mais lorsqu’elle sort des pages du livre, alertée par un bruit, tout change et elle fait merveille pour consoler un petit lapin qui a perdu son doudou. C’est joli, assez amusant, et l’adulte endormeur endossera le rôle de cette super mamie avec facilité.