La vérité toute moche Journal d’un dégonflé, tome 5

Journal d’un dégonflé Tome 5
La vérité toute moche
Jeff  Kinney
Traduit (Etats-Unis) par Nathalie Zimmerman
Seuil 2012

 Aventures et mésaventures d’un préado  très américain

Par  Maryse Vuillermet

 

 Cette BD a connu un immense succès aux Etats-Unis.  Il existe même une communauté des fans www.journaldudegonfle.fr.  Le concept est  en effet original, un journal  de lycéen qui court sur tout le premier trimestre et qui  est rempli de dessins très drôles. Dans  le tome 5,   Greg, le narrateur,  est confronté à bien des difficultés, la plupart liées à la puberté et son caractère rêveur le conduit aussi à  de très nombreuses mésaventures. C’est donc une série de petites catastrophes ( à ses yeux) qui  se succèdent et parfois s’enchaînent,  se cumulent à très grande vitesse: se disputer  et être fâché avec son meilleur ami,  devoir  affronter seul la rentrée, porter un appareil dentaire,  rater la seule soirée à laquelle il a été invité,  vivre une semaine  sans ses parents sous la garde de grand-père, devoir faire le ménage parce que sa mère reprend des études. Les personnages de la grand-mère indigne et de la femme de ménage paresseuse mais très bonne rhétoricienne (elle  paraphrase à la perfection le style de Greg  dans ses petits mots laissés   à son intention pour lui demander de laver son linge par exemple mais ne le fait jamais) sont  fort drôles mais  le milieu est très wasp (bonne société blanche américaine). L’école avec sa soirée privée, les bags de midi, la femme de ménage du sud voleuse et menteuse, l’oncle aux multiples mariages, en font une  peinture  de la société américaine très marquée socialement et  d’un adolescent  très centré sur ses petits problèmes de riche.  L’humour grinçant et décalé  ne suffit pas !

Grigrigredin menufretin ; Les Habits neufs de l’empereur

Grigrigredin menufretin
Conte d’après les frères Grimm, ill. Nathalie Ragondet
Les Habits neufs de l’empereur

Conte d’après Hans Christian Andersen, ill. Bérengère Delaporte
Flammarion Père Castor, 2012

Contes traditionnels au présent

Par Dominique Perrin

Les contes traditionnels continuent à « craquer sous la dent » (selon l’expression de l’auteur-éditeur Christian Bruel pour désigner les plaisirs les plus stimulants de la littérature pour la jeunesse) dans la précieuse collection souple du Père Castor.
La perle d’humour et d’efficacité narrative donnée par Andersen en 1837 d’après une matière espagnole y semble avoir la patine de nombreux siècles, sans parler de Grigrigredin menufretin, dont la logique exotique et familière à la fois offre un frais voyage dans un imaginaire à mi-chemin entre inventivité populaire et stéréotypes sociaux. Les textes sont légèrement adaptés, les illustrations assez plaisamment croquées ; et la dédicace de l’illustratrice des Habits neufs – « Pour Ameline et sa garde-robe » – rappelle  l’actualité de ces fantaisies en matière de mise à distance de l’engouement humain pour la richesse et pour ses étalages.

Matilda à l’heure d’été

Matilda à l’heure d’été
Marie-Christophe Ruata-Arn
La joie de lire (Hibouk), 2012

Esprit frappeur ?

Par Chantal Magne-Ville

Avec Matilda, jeune fille bien sous tous rapports, mais qui aime mener des enquêtes, à l’instar de son policier de père, le lecteur se trouve plongé dans une intrigue à rebondissements, qui retrace les péripéties d’une broche appartenant à un ancêtre qui est volée et réapparaît à plusieurs reprises, au point que les explications rationnelles finiront par ne plus suffire, rendant le recours aux esprits nécessaire. D’où le titre qui interroge sans en avoir l’air : que fait le temps durant le passage à l’heure d’été ? Que peut-il se passer pendant « l’heure escamotée » ?

L’intérêt du livre vient curieusement du cadre, pourtant banal, d’une Cité, de la personnalité de Matilda, si différente des autres jeunes qui l’entourent, au point qu’elle est le rédacteur en chef incontesté du journal de l’école, et surtout des personnages attachants qu’elle côtoie, camarades de classe, vieilles demoiselles désargentées et un peu folles dont elle promène le chien, personnel municipal…

Ecrit de manière fluide et rythmée, le livre est cependant long, au risque de voir parfois la tension retomber un peu. Cependant, les titres des trente-cinq chapitres, commençant tous invariablement par : «le jour où…», demeurent suffisamment généraux ou énigmatiques pour attiser la curiosité du lecteur, qui trouve vite réponse à ses interrogations. Ces courts chapitres balisent la progression de l’enquête, ce qui favorise singulièrement la mémorisation des faits.

Pour les lecteurs à partir de 9 ans, qui aiment que l’héroïne soit une fille et que l’histoire au long cours lui fasse vivre plein d’aventures tout en demeurant relativement sage.

Elle est si gentille

Elle est si gentille
Isabelle Rossignol
Ecole des Loisirs,  2011

La couleur des sentiments

Par Christine Moulin

elle-est-si-gentille-1910132Voilà un beau roman qui finit bien mieux qu’il n’a commencé. Les premières pages, en effet, peuvent décourager car elles donnent l’impression d’être tombé dans un roman à l’eau de rose digne du courrier des lecteurs d’un magazine pour adolescentes: je l’aime, il m’aime, ma meilleure amie l’aime, il ne l’aime pas, que dois-je faire? D’ailleurs, l’héroïne elle-même, Clarisse, semble en avoir conscience: « […] je me dis que si cette histoire arrivait à d’autres qu’à nous je la trouverais tellement ridicule que je ne daignerais même pas m’y intéresser deux minutes. Ou alors je ne me gênerais pas pour m’en moquer allègrement. Je l’appellerais par exemple « Chassé-croisé de coups de foudre au soleil » et je la classerais dans la catégorie des téléfilms qu’adore regarder ma grand-mère ».

Mais ce qui fait que ce roman en est un, et non pas seulement l’énième « remake », comme on dit maintenant, d’une histoire éculée, c’est que le thème n’est pas forcément celui que l’on croit: bien plus, finalement, que l’histoire d’amour, ce qui compte, c’est l’évolution qu’elle permet chez Clarisse. Celle-ci va pouvoir vivre de l’intérieur ce qu’elle considérait jusqu’alors comme la « trahison » de sa mère, partie vivre au Brésil avec son amant et par la même occasion, libérer la parole de son père, aimant mais « taiseux », ainsi que la sienne propre. Elle va également réévaluer l’amitié (excessive?) qui la lie à Elsa, sa rivale, et interroger sa propension au sacrifice (« Te sacrifier, c’est donc ta réponse? » lui lance Julien, son amoureux).

Par ailleurs, le roman entier est fait d’échos qui en établissent la cohérence: l’oiseau mort du début se retrouve à la fin, Clarisse parle souvent de son âme, qu’elle a surnommée Néphèsh (elle a découvert avec émerveillement que ce mot « vient d’une racine qui signifie respirer« ), de ses étouffements,  bloquant et libérant le souffle du lecteur au rythme de ses émotions. Et surtout, élève d’une option artistique, elle est sensible aux couleurs dont les nuances transmettent les variations de ses sentiments. Les premières lignes sont à cet égard révélatrices: « Si un peintre faisait un tableau de moi en ce moment, il dessinerait une fille en jupe kaki et tee-shirt blanc sur un long boulevard » et c’est vers la réconciliation avec le jaune, couleur maternelle, que tend tout le livre.

PS : un seul bémol. Etait-il utile de faire de Bourg-en-Bresse le repoussoir d’Antibes?!

PS2 : une analyse intéressante sur Citrouille.

PS3 : une critique très critique !

 

Kabylie Twist

Kabylie Twist
Lilian Bathelot
Gulf Stream Editeur
Collection Courants noirs,  2012

 

Polyphonie, des voix jeunes dans l’horreur de la guerre

                                                                                                             par Maryse Vuillermet

 

 Différents narrateurs, jeunes, pleins d’espoir de part et d’autre de la Méditerranée s’expriment à tour de rôle.

 Eté 1960, Ricky Drums à Saint-Tropez rencontre le succès avec ses twiste endiablés et est sur le point de signer le contrat de rêve pour un disque. Son  amie Sylvie gère les affaires de son père mais veille aussi sur le contrat et les intérêts du groupe. Elle essaye aussi d’écrire mais s’arrête toujours aux débuts des romans. A Djijelli, jolie ville de la côte  algérienne, Najib, enfant trouvé,  resquille des places de cinéma  au Glacier, pour assouvir sa passion, il est surdoué,  a une mémoire vertigineuse et connait tous les films. Son amie Claveline aide sa mère au bureau de tabac et rêve de vivre un jour avec lui en France. A Oran, le jeune Lopez décroche son bac et un emploi d’inspecteur de police, on l’envoie  en poste à Djijelli.

La guerre d’Algérie vient frapper de plein fouet tous ces destins, va les faire dévier,  tanguer et parfois s’arrêter.

Ricky n’enregistrera jamais de disque il devient  Richard, soldat deuxième classe en bataillon disciplinaire, puis sergent d’une harka, une unité de supplétifs, les Algériens collaborateurs de l’armée française. Il n’arrive plus à écrire à Sylvie qui a pourtant traversé la mer et vit à Djijelli pour être près de lui. Malgré tout, il reste droit, au milieu des horreurs.

Sylvie a une relation  avec Lopez et réussit grâce à Claveline à enfin terminer un texte qui sera publié en feuilleton dans Elle.

Une bombe éclate au cinéma Le Glacier, Najib,  soupçonné, est torturé par l’armée française, écœuré et blessé il s’engage dans le FLN Il y rencontre son demi-frère qui lui révèle le secret de son origine et de son abandon.  Mais il comprend que tout français tué l’éloigne  de Claveline. Il s’enfuit alors du maquis  malgré les menaces de son demi-frère et s’engage au côté de l’armée française, il rencontre donc Ricky et Michel, un français pas très malin mais entièrement dévoué à Ricky.

 Ce roman court jusqu’à la fin de la guerre en 62, et montre qu’il n’y a pas de solutions, chacun de ces jeunes est piégé par cette guerre, la fait malgré lui et parfois, perd ses repères, devient haineux,  prend gout à l’horreur, aux massacres.  Il ne cache rien, les tortures, le sadisme, les viols, le  déshonneur de l’armée française qui a abandonné ses harkis.

La guerre et son cortège d’horreurs civiles aussi. Le terrorisme, et ceux qui profitent du terrorisme. Lopez découvre des meurtres crapuleux, des tueurs profitent de la guerre pour piller les fermes des riches colons. Ils sont couverts par la hiérarchie.

De nombreux coups de théâtre, une intrigue policière, une tragédie familiale redécouverte,  une leçon d’histoire en direct,  d’autres personnages très attachants, comme l’instituteur communiste Germain, le sergent blessé de la harka sauvé par un soldat Algérien, font de ce roman une fresque violente, mais  infiniment complexe et humaine de cette guerre sans nom qu’on connait encore très mal.

 Les annexes à la fin torpillent quelques idées reçues,  et montrent le vrai visage de cette colonisation atroce dont les violences ont duré plus de cent ans.

A faire lire à tous les jeunes d’aujourd’hui. 

 

Les rêves de Trotro

Les rêves de Trotro
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse, 2012

« Faut qu’ça bouge »

Par Dominique Perrin

Les rêves de Trotro continuent la saga du petit âne sous la forme de six généreuses doubles pages de pop-up. Trotro rêve qu’il est tout petit, qu’il vole comme un oiseau, avec les oiseaux ; qu’il cuisine dans la jungle, danse – mais un peu à l’étroit – dans le ventre d’une baleine, échappe à un dinosaure… et se réveille plein d’allant en offrant aux jeunes lecteurs la recette appétissante et facilement réalisable du gâteau dont il a rêvé. L’ensemble est une grande simplicité – malgré divers clins d’œil à Alice et à Pinocchio, à Tarzan et autres remonteurs de Temps  –, et le mouvement des pages cartonnées inventif et loufoque – par là pleinement à même d’enchanter des lecteurs friands de surprenantes manipulations.

Ma

Ma
Louis Atangana
Rouergue,
Collection Doado,  2012

Amitiés  et douleurs africaines  

  par Maryse Vuillermet

Les héros, Félix et Magali, sont deux jeunes africains. Félix rêve de partir en Europe, surtout depuis que Jonas est rentré d’exil avec une valise pleine de livres. Sa mère Ma essaye de l’en dissuader, elle n’a que lui,  et,  pour une raison inconnue, elle est rejetée par tout le village sauf par Jonas et considérée comme sorcière.  Magali est  une enfant trouvée, qui,  venue de très loin,  a atterri au village. Elle est mystérieuse et sauvage.

 Un  jour, Félix suit Magali dans la forêt interdite, découvre son domaine, une case et un  jardin et,  peu à peu,  l‘apprivoise. Elle lui confie son passé terrible ; la guerre a fait d’elle une enfant soldat.  Félix reste avec elle dans la forêt, sa mère Ma souffre et lui en veut. On apprend en fait que Ma, stérile et abandonnée par son mari  l’a enlevé dans une maternité, que lui aussi est donc un enfant trouvé.

Les deux jeunes aiment lire  dans les livres de Jonas. Jonas  a d’ailleurs fait venir un instituteur de la ville et des livres pour les enfants.

Toute l’histoire, très réaliste, qui nous montre l’irrépressible désir des jeunes Africains de quitter leur village, leur vie ennuyeuse et laborieuse est aussi imprégnée de magie, par exemple, Ma emmène Magali une nuit dans la forêt et la délivre de sa tension et de sa  haine. Jonas  et Ma ont des visions, dialoguent avec les morts.

 Ma et Jonas meurent tour à tour et Félix vit avec Magali, retenu par elle, il ne part pas, il enseigne à son tour aux enfants,  et il  écrit ses rêves dans son cahier.

C’est donc un roman de formation à l’africaine, qui montre qu’à travers les rages et les désirs d’adolescents, on devient  peu à peu adulte.

Les mythes grecs

Les mythes grecs
Anna Milbourne et Louie Stowell (trad. Nathalie Chaput)
Usborne,  2010

Que sont les dieux devenus?

Par Christine Moulin

mythes grecsCe livre est un « beau livre », rappelant par son format, par son poids et par sa couverture les livres d’étrennes du XIXème siècle, ceux-là mêmes qui descendaient rarement des étagères, parce qu’il ne fallait pas les abîmer. Est-ce le sort qui attend cet ouvrage?

On hésite. Les illustrations, nombreuses, sont belles sans être toutefois très « novatrices »: ne risquent-elles pas de paraître désuètes aux yeux de nos « djeuns »? . L’intention didactique n’est jamais bien loin, même si au fond, le dossier « Les mythes grecs en détail », à la fin, s’avère pratique. On y trouve de nombreuses listes récapitulatives (par exemple, « Les douze Olympiens », « La progéniture divine de Zeus », « Les héros et les monstres », etc.), une carte de la Grèce antique, un glossaire et une table de correspondance entre les noms grecs et latins des diverses divinités.

Les histoires, il faut l’admettre, peuvent paraître intéressantes car elles sont courtes et écrites dans un langage très accessible (la traduction aurait quand même dû appeler Ulysse… Ulysse et non Odysseus!). Cela dit, il est difficile de rendre les récits mythologiques ennuyeux!

En fait, le principal reproche que l’on peut faire à cet ouvrage, c’est de n’avoir pas su trancher: on n’est pas dans la parodie mais les dieux sont tristement démythifiés (dès la première page, on a plus l’impression d’assister à un épisode de quelque soap américain qu’à la genèse du monde: « Le Ciel tomba éperdument amoureux de la Terre, si bien qu’il s’enroula autour d’elle et jura de ne jamais s’en séparer. Au début, elle avait les mêmes sentiments »). La mythologie perd toute sa force et tout son potentiel d’émerveillement. Pour aller à la rencontre de ce qui constitue le fondement de la culture occidentale, les enfants méritent mieux.

 

Moi, j’aime quand maman

Moi, j’aime quand maman
Arnaud Alméras, Robin
Gallimard, 2012

Sur un air connu qui perd de son charme

Par Dominique Perrin

Saisir et restituer, bout-à-bout, les instantanés heureux d’un quotidien relationnel oscillant entre routine et  révélation, voilà beau temps que cette fonction de la littérature a été mise en œuvre à destination de la jeunesse. La magie continue probablement à opérer sur les jeunes lecteurs du présent album, sans doute un peu plus âgés que ceux des nombreux ouvrages antérieurs d’Elisabeth Brami sur le même thème.  Mais presque tout ici relève du fonctionnement : peu de fraîcheur poétique dans ces pages que les dessins décalés de Robin ne parviennent pas à sauver de leur énorme conformisme social ; les scènes renvoient avec candeur à un monde bourgeois, sans doute parisien, que connaissent sans doute nombre de leurs lecteurs effectifs, mais qui ne reflète l’expérience que d’une partie bien délimitée de la population actuelle. Et surtout, foin de ces « moi, je » martelés à des enfants qui ont, bien plus qu’à dire « moi », à apprendre encore à dire « j’aime » – et à comprendre que l’unicité ni même l’originalité ne sont des valeurs en soi.

20 poèmes au nez pointu

20 poèmes au nez pointu
Davis Dumortier, Anne-Lise Boutin
Sarbacane, 2012

Géo-métrique

Par Anne-Marie Mercier

Si on a un « côté » comique, comment sont les autres ? Quand on dit « ça ne peut pas faire de mal », en est-on bien certain ? Si on est « très attaché » à quelque chose, comment s’en débarrasser ? Quand on a un « trait » de caractère, pourquoi pas deux ?

David Dumortier traque les formules toutes faites, les banalités, pour les renverser et les faire jouer en poèmes courts et apparemment tout simples. Les illustrations les prennent au pied de la lettre font un joli pied de nez à la réalité.