Les Colombes du Roi Soleil, t. 7 : Un Corsaire nommé Henriette

Les Colombes du Roi Soleil, t. 7 : Un Corsaire nommé Henriette
Anne-Marie Desplat-Duc
Flammarion, 2008

L’émancipation manquée de la donzelle

 Par Matthieu Freyheit

uncorsairenommehenrietteAnne-Marie Desplat-Duc, c’est Pirate Rouge et Stephi la star, c’est le bon et… le moins bon. Avec ce septième tome de la série des Colombes du Roi Soleil, nous sommes malheureusement du mauvais côté de la balance. Explications. Henriette, révèle la quatrième de couverture, « a tout d’un garçon manqué ». Tout est là, Henriette va cristalliser les oppositions nées de la constitution genrée des identités. Partir en mer, vivre des aventures, reconquérir l’honneur familial et faire la preuve qu’elle n’est pas « une faible donzelle » (dixit), voilà comment la jeune héroïne assure son oscillation vers le masculin. Parallèlement, une histoire d’amour édulcorée et haletante lui assure une féminité pérenne. Un double accomplissement du genre pour un seul personnage, donc. Et si vous percevez l’ironie du ton, c’est normal.

Ajoutez à cela un vocabulaire sucré dont la fonction supposée est de restituer à nos jeunes lecteurs les beautés du grand siècle, une couverture aussi rose que possible et une happy end à vous couper le souffle, et vous aurez saisi la teneur essentielle de ce volume. Certes, l’aventure est au rendez-vous, un peu de suspens même – un peu –, et l’auteure conserve le talent d’une écriture efficace. Mais enfin, il faut bien le dire, voilà un roman qui ne rend pas justice à d’autres, tellement plus réussis, d’Anne-Marie Desplat-Duc ; et ne rend pas justice non plus aux problématiques du genre. Car la tendance à percevoir dans le travestissement et dans le surinvestissement des codes masculins la seule voie d’héroïsation du féminin devient tout doucement inquiétante. L’inverse est-il seulement imaginé ?

Il ne s’agit certes pas de révolutionner avec Les Colombes du Roi Soleil les théories d’émancipation du féminin, mais il s’agirait aussi de ne pas donner le sentiment d’une régression généralisée. Par ailleurs, il ne s’agit pas non plus de réinterpréter les codes de l’aventure, ni même les possibilités de l’histoire. Ce qu’il nous reste ? D’aller à la rencontre d’une héroïne qui, dans la même veine, est capable de nous en apprendre bien davantage. Peut-être, pour n’en citer qu’une, la Mary Tempête d’Alain Surget.

Un autre article sur notre site, sur un autre volume des Colombes: Jeanne, parfumeur du roi.

 

Et avant

Et avant
CharlElie Couture, Serge Bloch
Sarbacane, 2012

 Sur la question sans fin des origines

Par Dominique Perrin

Un habitant d’une grande ville moderne dialogue avec un interlocuteur essentiellement curieux, qu’on devine être jeune. Au départ, il semble s’agir d’un monologue ; quelqu’un décrit, de manière très concrète, les conditions actuelles de son existence : ce qu’il a sous les yeux, ce qu’il a fait la veille… Puis le récit embraye sur ce qui devient un principe d’engendrement : « Et avant ? », demande en cascade l’interlocuteur mystérieux. D’une peinture volontiers prosaïque et ironique du monde qui l’entoure, le narrateur-auteur passe au témoignage autobiographique, à la narration d’une histoire familiale, puis à l’histoire collective, puis au mythe des origines de l’humanité, et à une représentation poético-scientifique des origines de la vie. Il se réempare finalement de la première personne (« avant, j’étais une algue »), et retourne la question : « Et toi, à propos, d’où viens-tu ? ». Cet album percé de part en part d’un œil-soleil-tunnel présente la même fraîcheur et la même exigence que les productions séparées de ses deux auteurs « multistes » dans d’autres domaines de création – musique, dessin , conte…

 

Pierre Gripari : oeuvres

Pierre Gripari
Sept farces pour écoliers
Illustrations de  Till Charlier

Contes de la folie Méricourt
Illustrations de Serge Bloch

Contes d’ailleurs et d’autre part
Illustrations de Guillaume Long
Grasset, 2012

Petite bibliothèque et grands plaisirs

Par Anne-Marie Mercier

Vous le voulez comment, Le Marchand de fessées? En conte? Allez voir à la Folie Méricourt. En théâtre? C’est dans les farces pour écoliers. La truculence de Pierre Gripari son insolence et son goût de la subversion fonctionnent à plein dans ces titres, moins connus que les contes de la rue Broca, mais tout aussi drôles et inventifs. Les contes français, russes, grecs… sont revisités; les sorcières ont de multiples rôles, les enfants sont vifs et rusé.

On trouve quelques surprises : conte en forme d’échelle (Nanasse et Gigantet), conte à la table des matières rimée (Petite soeur, où l’on montre qu’on peut être fille et courageuse comme un prince). Les farces se disent au téléphone ou dans un bureau (entre Lui et Elle), on assiste au dialogue d’une famille avec la télé, d’un bébé avec un dieu, d’un diable avec un ange…

Chaque volume est imprimé dans une belle typographie, sur un beau papier épais et  illustré en noir et blanc de dessins proches de la caricature. De quoi monter une belle première bibliothèque d’oeuvres complètes pour une chambre d’enfant.

 Dans la même collection : Huit farces pour collégiens, Jean-Yves à qui rien n’arrive, Marelles et L’Histoire du prince Pipo, dont on reparle bientôt.

 

Histoire du prince Pipo

Histoire du prince Pipo, de Pipo le cheval et de la princesse Popi
Pierre Gripari
Illustré par Laurent Gapaillard
Grasset; 2012

La merveille : une fiction vraie, de 11 à 111 an

Par Anne-Marie Mercier

Voila bellement réédité un livre indispensable, un classique qui mérite de figurer dans toutes les bibliothèques et chambres d’enfants et d’être méditée par tous les parents et éducateurs. L’Histoire du prince Pipo est une petite merveille, moins connue que les Contes de la rue Broca et pourtant tout aussi parfaite, plus grave et plus profonde.

Dans ce conte qui emprunte aux thèmes classiques, on trouve un couple royal qui se désespère de n’avoir pas d’enfant, une promesse imprudente, un prince chassé du paradis de l’enfance qui part à l’aventure sur son cheval, rencontre un dragon, délivre une princesse… Pipo est aussi un autre Candide, qui découvre le monde adulte et ses malheurs, la guerre, l’embrigadement et la solitude et fait face avec courage. Mais on trouve aussi bien d’autres choses qui montrent que Gripari a médité sur la psychanalyse: Sont-ce les parents qui choisissent l’enfant où l’enfant qui choisit ses parents? Quel est le poids d’une promesse non tenue? Comment se fait-il qu’un jour les parents merveilleux se transforment en couple maléfique? Comment défaire les maléfices, sinon en racontant des histoires, et particulièrement la sienne propre? Que signifie ce dragon que l’on tue la mort dans l’âme – pourquoi les tueurs de monstres des peintures ont-ils l’air si triste? Et enfin, quand on a trouvé la princesse, qu’on est devenu roi à son tour, devant quel manque irréparable se trouve-t-on? Pipo et son cheval (qui porte le même nom que lui car il est son désir et son allant) sont l’image approfondie de tous les princes de conte et de tous les destins humains du monde.

 

 

Sacré père Noël

Sacré père Noël
Raymond Briggs
Grasset jeunesse (1974), 2012

Merry Christmas !

Par Anne-Marie Mercier

sacreperenoelChacun sait que le Père Noël a une « sacrée » journée, le 24 décembre, mais rares sont ceux qui comme Raymond Briggs peuvent en détailler tous les instants et nous le rendre si proche : le réveil qui sonne alors qu’il rêve de sable chaud, la nourriture aux animaux, le petit déjeuner, l’habillage et le départ pour le froid, tout cela en sacrant et pestant contre tout : le temps, ces idiots de rennes, les cheminée ou l’absence de cheminée…

Enfin, après une ultime livraison chez la reine d’Angleterre, le Père Noël rentre et refait toutes les tâches qu’il a accomplies le matin, parfois à rebours : nourriture aux animaux, déshabillage, repas (une bonne dinde, une bonne bière…), lavage de dentier, remplissage de bouillotte… et se tourne enfin vers le lecteur, toujours grognon, en disant:

« Sacré joyeux Noël à vous aussi ! »

Alors joyeux Noël, ou bonne fêtes de Solstice, à tous les lecteurs de littérature de jeunesse, petits et grands !

Nox, t. 1 : Ici-bas et Aerkaos, le retour

Nox, t. 1 : Ici-bas
Yves Grevet
Syros, 2012

Cadeau d’ados : SF en série

Par Anne-Marie Mercier

noxC’est une très bonne nouvelle que le retour d’Yves Grevet dans le genre de la science-fiction – plus précisément de la dystopie. Il renoue avec le talent qu’il avait montré dans la trilogie de Méto. Comme dans cette œuvre, il allie inventivité et simplicité, chocs de mondes et d’êtres peu fait pour se rencontrer, réflexion sur la société et l’exploitation des faibles par les puissants.

Le monde de Nox est peu attrayant et ressemble au monde que l’on nous promet si nos habitudes de consommation ne changent pas. Autant dire qu’il est un manifeste écologique « catastrophiste », tentant de convaincre, à la manière du « prophétisme catastrophiste » (voir les analyses de J-C. Dupuis) une humanité sceptique. Les pauvres vivent dans le monde de la « nox », perpétuel brouillard de pollution ; il s’y éclairent à la dynamo et l’on voit des patineurs acharnés, ou des cyclistes faisant du sur-place afin d’alimenter un éclairage, une machine… ils se dirigent aussi à l’odorat et survivent avec différents métiers comme policier, récupérateur, bricoleur, éleveur de rats, recycleur de cafards… Dans ce monde on meurt très jeune.

La société est organisée de telle manière que les enfants fassent le métier de leur père et épousent en général une fille qu’ils n’ont pas choisie mais qui a été déclarée leur « compatible », censée leur donner à partir de 17 ans de nombreux enfants. La société décrite est assez proche dans son organisation sociale et politique (en dehors de la misère et de l’inégalité) de celle des romans d’Ally Condie portés par une héroïne féminine, Promise et Insoumise. Le sort des femmes stérile est également « réglé » d’une façon qui fait frémir… En haut, vivent les puissants ; au dessus de la crasse, des nuages, ils connaissent la lumière, le soleil, le confort. Ils vivent cette aisance grâce aux efforts des êtres qui rampent en dessous ou qui pédalent dans les caves – ils les ignorent ou les méprisent.

L’intrigue se noue par une suite de rencontres et d’incursions du haut vers le bas et du bas vers le haut, avec tous les dangers que cela entraine ; on y trouve aussi des amours contrariées, des amitiés en péril dans un groupe de garçons tiraillés entre résistance, terrorisme ou participation à une milice de répression, et des conflits de loyauté : amis ou famille, justice ou vérité…

La seule ombre au tableau est le choix fait par Yves Grevet de chapitres proposant des points de vues alternés ; si ce dispositif fonctionne très bien au début et permet de découvrir le monde d’en haut vu par une jeune héroïne riche et le monde d’en bas vu par un fils de « récupérateur », amoureux d’une fille qui refuse d’être mère, et par d’autres jeunes gens de son âge, le récit s’essouffle un peu dans le milieu du roman : les personnages vivant les mêmes événements, la différence dans leur manière de les vivre n’est pas assez constante pour que l’on sente une vraie nouveauté. En revanche, les derniers chapitres, dans lesquels on voit exploser les couples, le groupe et les familles, et se fissurer la société, reprend une belle allure et laisse impatient de connaître la suite !

aerkaosEnfin, une autre bonne nouvelle pour les amateurs de science fiction : la réédition de la trilogie Aerkaos de Jean-Michel Payet, publiée chez Panama en 2006 et quasi introuvable depuis la fin de cette belle maison d’édition, est réédité chez la très belle maison d’édition qui a repris le flambeau (et plus encore), Les Grandes personnes.

Contes de la rue Broca

Contes de la rue Broca, l‘intégrale
Pierre Gripari
Illustrations de Claude Lapointe
Grasset, 2012

 Hommage!

Par Anne-Marie Mercier

Les contes de Pierre Gripari, publiés pour la première fois en 1967 (chez La Table ronde), sont connus, archi-connus, mais risquaient d’être méconnus, transposés à présent en dessins animés. Il est temps sans doute de se souvenir de ce qu’ils étaient dans leur fraîcheur. Réédition en un volume des deux tomes publiés en 1990 par Grasset-Fasquelle, toujours illustrés par Claude Lapointe, ce beau livre carré, au dos « effet toilé » et aux belles illustrations pleines pages est un vrai cadeau des éditions Grasset. On retrouve la verve du texte : La sorcière de la rue Mouffetard, Scoubidou la poupée qui sait tout, La sorcière du placard à balais, Le prince Blub et la sirène… les contes sont présentés dans une typographie claire et aérée, et les dessins de Lapointe, n’ont rien perdu de leur charme.

Pour lire et relire, et pour offrir sans doute en ce temps de fêtes, à moins d’opter pour les autres rééditions que propose Grasset, de textes moins connus, en version poche, avec d’autres illustrateurs? (A suivre)

Kill all enemies

Kill all enemies
Melvin Burgess
Gallimard jeunesse (scripto), 2012

Metallica comme un havre de paix

Par Anne-Marie Mercier

C’est d’abord Billie qui prend la parole. Le lecteur francophone met un peu de temps à comprendre que ce personnage violent est une fille. En décrochage scolaire, placée en foyer, elle vit sa dernière chance avant le centre fermé pour adolescents. Puis c’est au tour de Rob, un garçon un peu trop enveloppé, qui adore sa mère, est martyrisée par son beau-père et par les autres élèves de son collège. Il n’a qu’une passion dans la vie, la musique « metal ». Chris à une vie plus normale, il vit avec un père et une mère aimants et soucieux de son avenir mais il refuse depuis plusieurs années de rendre des devoirs écrits. Ces trois adolescents en échec scolaire vivent tout au long du roman des événements de plus en plus graves qui les conduisent à se retrouver ensemble dans un centre ouvert pour adolescents difficiles. A ces points de vue alternés qui se succèdent d’un chapitre à l’autre s’ajoute celui d’une éducatrice qui suit Billie depuis longtemps; sa perspicacité lui permet de comprendre ce que vivent les deux garçons alors que leur entourage est aveugle. D’abord ennemis, les trois adolescents s’unissent enfin pour un happy end dans lequel la musique « metal » joue un grand rôle, celle du groupe dont le nom a donné le titre du livre.

Melvin Burgess, connu pour ses romans qui dépeignent de façon crue les excès adolescents, a enquêté dans un centre pour élèves délinquants exclus de leurs établissements scolaires (voir son blog) et il propose une vision de l’école assez manichéenne : le collège des trois adolescents est incapable de les prendre en charge, méconnaît totalement la situation familiale dans laquelle ils se trouvent, ou, dans le cas de Chris, ne peut pas diagnostiquer la raison de son refus de l’écrit. À l’inverse, les éducateurs du centre sont présentés comme des professionnels dévoués, soucieux de rester des professionnels tout en développant pour ces enfants perdus une réelle affection.Sur son site, l’auteur explique qu’il a découvert dans cette enquête que ces adolescents n’étaient pas des losers mais des héros : ils ont d’autres soucis que ceux de l’école, des soucis graves, et sont pénalisés pour cela au lieu d’être aidés.

Entre violences scolaires et violences familiales – aussi bien psychiques que physiques – les personnages se débattent et se battent, ou sont battus. Ils sont des êtres désemparés qui s’accrochent à la moindre lueur d’espoir. Le paradoxe est que c’est un groupe de musique « métal » qui s’avérera être un lieu de douceur, de respect et de courtoisie. Le roman est un puzzle qui se construit peu à peu, entre terreur et errance, c’est un tableau dur et bouleversant d’adolescents en crise, malmenés par la vie.

 

 

La Douane volante

La Douane volante
François Place
Gallimard  jeunesse, 2012

François Place, romancier géographe

Par Anne-Marie Mercier

François Place est surtout connu pour ses albums, Les Derniers Géants ou son Atlas des géographes d’Orbae. Mais ses romans n’arrivent pas à percer véritablement. Sa dernière publication (deux romans parus dans le livre-boîte intitulé « Le Secret d’Orbae », Le voyage de Cornelius et  Le Voyage de Ziyara), pourtant superbe n’a pas apparemment obtenu la notoriété qu’elle mérite. À l’occasion de la reparution en poche de La Douane volante on peut poursuivre la réflexion amorcée lors de la recension du Secret d’Orbae et s’interroger sur les raisons de ce déséquilibre.

Première hypothèse : les romans sont moins originaux (les albums sont devenus des références dans un style bien particulier) et surtout il leur manque une ossature. Les aventures du héros sont une succession d’événements marquée par la malchance ou le hasard. Le jeune Gwenn est prisonnier d’un monde dont il ne peut sortir malgré tous ses efforts, un peu comme dans un cauchemar, et il n’en sort que parce que ce cauchemar s’achève : il se noie et renaît dans le monde qu’il a quitté, un peu comme un rêveur qui se réveille. Les rapports entre les deux mondes sont un rapport d’opposition, le monde « réel » s’opposant au monde imaginaire mais ce dernier est plus vivant que l’autre qui peine à exister. Le problème est donc que l’intérêt se situe ailleurs que dans l’intrigue – problème qui n’en est un que pour ceux qui ont besoin d’être tenus en haleine par l’illusion d’un destin.

Gwenn le tousseux est un jeune homme frêle et malade, martyrisé par son entourage, des villageois de Bretagne, peu avant 1914. Formé par un ermite rebouteux, herboriste et misanthrope, il se retrouve emporté par l’Ankou (représentant de la mort dans les légendes bretonnes) dans un autre monde. C’est une Hollande imaginaire proche de celle du dix-septième siècle, mais dans laquelle une administration, la douane, règle la vie des habitants et surveille très étroitement les entrées et les sorties. Manipulé et tyrannisé par l’homme qui l’a recueilli, Gwenn finit par obtenir un peu d’autonomie. Après plusieurs tentatives de fuite, il devient guérisseur puis médecin diplômé, sauve la ville d’une épidémie, tombe amoureux, trouve une reconnaissance sociale et une aisance matérielle. Mais il rêve de rentrer chez lui où rien ni personne ne l’attend. On ne sait pas bien ce qui nourrit ce désir de retour.

Aussi le charme du récit ne tient-il pas à son intrigue, un peu lâche, ni à la psychologie du personnage, opaque ou sommaire, mais à l’univers dans lequel elle se déroule : si François Place n’est pas un « historien », au sens de raconteur d’histoire, il est bien un géographe extraordinaire. L’atlas de Gwenn, c’est un ouvrage très ancien sur le corps humain. Mais celui-ci renvoie à d’autres livres et surtout au grand livre du cosmos, inscrit sur les carapaces des tortues. Atlas du corps humain, atlas du cosmos, atlas du temps (le temps et l’espace étant tous deux cartographiables), les cartes et les tortues en sont les messagères. Aussi, l’exploration d’un espace vierge, la découverte, sont-elles au coeur du roman. Gwenn vole une carte ancienne des côtes atlantiques à des contrebandiers ; il découvre que l’espace réel qu’il a quitté et l’univers de la douane, situé dans un autre temps, se superposent avec un léger décalage : l’océan Atlantique est toujours là, la Bretagne toujours à sa place. Dans ses tentatives pour la rejoindre, Gwenn est très proche des explorateurs des albums de François Place. Il essaye plusieurs itinéraires, parcourt en patins le lacis des canaux gelés, rencontre des coutumes étranges, une société très organisée, tente de la comprendre. Il explore aussi le monde des herboristes et des médecins du dix-septième siècle et nous offre un tableau très complet et vivant de leurs savoirs et de leurs pratiques.

François Place le géographe nous propose à travers les aventures de son personnage de parcourir un espace mi familier, mi étrange, un peu décalé dans le temps et dans l’espace mais autant en marge du réel que le serait un peuple imaginaire. Il parsème cet espace de petites merveilles, de « curiosités » comme celle de l’oiseau acariâtre et alcoolique, le Pibil siffleur. On retrouve donc dans ce roman ce qui fait le charme des albums, les images en moins et la longueur de textes en plus.

 Voir une autre critique sur le site « mesimaginaires » qui analyse la dimension fantastique du roman.

 

 

Les Rebelles de St Daniel (2) : Ismaël part en live

Les Rebelles de St Daniel (2) : Ismaël part en live
Michael Gerard Bauer
La joie de lire, 2012

Amour, foot et poésie

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir l’univers d’Ismaël (voir la recension du premier volume), adolescent maladroit, malchanceux et mal à l’aise, et de ses amis tous un peu bizarres, Razza extraverti et vulgaire, Ignatius le matheux, Bill le timide, Scobie agité de tics et génial. On retrouve également le concours d’éloquence (qu’ils avaient gagné dans le premier volume contre toute attente et auquel ils échouent cette fois lamentablement) et l’éternelle confrontation avec la bande de la brute du collège.

Mais il y a aussi de la variation qui rend ce volume différent, heureusement : la brute se trouve confrontée à elle-même par l’intervention d’un psychologue, Ismaël tente de conquérir la belle Kelly par le seul charme de la parole et subit de lourds échecs avant de faire quelques progrès et suivre le conseil majeur (« être soi même »), il découvre aussi que ses enseignants  et même le proviseur sont des êtres humains capables de le surprendre et que son père peut redevenir une star du rock.

Enfin, le clou du récit et ce qui en fait le moteur, est le cours de poésie de la professeure d’anglais (qui serait celle de français chez nous) qui arrive à les convaincre encore une fois de la force du verbe et de la nécessité d’en user avec finesse et tact, même dans la vie quotidienne – et parfois pour séduire, comme Shakespeare. On peut ajouter un autre morceau de bravoure autour du football, avec le débat qui tourne autour des bienfaits ou méfaits de cette passion lors du concours d’éloquence et la démonstration par le récit d’un match épique où l’un des joueurs démontre qu’on peut jouer bien en faisant semblant de jouer mal et tout faire pour éviter de perdre sans pour autant vouloir gagner. De la philosophie en action, donc, pleine de moments cocasses racontés à travers le prisme comique de la perpétuelle inquiétude du héros.