Sequoyah

Sequoyah 
Frédéric Marais
Thierry Magnier, 2011

 Sequoyah   (1770-1843) : ceci n’est pas un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Ceci n’est pas un arbre, ce n’est pas non plus un « pied de porc », bien que ce soit le sens littéral de ce mot en langue cherokee. C’est un enfant de cette culture, confronté au handicap, puis c’est un adulte qui invente, après un long travail, le syllabaire cherokee. Les deux histoires se succèdent, mettant chacune en valeur la solitude et l’obstination de ce héros très particulier.

Toutes deux se déroulent dans un décor de western sombre et stylisé (noir et bleu, noir et vert, gris…) où le personnage ocre se détache fortement. Les images empruntent aux scènes de western par leur cadrage, par les angles de vue et l’utilisation de la profondeur de champ. L’album est superbe; c’est une belle réalisation de Frédéric Marais (qui vient d’illustrer chez Sarbacane un album de Dedieu, La Guerre des mots).

Les lecteurs français découvriront ainsi ce héros de la culture cherokee (il semble qu’on ait donné son nom à l’arbre et il est avéré que de nombreux lieux en Amérique portent son nom) et de la culture tout court. Il verront aussi ce beau syllabaire de 85 articulations, reproduit en entier dans les dernières pages. Autant dire que c’est un album qui devrait être entre les mains de tous les écoliers.

Sur Wikipedia, un article bien documenté.

 

Ma première nuit ailleurs

Ma première nuit ailleurs
Chiaki Okada, Ko Okada
Seuil jeunesse, 2012

L’apprentissage de la séparation

Par Caroline Scandale

Un petit lapin s’apprête à vivre sa première nuit loin de sa maman. Il serre fort son doudou crocodile. Triste et angoissé, il ne trouve pas le sommeil. Le lendemain matin, il songe à sa maman qui lui manque. Heureusement ce malaise ne dure pas longtemps car la petite fille qui l’héberge est adorable avec lui. Elle s’évertue à lui redonner le sourire avec une infinie tendresse. Au fil de l’histoire ils s’apprivoisent et tissent des liens d’amitié. A la fin du petit séjour, lorsque sa maman vient le chercher, Haruchan a le cœur gros. Bien sûr ils se reverront bientôt…
Les couleurs de cet album sont pâles, et ses dessins crayonnés, empreints de sobriété et de délicatesse. L’ombre de la couverture cède rapidement sa place à la lumière. Après la tristesse et l’angoisse, revient le temps de la gaité et du partage.
L’histoire et les illustrations se marient élégamment et mettent en scène de nombreuses thématiques propres à la petite enfance, notamment celle de la séparation mère/enfant nécessaire et salvatrice, celle du doudou, objet transitionnel par excellence et l’amitié comme moyen de dé-fusionner. Dès 3 ans.

Les Pozzis (t. 5: Antoche)

Les Pozzis (t. 5: Antoche)
Brigitte Smadja, Alan Mets
L’école des loisirs (Mouche), 2012

Au Lailleurs, meilleur

Par Anne-Marie Mercier

Des Pozzis aventureux sont partis vers le Lailleurs (pour ceux qui déjà n’y comprennent rien, voir la chronique des volumes précédents). Ils frémissent, se réconfortent, s’évanouissent, se divisent… et on reste dans le même suspens (retrouveront-ils Adèle, disparue dans le volume précédent? quel est le peuple étrange qu’ils ont rencontré?). Entretemps, on a fait avec eux un bout de chemin charmant, plus dense en trouvailles et événements que dans les  volumes précédents… c’est mieux, alors, vite la suite!

Catfish

Catfish
Maurice Pommier

Gallimard Jeunesse 2012

                                                                                                         Par Maryse Vuillermet

 

 Un magnifique album !

Trois récits entrecroisés : celui de Vieux George,  esclave, jadis Kojo fils de prince capturé et vendu comme esclave qui recueille Catfish, échappé d’un bateau en provenance des Antilles et l’élève dans la plantation. C’est enfin l’histoire de Jonas, tonnelier anglais chassé par la misère d’Angleterre et qui apprendra son beau métier à l’enfant futé, vif, habile mais peu costaud.

Jonas s’enfuit avec Catfish, alias Scipio  et il affranchira Scipio  qui deviendra le premier fabricant américain de rabots.

Les histoires sont touchantes, le sens du récit qui les entrecroise sans nous perdre est solide. On embrasse plusieurs continents et plusieurs époques, dont la guerre de Sécession.   La langue des opprimés est savoureuse,  ainsi le régisseur s’appelle le blancquitape. .

 

L’illustration est superbe, le dessin est riche et généreux, les couleurs fortes, de très nombreux documents historiques sont utilisés, affiches de ventes d’esclave,  cartes, extraits de texte de bible, cartes à jouer. Le didactisme est là, mais jamais forcé ,jamais ennuyeux. On apprend  la vie d’une plantation, la complexité et la beauté des métiers et des savoir-faire, (éleveurs, laboureurs,  producteur de tabac, de sucre,  tonnelier), la traite des êtres humains, le traitement des esclaves..

 

À quoi penses-tu ?

À quoi penses-tu ?
Laurent Moreau
Hélium, 2011

Par Lisa Dubois (master MESFC Lyon 1)

Qui ne s’est pas déjà fait questionner à ce sujet lorsque, parfois, l’on est perdu dans ses pensées, que l’on semble complètement déconnecté de la réalité dans laquelle on est : Besoin de s’évader ? Rêverie ? Petits ou gros tracas ?

Laurent Moreau, à travers ce livre, nous plonge dans cet univers poétique en nous permettant d’accéder aux pensées de personnages issus d’un environnement proche. C’est par l’intermédiaire de la légèreté de la poésie qu’il amène le lecteur, adulte ou enfant, à aborder la question de ce qu’est un sentiment, une émotion ? Nostalgie, tristesse, joie, jalousie et bien d’autres états d’esprit y sont abordés. Mais aussi, il réussi à créer, par l’intermédiaire des « flaps », un questionnement sur la différence entre le  « moi public » et le « moi privé » : Que cachent réellement les apparences ?

Le texte est court mais efficace, l’image ludique et explicite, aide le lecteur dans son cheminement de découverte et de compréhension. De ce fait, cet album peut être abordé avec les plus petits aussi bien qu’avec de plus grands pour aller de rêverie en poésie et de poésie en réflexions.

La charade des animaux

Alice Vieira, Madalena Matoso
La charade des animaux

Traduit du portugais et adapté par Dominique Nédellec

La Joie de lire, 2012

Animaux à deviner, poèmes énigmatiques

Par Dominique Perrin

Ici les animaux se présentent, s’expliquent, se décrivent… et surtout taisent leur nom. « Même ventre à terre, j’avance en me traînant », constate l’escargot avant de revendiquer son train de vie. A l’image aussi, il faut trouver, redécouvrir le zèbre, la mouette, le papillon, motifs cachés dans le tapis du monde, présents de cent manières autour des hommes. Cet album haut en couleurs, traduit et adapté du portugais, affiche une ingénuité vraie, sans doute renforcée par la translation linguistique. Dans sa simplicité partout songeuse, inattendue, passe un parfum singulier, venu de l’extrême Ouest du continent, juste au bord de l’immense océan.

 

Une Chanson d’ours

Une Chanson d’ours
Benjamin Chaud
Helium, 2011

par Laura Imbert (master MESFC, Lyon1)

Cet album  fait partie des ouvrages sélectionnés pour l’opération « Premières pages », une « action de sensibilisation à la lecture par la découverte partagée d’un livre et d’une histoire, un lien privilégié entre enfants et parents. » Ce qui ressort surtout de cette opération est la notion de partage et de plaisir de la lecture, vue comme une activité que l’on peut partager en famille ; elle peut aider à recréer cette complicité entre parents et enfants, parfois difficile à retrouver dans les tracas quotidien de la vie moderne.

L’album est de taille conséquente. Les grandes et belles illustrations de Benjamin Chaud sont un réel plaisir pour les yeux grâce aux couleurs et au foisonnement des détails de chaque image. On aime passer du temps à contempler chaque page pour y analyser longuement les différents personnages hauts en couleur du dessinateur.

 L’histoire est simple toutefois : Un petit ours, une nuit, entend passer une abeille à côté de son terrier et se décide à la suivre; du coup, papa ours part à la recherche de son petit ourson.

Benjamin Chaud, au fur et à mesure des pages nous invite à chercher petit ours et cette abeille si convoitée à travers différentes questions. Cette activité de recherche peut aisément se faire à deux (parent et enfant, par exemple) car il est quelque fois difficile de retrouver les deux protagonistes, tant les images sont foisonnantes de détails. L’auteur se fait en effet un réel plaisir de corser la difficulté de page en page, en mettant même quelque fois le lecteur sur de fausses pistes…

L’auteur met en scène  de nombreuses scènes comiques où l’ours est en permanente contradiction avec son milieu. Son regard est également très touchant sur le monde moderne, et on ne peut que sourire de le voir faisant immersion dans la loge des danseuses, au beau milieu de l’opéra, et les confondant avec des volatiles.

Un album que je recommande pour ses  belles images et ses scènes cocasses.

 

Milton : quand j’étais petit

Quand j’étais petit
Haydé
La Joie de Lire, 2012

Autobiographie féline

Par Christine Moulin

Cela manquait, c’est fait : Milton, revenu parmi nous après une longue absence, prend la parole et nous raconte son enfance. Dès la couverture, le charme agit : il est « trop mimi », comme disent les admirateurs irrécupérables du célèbre félin, englouti dans son grand fauteuil, entouré de ses jouets préférés. Le reste est à l’avenant : attention, aucune révélation ne sera faite sur la lignée de l’animal (d’autres épisodes à venir ? en même temps, comme on dit maintenant, Milton n’est qu’un chat de gouttière. C’est ce qui fait tout son  charme et explique sans doute que silence soit fait sur les circonstances de sa naissance).

Le récit de sa vie commence dans la rue, où il est perdu et recueilli par une famille aimante. Il se poursuit par la série de ses découvertes, qui sont autant d’occasions de le montrer dans des attitudes aussi drôles que touchantes : son premier collier, l’eau du robinet, son premier bouchon, ses premières bêtises, et surtout, son coussin. Rouge. Qui fait le lien avec le présent du narrateur, devenu adulte, sage et nostalgique et garantit la permanence de son identité. Celle qui fait qu’on l’aime et qu’on attend le prochain « Milton » avec impatience.

Plupk (D’après un conte ruthéanien)

Plupk (D’après un conte ruthéanien)
Olivier Douzou, Natali Fortier
Rouergue, 2012

Entre Pinocchio et Petit Poucet, un conte d’aujourd’hui

Par Dominique Perrin

Habitant d’une maison nichée dans la forêt, Plupk est sans doute, entre ses deux parents et de multiples compagnons animaux, un enfant choyé par la vie. Sa silhouette effilée de Pinocchio souple au petit nez et aux longs pieds annonce cependant un destin plus tumultueux, né de la lecture du Petit Poucet.
Et si Plupk devait un jour être perdu par ses parents, si ceux-ci étaient pauvres ? (L’hypothèse est loin d’être absurde, se redit le lecteur amateur de relations entre histoires et Histoire). La volonté secrète du jeune héros de prévenir cette épreuve imaginée l’entraîne dans bien des épreuves réelles, au sein de la forêt vibrante de présences sortie des doigts de Natali Fortier. Le lecteur l’y suit avec très vite un immense attachement, et apprend avec lui ce qu’enseigne l’aventure : les significations multiples de l’amitié et de la solidarité, l’impossibilité pour l’être humain d’être à hauteur de ses expériences au moment où il les vit, l’humilité moelleuse qui en découle. « Dehors, le ciel est rempli de cailloux blancs », dit la page finale, en vis-à-vis d’un ultime hommage au trait inaltérable d’Odilon Redon.

Tout bêtement

Jacques Roman, Carll Cneut
Tout bêtement

La Joie de lire, 2012

Quand les poèmes naissent de leurs illustrations…

Par Dominique Perrin

Tout un déploiement de poèmes en vers libres issus d’une galerie d’images dues à la griffe d’un grand illustrateur : c’est en quoi consiste l’album à la fois dense et aéré, imprévisible et cohérent publié par Jacques Roman « en rêvant à partir des illustrations de Carll Cneut ».
« Tout bêtement », parce que les dessins figurent exclusivement des sujets animaux, et que ces animaux vêtus affichent avec placidité leur fonction d’interprétants de la condition humaine. « Tout bêtement » aussi – et la gageure est magistralement mise en œuvre – parce que l’inspiration est au rendez-vous et montre par le fait qu’elle circule bien de l’image – plaisamment appelée « illustration » – vers le texte.
Si l’œuvre de Carll Cneut évoque ici notamment celle de Beatrix Potter, Jacques Roman mentionne en fin d’ouvrage la présence passagère, dans le tissu d’échos et de ruptures de ses vers très « libres », de poètes comme Michaux et Prévert, mais aussi de Baudelaire et de Joyce. L’ensemble se situe dans la lignée du fondateur Chantefables et Chantefleurs de Desnos et Jirincova Ludmila (Gründ, 1978).