Les Pakomnous

Les Pakomnous
Anne Jonas, Christophe Merlin

L’Edune, 2012

« En ces temps lointains, le monde s’occupait doucement de ses commencements »

Par Dominique Perrin

La fable est ancienne comme l’humanité, et son humour piquant aussi : deux peuples vivent en ennemis chacun de leur côté d’un fleuve, jusqu’à ce qu’un(e) innocent(e) convertisse la défiance atavique en désir de rencontre. L’histoire n’a pas une ride, et rayonne de tous ses feux sous les plumes d’Anne Jonas et de Christophe Merlin, qui semblent la réinventer, l’une dans une écriture « des commencements » associant de façon remarquable simplicité syntaxique et puissance métaphorique, l’autre dans un style graphique évoquant ici une tradition populaire russe mâtinée de clins d’oeil à Nicole Claveloux, là les stables paysages de Cézanne.

 

A comme association, t. 7 : Car nos cœurs sont hantés

A comme association, t. 7 : Car nos cœurs sont hantés
Erik L’Homme
Gallimard / Rageot,  2012

Une série hantée

Par Anne-Marie Mercier

On avait laissé dans le tome précédent Jasper en mauvaise posture. Qu’on se rassure : c’est de pire en pire ! Si ce tome a les faiblesses (enfin, à mon goût) des précédents (langage faussement ado, jeu convenu avec les stéréotypes, pastiche un peu trop systématique donc lassant des lieux de la fantasy…), en revanche il développe davantage leurs qualités : les moment de réflexion et de souvenir de Jasper sont beaux et touchants, l’intrigue surprend par ses rebondissements, la métamorphose qu’il subie bien mystérieuse, le mélange roman d’espionnage / roman de fantasy / roman d’initiation très réussi…

La série, qui avait connu un infléchissement à la mort de Pierre Bottero, co-auteur, semble ici trouver une nouvelle dynamique, un ton plus juste. On lui souhaite bonne chance sur cette voie… et on attend la suite avec curiosité, ce qui est bon signe pour une série !

Lire mes chroniques sur les vol 3 et 4.

Plan B pour l’été

Plan B pour l’été
Hélène Vignal

Rouergue (doAdo), 2012

Magnifique leçon de vie!

par Maryse Vuillermet

 

Commencé à reculons, à cause du tire que je trouve un peu trop djeune, et accrocheur, j’ai adoré ce roman d’Hélène Vignal.

Je l’ai lu d’une traite, parce que l’intrigue, qui parait au début superficielle, devient vite très profonde et les personnages très attachants.

La mère de Louise lui a promis de l’emmener en vacances en camping avec son copain Théo (drôle, adorable, homosexuel très malheureux de devoir de cacher) mais au dernier moment,  son travail la rappelle à Paris. La seule solution est que la grand-mère,  Jamie,   accepte de changer ses habitudes,  de quitter sa vie très rangée, ses amis, ses fleurs et ses tisanes mais c’est impossible, le moindre changement la panique, elle se réfugie dans ses habitudes. De plus, elle se trouve trop vieille pour camper.

Louise a tellement envie de partir comme elle l’a  tant rêvé et de soustraire Théo à son horrible famille qu’elle va essayer de convaincre sa grand-mère,  de la faire changer d’avis. Pour cela,  elle doit percer son secret,  comprendre pourquoi elle est devenue si triste et si craintive. C’est là que l’intrigue devient une  enquête au fond du passé de Jamie, à la recherche de sa joie de vivre perdue.

 Louise soulève la poussière des malles, trouve des photos, des documents, comprend que  le jeune et beau mari de Jamie a été détruit par la guerre d’Algérie et en  est revenu en morceaux. Jamie a élevé seule sa fille, elle s’est endurcie. Il faut casser sa carapace, et Louise parle, parle, la fait parler, la bouscule parfois, pour sauver son été mais aussi pour la sauver elle aussi de sa non-vie. Et c’est urgent !

Et quand Jamie se décide enfin à partir,  les découvertes ne sont pas terminées, la vraie vie commence, la recherche du bonheur peut commencer même à 72 ans !

Au creux des îles

Au creux des îles
Chantal Couliou, Evelyne Bouvier
Soc et Foc, 2012

Au creux des temps

Par Dominique Perrin

La rumeur de la nuit,
l’océan sans limite
qui s’effondrent sur le sable épars.
La vie passe
tel l’effleurement du temps
soutenu par un vent épuisé. 

De Brest – ses oiseaux, ses grues, ses arbres, ses pluies – à « l’île » – ses arbres, ses fondrières, ses vents, ses sels – Au creux des îles tend des filins entre autobiographie d’inspiration existentialiste et géopoétique d’inspiration guillevicienne, en vis à vis d’une peinture concise, où chaque touche de pinceau engendre une vision. Si l’ambition de saisir le spectacle du monde par les voies d’un langage anthropomorphisant paraît le plus fécondement aboutie dans les poèmes consacrés résolument à « l’île », l’entêtement de chacun à dénuder son propre paysage verbal appelle l’admiration.

Gregor, t. 2 : La prophétie du fléau

Gregor, t. 2 : La prophétie du fléau
Suzanne Collins
traduit (anglais, USA) par Laure Porché
Hachette, 2012

Répétitions et variations

Par Anne-Marie Mercier

Nouvel engloutissement sous la terre, nouvelle mission, nouvelle prophétie, ce volume reprend les éléments du précédent avec des variations : ce n’est plus son père que cherche Gregor, au pays des rats géants, des chauves-souris et des cafards, mais un ennemi redoutable et inconnu (le « fléau »), sa petite sœur est de plus en plus menacée (et jugée morte comme d’autres amis après un combat terrible contre de monstres marins), le voyage sous terrain se fait sur l’eau et non en volant à dos de chauves-souris.

Il y a de nombreux renversements : on tombe dans des dangers inattendus, tandis que ceux que l’on appréhendait se dissipent, des disparitions et réapparitions, du suspens et de l’humour (les vers luisants sont assez bien vus, tout comme la rate asociale), des moments de psychologie (avec le mélancolique Ares).

Et après cela, retour à la case départ, en attendant la nouvelle mission. La structure évoque celle de Narnia: deux univers parallèles et des héros qui naviguent de l’un à l’autre en des épisodes autonomes mais qui se souviennent des précédents.

Je cuisine naturellement léger et pas cher

Je cuisine naturellement léger et pas cher
Aude Le Pichon, Annette Marnat
Flammarion (Père castor), 2012

 

Par Dominique Perrin

Les quatorze recettes proposées ici sont accessibles et alléchantes, classées en entrées, plats et desserts, selon une échelle de coût allant dans une fourchette tout à fait raisonnable de « pas cher » à « plus cher ». Mais l’originalité de ce livre de cuisine solidement cartonné réside dans son inscription effective dans le vaste domaine de la littérature de jeunesse.

Le texte présente de véritables qualités pédagogiques, et les illustrations en hommage à la ligne graphique du Père Castor et en clin d’œil à de nombreux contes de fées sont d’efficaces déclencheurs d’appétence pour cette fonction aux enjeux sans âge : faire et offrir à manger. Il n’est pas jusqu’aux motifs intermédiaires de pièces, porte-monnaie et bourses au signe de l’euro qui n’évoquent de façon engageante le nerf de tant de belles histoires de gourmandise et de nutrition. Seule discordance toutefois dans le beau projet d’éducation à la responsabilité tous azimuts que porte l’ouvrage – son impression en Chine.

La Terre de l’impiété

La Terre de l’impiété
Jean-François Chabas
L’école des loisirs (medium), 2012

La terre du harki et la montagne pieuse 

Par Anne-Marie Mercier

Chaque livre de Jean-François Chabas est une surprise et une confirmation. Surprise car il est capable d’aborder de nombreux thèmes et de nombreux genres, confirmation parce que dans tous il excelle et sait être original sans affèterie, comme par nécessité, tout en visant juste et en touchant fort.

Ici, dans un décor dépouillé de rocs et de sapins, trois personnages isolés, qui ne communiquent pas entre eux : Philippe de Sainties, officier français retourné au civil après la guerre d’Algérie et la mort de ses illusions comme de ses liens avec le monde, son ami Abdelhamid Khider, autrefois soldat engagé dans l’armée française (un « harki »), qui a gardé quelques illusions par fidélité, mais perdu toute sa famille et tout avenir, et peut-être une part de sa raison, et Rachel, 11 ans, partie sac au dos pour rencontrer… Dieu, ou du moins l’auteur des « Magies » qui l’émerveillent.

Il n’y aucun point de rencontre entre d’une part la vie de ces deux hommes, notamment leur passé dans la guerre d’Algérie, retracée dans de nombreux retours en arrière brefs et terribles, et d’autre part l’allant de cette fillette qui gravit une montagne tandis qu’Abdelhamid l’observe à la jumelle. Mais justement, c’est ici que se fait la rencontre : le désespoir rencontre l’espoir fou, l’incroyance cynique fait face à un mysticisme hyper poétique, la vieillesse à l’enfance, la cruauté et les remords à l’innocence.

Roman poétique, mystique, historique, c’est aussi un bel ouvrage pédagogique sur l’histoire de l’indépendance de l’Algérie (un avertissement en pose les jalons) et notamment sur la question des harkis, douloureuse pour les deux bords.

En relisant certains passages du roman, je tombe sur le mot affèterie que je viens d’écrire : « L’absence d’affèterie, pensa Philippe, était souvent évoquée comme une qualité enfantine, et il lui semblait qu’il n’y avait rien de plus faux. Qu’on trouvait à foison des petits garçons doctes et empruntés et des petites filles qui faisaient des grâces, trop tôt au fait de la séduction qu’on leur prêtait. (…) Le naturel était, selon ses observations empiriques, plutôt le fait des vieillards ».  (p. 35-6)

D’enfance ou de vieillesse, l’absence d’affèterie est ce qui caractérise l’art de Jean-François Chabas (et peut-être plus généralement des grands auteurs qui écrivent pour la jeunesse – pour les autres auteurs, ça se discute). Lire ces auteurs c’est, à travers leur écriture, voir, comprendre, sentir, sans être trahi à aucun moment dans sa confiance : ils parlent vrai, juste et peu.

 

Jabberwocky le dragragroula

Jabberwocky le dragragroula
François David, Raphaël Urwiller, d’après Lewis Carroll
Sarbacane, 2012

« Sur la terre sous les cieux rôde le dragragroula qui terrifige qui scogneugneute qui ravageolle sous l’éther silencieux »

Par Dominique Perrin

Voici la chanson de geste de Jabberwocky, vainqueur du bien nommé dragragroula, monstre à figure de dragon et corps en muraille de papier tantôt déroulé sur la plaine infinie, tantôt sinuant entre les arbres de la forêt. Cette revisitation francophone de la fantaisie de Lewis Carroll par deux grands auteur et illustrateur est une merveille de stylisation graphique en deux couleurs, et un condensé d’humour verbal. Tout ceci n’inspire qu’un seul regret : que la réécriture d’un tel chef-d’œuvre de subversion épique à destination de l’enfance n’ait pu prêter une potentialité féminine à son protagoniste. Une réplique comme : « à présent, mon fils, file ! » semblait y inviter ? Les petites filles d’aujourd’hui méritant de se concevoir sans détours en chevalières porteuses de « l’épée humouristible/ qui zigouille tous les oiseaux de malheur » ­ comme, assurément, les petits garçons en Alice.

Le Dernier Jour de ma vie

Le Dernier Jour de ma vie
Lauren Oliver
Traduit (anglais, USA) par Alice Delarbre
Hachette (Black moon), 2011

Antidote à l’idiotie, ou : la chick-lit comme outil philosophique

Par Anne-Marie Mercier

Conseil à ceux qui ont à la maison (ou pas loin) une adolescente insupportable, narcissique et grégaire : vite, offrez lui ce livre. D’abord, elle l’aimera, puis il la fera (horreur !) réfléchir.

Dans un premier temps, avouons-le, ce livre tombe des mains tant il donne l’impression d’être complice de la lectrice visée. On a l’impression de lire un volume de la série des L. B. D. (« Les Bambinas Dangereuses » de Grace Dent, gros succès commercial – voir ma non-chronique du t. 2 ), centré sur les choses capitales comme : sortir avec le garçon le plus canon du lycée, décider avec ses copines de ce qu’on va porter pour la fête, être celle qui aura le plus de roses le jour de la saint Valentin, voir la tête de celle(s) qui n’aura pas de rose ce jour là, faire une mauvaise blague à celle(s) qu’on n’aime pas (en général, des moins riches, moins belles, etc. que soi)… la liste serait longue. L’héroïne fait partie d’un groupe de copines « populaires », de celles qui font la pluie et le beau temps dans le lycée Jefferson, célèbre pour son taux de suicide et de consommation d’alcool (des points qui seront confirmés par cette histoire).

On s’accroche, parce qu’on sait que ce roman au titre anglais polysémique et évocateur (Before I fall) a eu un succès mondial (nominé par RT Book Reviews en 2010 dans la catégorie « Best Young Adult Paranormal/Fantasy Novel » et que Lauren Oliver est l’auteur de Delirium que Sophie Genin a beaucoup aimé, écrivant que « Ce roman devrait être mis entre toutes les mains adolescentes ».

Mais, après ce premier chapitre consternant (et d’une écriture aussi pauvre que les pensées de la niaise héroïne), les choses s’arrangent. D’abord, elle meurt, ouf ! Mais pas pour renaître en ange (pitié, non !). Les chapitres suivants commencent tous au même matin du 14 février avec une héroïne qui est la seule à se souvenir des expériences et découvertes du jour « précédent » (on pense au beau film « Un jour sans fin »). Six chapitres se succèdent sur le même modèle, six étapes dans la découverte de la vacuité de sa vie et de sa responsabilité dans les drames de cette journée. L’incrédulité et la panique font place progressivement à l’analyse et à l’éclosion d’un sens moral – jusqu’ici enfoui sous des comportements grégaires et des postures.

Ce sont aussi six tentatives pour infléchir  le cours de cette journée et se racheter.  Que l’entreprise soit difficile et presque désespérée est une des belles idées de ce roman philosophique : le hasard et la fatalité, la vie et la mort, mais aussi l’amitié et l’amour, la famille et le groupe (l’ « embrigadement » évoqué dans Delirium est ici vu à l’échelle d’une génération), sont évoqués à travers une intrigue et des interrogations intéressantes ; il est cependant un peu dommage que tout ramène à la nostalgie de l’enfance perdue (forcément pure) et au retour aux valeurs familiales (seules bases solides).

Sur cette écriture en contraste :

J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de romans pour adolescent(e)s composés de la même façon : un premier chapitre accrocheur, niais et mal écrit, puis progressivement une amélioration (voir Promise de Allie Condie ). Serait-ce un procédé conscient de captation du lectorat? ou bien une imitation du roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, dans lequel le niveau d’écriture et de réflexion varie avec celui du narrateur ?

Bébé de qui ?

Bébé de qui ?
De La Martinière Jeunesse, 2012

Dans les yeux du nouveau-né

Par Dominique Perrin

De la moufette et du busard cendré, du phoque et de l’axolotl – mais aussi de la poule, du cochon et de la baleine à bosse – le jeune lecteur est ici invité à découvrir les visages à la naissance, puis, soulevant un système de rabats comme on ouvre un cadeau, à l’âge adulte. C’est un beau présent fait à la curiosité et à l’empathie des petits et plus grands à l’égard du règne animal. Le parti pris des concepteurs et photographes – non crédités, selon quelque étrange coutume – est de mimer par un cadrage très rapproché un face-à-face, voire un yeux-dans-les-yeux avec les nouveaux-nés, les sujets adultes faisant l’objet de plans en pied laissant apercevoir un cadre de vie.

Si cet imagier aux choix esthétiques bien tranchés et tout à fait défendables est destiné aux « tout-petits », on s’explique en revanche mal la présence d’un texte documentaire beaucoup plus convenu dédié aux mensurations, au régime alimentaire et autres caractéristiques. Sous les rabats de chaque double page, le très jeune public visé aimerait sans doute assez se plonger pleinement, sans vélléité encyclopédique, dans la rencontre à portée philosophique avec ces animaux photographiés « au visage ».